Juin 21, 2021
Par Lundi matin
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En lisant ton livre, que tu prĂ©sentes construit « comme un roman noir Â», on ne trouve finalement pas d’explication directe du titre : Antimatrix. Mais ce que l’on peut sentir, c’est que toutes tes analyses de la sociĂ©tĂ©, de l’argent, de l’art, de la ville, de la drogue, bref, tout ce que tu brasses avec ce texte est ancrĂ© dans une expĂ©rience, dans un « angle mort Â» comme tu dis. Ce point de vue ancrĂ© Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs prĂ©sent dans tes prĂ©cĂ©dents livres, sur Marseille, sur le Mexique ou sur la Tarentelle du sud de l’Italie. Mais cette fois-ci, il y a quelque chose de plus « thĂ©orique Â». Quelle est la continuitĂ© que tu ferais entre Antimatrix et tes livres plus « historiques Â» ?

On m’a dĂ©jĂ  posĂ© la question avant Antimatrix, tu t’en doutes. J’avais rĂ©pondu qu’en fait, dans tout ce que j’écris, je raconte ma vie sans jamais parler de moi. Ce qui lie les livres que j’ai Ă©crit avant Antimatrix, c’est dĂ©jĂ  le fait d’envisager la vie comme voyage dans le monde, au sens tout autant poĂ©tique que gĂ©ographique. Et voyager, ce n’était pas seulement partir explorer d’autres lieux, mais d’abord sortir des circuits imposĂ©s, vivre comme un fuyard dans son propre pays. Un voyage qui n’était pas seulement individuel, cela est important, un voyage qui se dĂ©roulait dans une communautĂ© de l’expĂ©rience, en bonne compagnie, Ă  Marseille, en Italie du Sud, dans le Mexique indigĂšne et ailleurs
 A travers ces diffĂ©rents ouvrages, se dĂ©gage un concept du commun, et Antimatrix correspond Ă  un moment oĂč il faut l’expliciter, ce qui implique de reprendre les concepts qu’on a dĂ©jĂ  sous la main. Car les concepts ne sont pas des reflets, ce sont des armes. Comme une arme Ă  feu, il faut de temps Ă  autre les dĂ©monter, vĂ©rifier que les ressorts fonctionnent, bien graisser les divers Ă©lĂ©ments puis les remonter et s’assurer que l’arme soit prĂȘte Ă  l’usage avant de repartir en premiĂšre ligne.

C’est une fois le livre achevĂ© que je me suis dit qu’il est finalement construit un peu comme un roman noir, mĂȘme si je ne l’avais pas pensĂ© ainsi en l’écrivant. Sauf qu’évidemment, lĂ  il n’y a pas de personnage pour mener l’enquĂȘte, et le secret qu’il faut lever est dĂ©jĂ  public
 Mais ce qui fait le piment du roman noir, c’est prĂ©cisĂ©ment cette incertitude dans laquelle il nous plonge tout au long de la narration -cette inquiĂ©tude, pour employer un beau terme hĂ©gĂ©lien. Je crois qu’on trouve ça aussi dans Antimatrix, qu’en penses-tu ?

J’aurais pu choisir un mode d’exposĂ© plus systĂ©matique, et peut-ĂȘtre le ferai-je dans un ouvrage ultĂ©rieur, qui sait ? Mais vu que je revendique une totale libertĂ© Ă  l’égard des disciplines imposĂ©es Ă  la connaissance -y compris le marxisme, dans ses diverses dĂ©clinaisons- je voulais suivre un cheminement un peu labyrinthique. Antimatrix va donc dĂ©router plus d’un lecteur et pour un livre oĂč il est fait l’apologie de la dĂ©rive, c’est la moindre des choses que d’ĂȘtre dĂ©routant, non ?
 Il va aussi dĂ©router les libraires, qui ont parfois du mal Ă  ranger mes livres dans leurs rayons ai-je entendu dire.

Tu parles d’un remplacement du rĂ©cit par le commentaire. Je trouve que cela devient tellement totalitaire que nous sommes chaque jour sommĂ©s, avec rapiditĂ©, de prendre position sur des sujets que nous ne connaissons pas ou auxquels nous n’avons pas eu le temps de penser correctement. Est-ce qu’il n’y aurait donc pas un lien Ă  faire entre disparition du rĂ©cit et disparition de la pensĂ©e elle-mĂȘme ?

