La lutte contre le danger terroriste constitue un axe majeur des politiques menées au sein des puissances occidentales, aux États-Unis et en France notamment. Les révolutionnaires doivent déconstruire cette logique pour ne pas rester pris entre les feux des attentats contre les populations civiles et de la guerre contre le terrorisme, meurtrière et liberticide, des pays impérialistes.

La France vit dans un état quasi-permanent de guerre contre le terrorisme au niveau intérieur (plan Vigipirate depuis 1995, complété depuis 2015 par l’opération Sentinelle et une multitude de lois sur la sécurité, État d’urgence) comme extérieur avec une succession d’interventions militaires. Cette logique militaire et policière repose également sur une rhétorique de chasse à la « radicalisation » qui vise notamment les personnes de confession musulmane (ou supposés telles) qui vient de franchir un nouveau palier après la tuerie commise à la préfecture de police de Paris par un de ses agents le 3 octobre dernier.

De l’extrême droite au sommet de l’État en passant par les médias bourgeois et leurs éditorialistes, nous assistons à une véritable déferlante islamophobe, sur le port du voile notamment, avec des appels à la délation, jusque dans les institutions publiques, de musulmanes et musulmans pour des « signaux faibles de radicalisation » incluant le port de la barbe, la consommation de produits halal où l’intérêt pour l’actualité nationale et internationale.

Si la guerre qui oppose les « démocraties » occidentales et leurs alliés au terrorisme djihadiste est présentée comme un affrontement central et civilisationnel, il s’agit en fait d’un conflit des plus asymétriques, tant la disproportion est grande entre la force militaire des pays occidentaux et les moyens limités des djihadistes.

C’est surtout la stratégie d’attentats menée par l’État islamique (EI) qui fonctionne. En Afrique, au Moyen-Orient, en Europe et aux États-Unis, les attentats se sont multipliés ces dernières années. En France, la plupart de ces attentats sont commis par des petits groupes de personnes ou des personnes isolées dont l’amateurisme est parfois flagrant. Les armes sont des couteaux, des armes à feu ou des voitures, plus rarement des explosifs. Leur liens avec l’EI sont faibles voire inexistants  : au mieux un contact par Internet ou une vidéo de revendication.

La seule exception est celle du réseau de Bruxelles, responsable des attentats de Paris en novembre 2015 et de Bruxelles au printemps 2016, qui est une émanation directe de l’EI. Tous ces attentats sont horribles humainement. Les massacres injustifiables choquent très fortement les opinions publiques. Ils sèment la peur et la méfiance dans la population. Pour autant, bien que leur impact soit extrêmement choquant et spectaculaire, ils n’offrent aucune perspective de victoire aux islamistes.

Ce conflit est donc une drôle de guerre que ses protagonistes ne peuvent ni gagner ni perdre. Le terrorisme ne peut vaincre les armées occidentales et les pays occidentaux ne peuvent jamais tout à fait l’emporter, car même si l’EI perd ses bases territoriales, quelques attaques commises par des « loups solitaires » suffisent pour que la « guerre » ne s’arrête pas totalement.

Une efficacité très limitée

Il faut constater que l’efficacité de ces mesures est assez limitée. En effet, le profil actuel des terroristes est celui de petites cellules, voire d’individus isolés. Si les mesures classiques de surveillance fonctionnent bien pour démanteler une organisation ou un réseau, elles ne sont que peu efficaces face à des « loups solitaires ».

En effet, depuis Mohamed Merah en 2012, la quasi-totalité des attentats commis sur le sol français sont le fruit de petits groupes d’individus ou de personnes seules. La seule exception est celle des attentats du 13 novembre 2015 à Paris qui ont été commis par un réseau, mais qui était implanté à Bruxelles où ne s’appliquent pas les lois françaises.

Ce que demandent les médias et le personnel politique bourgeois, ce n’est pas que les terroristes soient arrêtés, bien souvent ils sont tués lors de l’opération ou se suicident juste après, mais qu’ils soient neutralisés avant même d’avoir pu commettre des attentats. Sans l’énoncer clairement c’est une logique de « pré-crime », comme dans le film Minority Report. Il faut détecter des crimes qui ne sont pas encore commis, et arrêter des coupables qui ne sont pas encore passés à l’acte. D’un point de vue policier, cela aurait du sens s’il existait des noyaux organisationnels de l’EI sur le territoire français, démanteler l’organisation permettrait de prévenir des attentats.

Or ce n’est pas le cas. Il est totalement impossible de prévenir le passage à l’acte d’une personne seule qui n’affiche pas ses intentions et qui n’est pas organisée. De plus, un fusil de chasse, un couteau de cuisine, une camionnette peuvent devenir des armes mortelles aux mains des terroristes qui n’utilisent plus nécessairement armes de guerre et explosifs sophistiqués.

Face à ce type de profil, il est totalement impossible de sécuriser l’ensemble de la société. Pourtant, il y a une multiplication démesurée des contrôles  : palpations, patrouilles de militaires, mise en place de «  plots antiterroristes  » en béton. Néanmoins, ces dispositifs sont bien en peine d’empêcher l’attaque d’un maniaque qui déciderait de rouler sur une foule compacte, comme le montrent les récents attentats à Londres, Barcelone et Berlin.

