Mars 24, 2022
Par Non Fides
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— La neutralitĂ© de notre pays sans doute est garantie par des traitĂ©s, mais une douloureuse expĂ©rience a appris Ă  d’autres peuples que leur valeur est nulle. Notre bon droit, s’il n’était appuyĂ© en mĂȘme temps par une force armĂ©e, serait illusoire, Ă  la merci de toute grande puissance qui envahirait la Suisse.

Avant d’aller plus loin, une premiĂšre constatation s’impose. La raison d’ĂȘtre de tous les Etats et de tous les gouvernements, avec police, magistrature, lois, fonctionnaires, armĂ©e et le reste, est de maintenir l’ordre, soit d’assurer Ă  chacun ce qui lui est dĂ» en toute justice. Faisons abstraction de toute conception socialiste et plaçons-nous au point de vue bourgeois. Eh bien, comment ne pas comprendre que le premier aveu de tous nos « gens de l’ordre Â», c’est que leur rĂ©gime, bien loin d’assurer Ă  chacun la paisible jouissance de ses biens, nous expose continuellement Ă  ĂȘtre Ă©crasĂ©s par un plus fort ? Et cela, non seulement en tant qu’individus, mais mĂȘme et surtout comme collectivitĂ©s. Plus encore. Lors mĂȘme que des pactes solennels, qui auraient une valeur indĂ©niable entre privĂ©s, stipulent un droit quelconque, ce droit n’a par contre aucune valeur entre les Etats, ne connaissant pas de morale. Ce n’est pas nous, anarchistes, qui l’affirmons, mais nos propres gouvernants, qui tout en proclamant leurs bonnes intentions et leur honnĂȘtetĂ© particuliĂšre, affirment ne pouvoir se fier aux gouvernants d’autres pays. Il en rĂ©sulte qu’entre eux, nos dirigeants se considĂšrent comme de parfaites canailles, opinion Ă  laquelle ils ne nous font pas moins un crime de souscrire.

Retenons donc que l’Etat ne saurait avoir la moindre notion de morale et qu’il ne reconnaĂźt d’autre droit que celui pouvant s’appuyer sur des milliers de baĂŻonnettes. Non seulement il lĂ©gitimera, mais il se glorifiera de tout crime commis Ă  l’égard d’un plus faible. Une diplomatie, qui ne saurait profiter des circonstances pour obtenir des avantages mĂȘme les moins justifiĂ©s, serait jugĂ©e inepte. Ainsi les actes qui dĂ©shonorent de simples privĂ©s, constituent par contre les plus hauts faits des gouvernements de chaque pays.

Mais suivons le raisonnement de nos militaristes suisses.

— Certes, personne ne nous accusera de vouloir la guerre. Ce serait absurde. Nous n’avons pas la moindre revendication territoriale, ni aucune ambition coloniale Ă  faire valoir. La sincĂ©ritĂ© de nos sentiments pacifiques ne saurait donc ĂȘtre suspectĂ©e d’aucune façon. Mais si malgrĂ© nous la guerre Ă©clatait, il nous faut une armĂ©e pour empĂȘcher nos puissants voisins de venir se battre sur notre territoire. Nos frontiĂšres Ă©tant gardĂ©es par plus de 300.000 hommes, les belligĂ©rants hĂ©siteront Ă  les franchir, tandis que le contraire se produirait fatalement si elles restaient entiĂšrement ouvertes. Il en rĂ©sulte que notre armĂ©e est bien une armĂ©e purement dĂ©fensive, dont le but n’est pas de faire la guerre, mais d’empĂȘcher prĂ©cisĂ©ment que la Suisse en devienne le thĂ©Ăątre.

Nous ne saurions accepter ce raisonnement, bien qu’il ne soit pas entiĂšrement faux. Tout d’abord, l’existence d’une seule armĂ©e admise, du mĂȘme coup celles de tous les pays du monde peuvent se justifier pleinement. Et l’on devient alors des militaristes plus ou moins enthousiastes, croyant Ă  la nĂ©cessitĂ© sinon Ă  la beautĂ© des armĂ©es, mais toujours des militaristes. Et que reste-t-il ensuite de notre idĂ©alisme internationaliste, socialiste et anarchique ? Rien ou presque rien, en tout cas quelque chose qui compterait beaucoup moins que les chefs d’arme et l’état major de notre armĂ©e !

D’autre part, quel internationalisme de pacotille serait le nĂŽtre, si en prĂ©sence de ce fait monstrueux : la guerre, nous nous prĂ©occupions uniquement des rĂ©gions oĂč les batailles pourraient se livrer, nous contentant de dire : Allez vous Ă©gorger ailleurs !

— Ne redoutez-vous donc pas de devenir Prussien ?