« La disparition de la pensĂ©e Â»â€Š La pensĂ©e n’a jamais Ă©tĂ© aussi riche, aussi complexe, avec une telle puissance de division et d’abstraction : mais en tant que radicalement sĂ©parĂ©e de la vie, investie dans la construction de dispositifs technoscientifiques toujours plus complexes et hors d’atteinte. C’est la rationalitĂ© instrumentale dont parlaient dĂ©jĂ  tant de thĂ©oriciens voici un siĂšcle. Quant Ă  la possibilitĂ© d’une pensĂ©e comme connaissance critique du monde, et donc dĂ©montage mĂ©thodique de cette rationalitĂ© instrumentale qui constitue l’ossature de la pensĂ©e dominante, le commentaire spectaculaire est lĂ  pour en Ă©touffer dans l’Ɠuf toute possibilitĂ©.

Ce rĂ©gime d’information fonctionne sur un mode impĂ©ratif. Le paradoxe auquel il aboutit est qu’à force d’ĂȘtre informĂ©s de tout, nous n’avons plus connaissance de rien, car un tel rĂ©gime tend Ă  anĂ©antir les conditions mĂȘme de la transmission d’expĂ©rience. On en perçoit les consĂ©quences –ainsi dans le mouvement des GJ, oĂč des discours plus ou moins complotistes glanĂ©s sur les rĂ©seaux sociaux tendaient Ă  s’imposer au dĂ©triment d’un Ă©change d’expĂ©riences. AprĂšs, ce mouvement a constituĂ© en lui-mĂȘme une expĂ©rience inĂ©dite, qui en a fait redescendre beaucoup sur terre (il suffit de voir comment les GJ sont passĂ©s de « La police avec nous Â» du dĂ©but au « Tout le monde dĂ©teste la police Â» de la fin
).

Je pense qu’il faudrait en arriver Ă  dĂ©serter l’information, qui nous maintient dans une actualitĂ© permanente oĂč les choses n’ont pas le temps de durer, mais juste celui d’apparaĂźtre et disparaĂźtre. Car toute la question est de faire en sorte que les choses durent de la bonne maniĂšre
 Cela implique de faire la sourde oreille Ă  ces agendas qu’impose le spectacle. Les Ă©changes en temps rĂ©el dĂ©truisent toute possibilitĂ© de construire du rĂ©cit, de mĂȘme qu’ils empĂȘchent toute discussion thĂ©orique de fond. 

Du rĂ©cit se construit cependant
 par exemple, lors du printemps 2016, les traces Ă©crites que le cortĂšge de tĂȘte laissait derriĂšre lui sur les murs composaient une vĂ©ritable poĂ©sie politique –encore plus riche que celle de mai-juin 1968. Tous ces tags pleins d’esprit composaient des Ă©lĂ©ments d’un rĂ©cit qui prenait forme, peu Ă  peu. Ils racontaient le mouvement, par son cĂŽtĂ© Ă©phĂ©mĂšre et inĂ©dit Ă  la fois.

Le lien entre le rĂ©cit et la connaissance critique du monde, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que je me suis efforcĂ© de construire. Je ne prĂ©tends pas avoir rĂ©ussi, je prĂ©tends juste avoir essayĂ©. De toutes façons, ce ne peut ĂȘtre qu’en tant que participation Ă  une Ɠuvre commune, au sens de Martin Buber (quel dommage qu’il ait fini sioniste, celui-lĂ  !). Non pas une narration, mais de la narration. Des rĂ©cits Ă  plusieurs voix, au sens oĂč ils partent de lieux et de temps diffĂ©rents pour converger.

Ce que je voulais Ă©voquer dans ce passage d’Antimatrix auquel tu fais allusion, c’est d’abord d’une aptitude commune Ă  raconter, et dont les griots, les cantastorie et les rappeurs ne sont que la partie Ă©mergĂ©e. De moins en moins de gens savent raconter et la narration est dĂ©sormais placĂ©e sous le rĂ©gime de la fiction. Bien sĂ»r le roman noir, la science-fiction dans leurs meilleures productions construisent des narrations mais le rĂ©cit, comme pratique partagĂ©e par le commun, a pratiquement disparu. L’acte de raconter ne construit pas seulement une mĂ©moire, une remĂ©moration comme disaient les Grecs antiques, il offre la matiĂšre mĂȘme de l’expĂ©rience en partage, qui devient alors un bien commun. Reconstruire cette pratique de l’oralitĂ© me semble ĂȘtre fondamental si l’on veut en finir avec le rĂ©gime d’information du spectacle.