Cette logique de prévention d’un terrorisme par nature impossible à prévenir est aussi le prétexte à la suppression ou du moins à la diminution des libertés publiques. Une succession de lois antiterroristes a permis de mettre en place une surveillance généralisé, d’Internet, des conversations téléphoniques ou physiques avec la pose de micros. En parallèle, se développe une procédure de justice spécifique aux affaires de terrorisme  : la garde à vue est prolongée et les droits de la défense de plus en plus limités, avec la possibilité de témoignage anonymes. C’est l’antiterrorisme qui nous a habitué·es à voir patrouiller dans nos villes des militaires équipés d’armes de guerre.


Un terrorisme par nature impossible à prévenir

C’est aussi une logique de ce que le sociologue américain James Walsh appelle des « watchfull citizens » qui se développe. Les « citoyennes et citoyens » sont censés se transformer en délateurs dès que quelque chose leur parait suspect. C’est aussi le cas des fonctionnaires et des travailleuses et travailleurs sociaux : dans le cadre de la lutte contre la radicalisation, ceux-ci doivent repérer des signes de « radicalisation », qui peuvent se confondre avec la pratique de la religion musulmane, et les signaler aux services de renseignement. On notera que systématiser un lien entre services de renseignements et l’ensemble des fonctionnaires est exactement ce que font tout les États policiers.

Isoler certains mouvements pour mieux les réprimer

Les récentes lois antiterroristes ont aussi été l’occasion d’introduire des délits d’opinion liés au terrorisme. Ainsi, le controversé « délit de consultation de site djihadistes » qui rend toute personne qui consulte un site djihadiste passible de prison, et ce qu’elle adhère ou non aux idées de ces sites. Il y a aussi l’« apologie du terrorisme », qui a surtout été un prétexte pour emprisonner des personnes en état d’ébriété qui insultaient des policiers ou pour mettre en garde à vue des enfants.

L’état d’urgence a permis des perquisitions administratives sans l’ordre d’un juge. Il est aussi la « justification » de l’interdiction de nombreuses manifestations, comme par exemple celles du contre-sommet de la COP-21 à Paris en novembre 2015.
C’est aussi le cas des très polémiques assignations à résidence qui permettent de restreindre la mobilité des personnes « suspectes », là encore sans décision de justice.

Pour comprendre l’absurdité de ces mesures il faut savoir qu’il s’agit de personnes qui ont fait l’objet d’une enquête de police, et sur lesquelles aucun élément n’a pu être trouvé, y compris un délit d’opinion de type apologie du terrorisme, sans quoi elles auraient été jugées. L’assignation à résidence ne concerne donc que des personnes contre lesquelles il n’y a aucun élément de preuve permettant une mise en cause devant la justice, ce qui la rend d’autant plus inquiétante. Ce n’est pas pour rien que très rapidement en 2015 les assignations à résidence ont concerné des militantes et militants d’extrême gauche, plutôt que des islamistes.

On le comprend assez vite, l’antiterrorisme ne porte pas tant en lui la lutte contre le terrorisme que le durcissement autoritaire de la « démocratie libérale » dans un contexte d’austérité généralisée où la bourgeoisie ne veut plus partager les miettes.

Ce durcissement se fait aussi au travers de la lutte contre la « radicalisation ». Imaginée par le PS pour ne pas « stigmatiser les musulmans », cette notion est extrêmement dangereuse. Théorisée par des sociologues comme Gérald Bronner, qui parlent de « pensée extrême », la radicalité va être tout ce qui est en dehors du continuum républicain, en gros les « ennemis de la république ». La radicalité va alors amalgamer les anarchistes et les écologistes radicaux aux skinheads néonazis et aux islamistes radicaux commettant des massacres de masses.

Cette notion, légitimée par des sociologues, est une reprise du poncif « tous les extrêmes se rejoignent ». Ceci dit, l’amalgame qu’elle effectue est encore plus dangereux : il aboutit à mettre dans le même sac une violence émeutière et l’horreur absolue du massacre au Bataclan. Avec la radicalisation, il n’y a plus de différence de degré mais une continuité entre l’émeutier qui pourrait très bien devenir du jour au lendemain un terroriste aveugle.

Cette catégorisation policière permet avant tout d’isoler certains mouvements pour mieux les réprimer.

De cette manière, l’antiterrorisme, par le prétexte de la lutte contre un ennemi absolu, infiniment barbare, et dans une large mesure insaisissable, est devenu un puissant levier de durcissement autoritaire et sécuritaire des « démocraties libérales », permettant de suspendre des libertés souvent conquises de haute lutte, et ce sans guère de résistance de la part de la population.

C’est un style paranoïaque de politique, porté par les partis au pouvoir, exacerbé par les éructations et les surenchères de l’extrême droite qui se met en place. Le discours de la lutte contre le terrorisme sert donc plus à exacerber des tensions et à entretenir une ambiance qu’à mener une réelle lutte efficace à l’échelle internationale contre le djihadisme. Il permet de suspendre toute une série de libertés, le tout sans pour autant être pourvu d’une quelconque efficacité.

C’est une logique qu’il faut déconstruire et combattre. Au-delà de la critique, il faut désobéir aux injonctions de soumission à la surveillance et au fichage et porter une mobilisation collective et de masse pour contrer l’antiterrorisme.

Matt (UCL Montpellier)


Article publié le 16 Déc 2019 sur Unioncommunistelibertaire.org