VoilĂ  une objection faite surtout par ceux-lĂ  mĂȘmes qui ont tout mis en Ɠuvre pour crĂ©er chez nous un rĂ©gime le plus rapprochant possible du rĂ©gime prussien. Mais Ă  quoi peuvent bien rimer l’indĂ©pendance et la libertĂ©, surtout avec le caractĂšre illusoire qui leur est donnĂ© par le systĂšme Ă©conomique bourgeois, en les subordonnant Ă©ternellement au fait d’accepter l’esclavage militaire, l’esclavage le plus complet auquel puisse ĂȘtre soumis l’individu ? En effet, le soldat est moins libre que l’homme enfermĂ© dans une prison. Le premier est tenu d’exĂ©cuter des ordres que l’on ne songerait mĂȘme pas Ă  donner au second. L’Etat ne se reconnaĂźt pas encore le droit de faire tuer un dĂ©tenu qui n’ait Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement condamnĂ© Ă  mort, tandis qu’il dispose sans aucune restriction de la vie de ses soldats.

Serons-nous donc enfermĂ©s Ă©ternellement dans cette contradiction : pour rester libres, il faut devenir soldats, c’est-Ă -dire esclaves ?

Il est Ă©vident qu’il en sera prĂ©cisĂ©ment ainsi aussi longtemps que le principe Ă©tatiste triomphera sur le principe anarchiste. Notre abstentionnisme Ă©lectoral, notre nĂ©gation du parlementarisme, qui parait, en somme, n’avoir qu’une valeur trĂšs relative, en a, en rĂ©alitĂ©, une trĂšs grande. Et la bourgeoisie ne s’est pas trompĂ©e en faisant de l’idĂ©e anarchique un dĂ©lit. Elle sait que l’acceptation de l’Etat conduit fatalement Ă  l’acceptation de toutes ses institutions et en tout premier lieu de l’armĂ©e. Le socialisme soi-disant rĂ©volutionnaire ne vote contre le budget militaire qu’à titre de protestation, mais sans en contester nullement l’utilitĂ© pour un chiffre plus ou moins Ă©levĂ© de millions. Un dĂ©putĂ© socialiste ne proposera jamais la suppression de l’armĂ©e, ni mĂȘme l’abandon d’une colonie quelconque, tout en prĂ©tendant ne vouloir admettre qu’une armĂ©e dĂ©fensive
 de nouvelles conquĂȘtes.

Qui dit Etat dit militarisme et l’électeur ne saurait logiquement se refuser d’ĂȘtre soldat. Par son vote, il adhĂšre Ă  un ensemble d’institutions qui ne peuvent se passer d’une armĂ©e. La grĂšve militaire ne sera donc que la consĂ©quence logique de la grĂšve Ă©lectorale.

VoilĂ  pourquoi l’anarchisme a eu l’honneur d’une lĂ©gislation spĂ©ciale dans toute l’Europe. Les idĂ©es les plus avancĂ©es sont admises Ă  condition de vouloir les lĂ©galiser et en faire des revendications parlementaires. Mais l’homme qui n’attend plus rien de la loi et du lĂ©gislateur devient un dangereux rĂ©fractaire, un coupable rĂ©voltĂ©. Pour passive que soit encore notre opposition Ă  la forme politique bourgeoise, elle en est la nĂ©gation, tandis que les plus actives campagnes Ă©lectorales sont basĂ©es sur l’adhĂ©sion pleine et entiĂšre Ă  tout le rĂ©gime existant. MĂȘme en un jour d’émeute, le peuple ne sera pas Ă  craindre s’il continue Ă  tourner ses regards vers le palais lĂ©gislatif ou vers l’hĂŽtel de ville, oĂč il ne pourra que faire recommencer la mĂȘme besogne accomplie dans le passĂ©.

L’antimilitarisme se manifeste et se propage aujourd’hui rapidement dans les masses, mais il demeure impuissant, car le plus souvent il ne reprĂ©sente qu’une opposition Ă  ses charges, mais nullement aux principes qui font sa raison d’ĂȘtre. Et alors il se dĂ©bat presque toujours dans les pires contradictions, empĂȘchant cette vision nette et gĂ©nĂ©rale d’une situation, qui seule pourrait favoriser un mouvement rĂ©volutionnaire proprement dit.

Quelle que soit la façon employĂ©e pour combattre le militarisme, nous ne pouvons que nous en rĂ©jouir, mais l’esprit anarchique seulement pourra rendre cette lutte fĂ©conde. L’antimilitarisme Ă©lectoral ne continuera Ă  nous donner que l’augmentation des budgets militaires.

Luigi Bertoni.

In Le Réveil communiste-anarchiste n°365, 23 Août 1913.



Source: Non-fides.fr