C’est vrai que cette centralitĂ© de l’expĂ©rience, de la « connaissance sensible Â» est trĂšs prĂ©sente dans le propos du livre, en opposition Ă  ce qui semble ton adversaire dĂ©clarĂ© : le « Platonisme Â» et toutes ses consĂ©quences, qui irrigue la pensĂ©e moderne. Ce phĂ©nomĂšne de dĂ©nĂ©gation de l’expĂ©rience, tu le perçois ainsi dĂ©jĂ  en germe dans le mythe de la caverne ! Ça fait loin ! Est-ce que ce qui caractĂ©rise l’homme occidental, et sa misĂšre, c’est d’ĂȘtre devenu incapable de voir simplement ce qui est lĂ , devant lui ?

Le primat de l’expĂ©rience ? certes
 Le concret n’est pas le familier, rĂ©putĂ© bien connu
 Le concret ne peut apparaĂźtre qu’en tant que rĂ©sultat, non comme point de dĂ©part
 Ce rĂ©sultat, il faut le produire, Ă  partir de l’expĂ©rience, de la somme des expĂ©riences que nous pouvons ĂȘtre amenĂ©s Ă  vivre.

Le mathĂ©maticien et logicien anglais Alfred Whitehead a dit un jour que toute la philosophie est une suite d’annotations des textes de Platon
 et mĂȘme si je ne suis pas d’accord avec cette affirmation, le simple fait que beaucoup pensent ça m’oblige Ă  lui planter deux trois banderillas en passant ! Du reste, je l’avais dĂ©jĂ  fait dans Tarantella !… 

La pensĂ©e platonicienne qui se construit sur une sĂ©paration, celle du corps et de l’esprit, correspond Ă  une sĂ©paration sociale –dans le monde oĂč vit le philosophe, il y a ceux qui parlent Ă  l’assemblĂ©e, et les autres qui doivent se contenter des besognes triviales, les femmes au foyer, les esclaves au champ et les mĂ©tĂšques Ă  la boutique. Ce qu’il proclame, c’est la transcendance absolue de la pensĂ©e par rapport au monde sensible. Et donc, au-delĂ  de Platon, ce dont il s’agit en fait dans Antimatrix c’est de rejeter toute cette posture philosophique qui a fonctionnĂ© comme calomnie du monde. L’idĂ©alisme platonicien, « si chrĂ©tien avant la lettre Â» disait Nietzsche, en a Ă©tĂ© le berceau… Pour connaĂźtre un peu la GrĂšce, je sais que tout ce qu’il y a de beau dans son histoire, depuis les rituels dionysiaques jusqu’au rebetiko, est oriental ; Platon est le premier Grec vraiment occidental. Il annonce dĂ©jĂ  le rationalisme qui triomphera au XVIII° siĂšcle
.

Le « mythe de la caverne Â» est en fait une allĂ©gorie, dont le film Matrix s’inspirait plus ou moins. Son thĂšme est que le monde sensible n’est qu’un jeu d’ombres, la lumiĂšre se trouvant bien au-dessus. En fait, si on relit bien, on ne peut pas s’empĂȘcher de penser que ce qu’il dĂ©crit lĂ , c’est le sort du philosophe incompris de ses contemporains
 AprĂšs avoir sĂ©parĂ© la pensĂ©e de la vie, il se plaint de l’ignorance des foules


Un certain nombre de palĂ©ontologues affirment que ces cavernes oĂč l’on a retrouvĂ© des peintures et gravures pariĂ©tales accueillaient des rituels chamaniques –qui impliquaient inĂ©vitablement des initiations. C’est quand mĂȘme rĂ©vĂ©lateur que ce lieu, qui a donc eu une grande importance pour l’humanitĂ© durant tant de temps, devienne chez le fondateur de la mĂ©taphysique occidentale le symbole de l’obscuritĂ© et de l’ignorance. Je n’ai pas pu m’empĂȘcher de le relever, d’autant que c’est quand mĂȘme le texte le plus cĂ©lĂšbre de Platon


La misĂšre de l’homme occidental, c’est dĂ©jĂ  l’incapacitĂ© Ă  vivre des expĂ©riences directes et partagĂ©es. Ce qui le rend effectivement incapable de voir. Et donc de penser. Car le chemin qui va de l’observation au concept passe par le prisme de l’expĂ©rience vĂ©cue, et celle-ci exprime sa vĂ©ritĂ© ultime comme concept.

A la fin d’Antimatrix je cite un Ă©lu municipal qui vante la capacitĂ© d’un logiciel de vidĂ©osurveillance Ă  apprendre « par l’expĂ©rience Â»â€Š c’est carrĂ©ment l’intelligence mĂȘme, comme fonction du cerveau humain, qui finit par s’exiler dans le monde suprasensible des systĂšmes de contrĂŽle et de surveillance !

Ton analyse du capital se concentre autour de la notion de « capital fictif Â» et le bouleversement de rapport au temps que cela introduit. Quel est le rapport entre temps et capital selon toi ?

Le temps est la matiĂšre premiĂšre du capital –c’est ce que Marx modĂ©lise quand il dĂ©monte le mĂ©canisme spĂ©cifique de l’exploitation capitaliste, qui n’est plus extensif comme dans les modes d’exploitation antĂ©rieurs, esclavage, servage ou pĂ©onage, mais intensif. Qu’est-ce qui caractĂ©rise ce rapport ? l’urgence. De Paul Virilio jusqu’à Harmut Rosa, plusieurs auteurs ont construit toute une thĂ©orie Ă  partir de ça, de la vitesse et l’accĂ©lĂ©ration qui caractĂ©risent la vie dans ce monde. C’est quelque chose que chacun subit au quotidien –« Le rĂ©veil-matin sonne, premiĂšre humiliation de la journĂ©e Â»â€Š Mais ce temps n’est pas une matiĂšre que les capitalistes trouveraient dĂ©jĂ  lĂ , Ă  disposition tel un gisement de charbon ou de pĂ©trole : ce temps est lui-mĂȘme construit, le capital crĂ©e ses propres prĂ©supposĂ©s.

Ce rapport au temps qu’est le capital est absolument gĂ©nĂ©ralisĂ©, qu’il se traduise dans les nanosecondes d’une transaction financiĂšre entre deux places boursiĂšres ou qu’il s’étale dans les trente annĂ©es durant lesquelles un pauvre devra travailler Ă  rembourser les crĂ©dits qu’il a contractĂ© pour l’achat d’une bicoque –laquelle sera devenue obsolĂšte quand il aura fini de payer
Il ne s’exerce pas seulement Ă  l’intĂ©rieur de la sphĂšre de l’exploitation –à travers le travail postĂ©, les cadences infernales, etc. Il ne se rĂ©vĂšle pas seulement comme une puissance agissant du dehors sur toutes les modalitĂ©s de la vie sociale. Il constitue l’essence mĂȘme du capital, et en tant que tel il devait fatalement en arriver Ă  s’exercer Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de la sphĂšre du capital entendu comme circulation autonome de l’argent.

Ce rapport au temps dĂ©veloppe une signification directement politique. Ainsi l’essor du crĂ©dit auprĂšs des pauvres Ă  partir des annĂ©es 80’ a permis en mĂȘme temps de maintenir des bas salaires (depuis la fin du fordisme, les salaires se sont trouvĂ©s dĂ©sindexĂ©s par rapport au coĂ»t de la vie). En dĂ©calant le paiement effectif, le crĂ©dit permettait aux pauvres d’acheter davantage de marchandises durables ou semi-durables alors que le salaire rĂ©el ne cessait de baisser : il produisait l’illusion d’un pouvoir d’achat qui n’était en fait qu’étalĂ© dans le temps, repoussĂ© Ă  des Ă©chĂ©ances lointaines. Ce n’est pas un abus de confiance du capitalisme bancaire et financier, comme le dĂ©plorent les moralistes de gauche, c’est que cet essor du capital fictif coĂŻncidait parfaitement avec les exigences propres au capitalisme industriel. Et on ne peut pas ne pas noter que l’essor du crĂ©dit -au point oĂč une partie de la population dans les pays riches vit complĂštement Ă  crĂ©dit-, que cet essor est contemporain Ă  la fois d’un tassement des salaires nominaux et d’une prĂ©carisation accrue de la main d’Ɠuvre : par la grĂące du crĂ©dit, les travailleurs et mĂȘme les chĂŽmeurs pouvaient continuer de consommer ce que l’industrie continuait de dĂ©verser sur le marchĂ©. Une partie de leur revenu s’était de fait dĂ©placĂ©e du salaire vers le crĂ©dit : un mĂ©canisme assez pervers, outre le fait que le crĂ©dit a un prix.

La fantasmagorie du capital s’exerce lĂ  Ă  travers un rapport diffĂ©rĂ© Ă  l’argent et aux marchandises. C’est ce que je veux dire quand j’évoque le fait de rĂ©duire au maximum la distance entre pulsion et satisfaction comme propre au capitalisme moderne –c’est ce qui fait sa force, par rapport aux rĂ©gimes de domination que l’humanitĂ© a connu auparavant. Je me souviens qu’en Espagne et en GrĂšce, deux pays oĂč je sĂ©journais frĂ©quemment, au tournant du millĂ©naire, en l’espace d’un an ou deux les rues s’étaient remplies de voitures neuves : tout le monde s’était vu offrir des facilitĂ©s de crĂ©dit Ă©largies, et avait donc envoyĂ© sa vieille bagnole rafistolĂ©e Ă  la casse. Quelques annĂ©es plus tard, la rĂ©alitĂ© a repris ses droits de la maniĂšre la plus cruelle, d’abord en Espagne en 2008 puis en GrĂšce…

Or cet Ă©largissement du « pouvoir d’achat Â» (quelle horreur, cette expression !) est lui-mĂȘme fictif. Il repose sur de l’endettement, c’est-Ă -dire sur le fait d’étaler dans le temps le prix des choses. C’est de l’argent potentiel qui est posĂ© comme effectif. Par la grĂące du crĂ©dit, l’individu semble affranchi des limites de son salaire


Que tout cela explose un jour ou l’autre ne fait que montrer Ă  quel point le capitalisme est devenu ingouvernable. Qu’est-ce que cela veut dire ? Gouverner c’est prĂ©voir. Or la dynamique du capital a introduit une temporalitĂ© incontrĂŽlable : les gouvernants pouvaient encore la contrĂŽler dans une certaine mesure du temps des États-nations, avec le retour gĂ©nĂ©ral au protectionnisme aprĂšs 1929, le New Deal et le fascisme, ils ne le peuvent plus dans un univers aussi mondialisĂ©. MĂȘme Trump n’a pu revenir au protectionnisme annoncĂ© (comment le pourrait-il, du reste, quand une grande partie de la dette US est dĂ©tenue par des Chinois ?!). Gagner du temps est devenu leur seule prĂ©occupation, ça a Ă©tĂ© flagrant tout au long de la pandĂ©mie de covid-19. Ce qui passe par une politique de terreur Ă  l’égard des foules rĂ©voltĂ©es.

Tu consacres plusieurs pages de ce livre Ă  la question de l’argent. Tu parles par exemple de systĂšme comme la Hawala musulmane ou la tontine d’Afrique de l’Ouest, comme une maniĂšre de dĂ©tourner l’argent du systĂšme bancaire, parce que fondĂ© sur un rapport de confiance. Est-ce qu’il y a selon toi un lien originaire entre argent et confiance ?

Ce lien originaire c’est l’État, qui se prĂ©sente comme garant suprĂȘme. Il se trouve cependant des gens qui ne placent pas la confiance dans des institutions, mais dans leurs propres relations. Je ne parle pas lĂ  des diverses mafias dont l’argent, une fois blanchi, finit sur des comptes bancaires, mais de ces techniques que dĂ©veloppent les ressortissants de pays pauvres pour Ă©chapper au rackett, bancaire, mafieux et Ă©tatique.

Le hawala (qui se dĂ©cline au masculin et non au fĂ©minin comme je l’ai fait dans Antimatrix) c’est de l’argent qui circule sans se dĂ©placer et sans passer par un rĂ©gime d’écriture. Ce sont principalement les immigrĂ©s qui y ont recours, mais aussi des nĂ©gociants, en faisant intervenir aux deux extrĂ©mitĂ©s un intermĂ©diaire, le hawaladar qui demande Ă  un autre se trouvant dans le pays concernĂ© de rĂ©gler telle somme Ă  telle personne. AprĂšs, la dette que le premier hawaladar a contractĂ© Ă  l’égard du second de par ce transfert purement oral pourra ĂȘtre rĂ©glĂ©e en argent, Ă  l’occasion d’une transaction identique en sens inverse, ou bien en marchandises (il semble qu’une partie du nĂ©goce transitant par le quartier Belsunce, Ă  Marseille, s’opĂšre ainsi). Le hawaladar prend une petite commission, mais elle ne pĂšse pas lourd si l’on compare avec ce que coĂ»teraient les taxes et les taux de change. En somme, ce transfert qui consiste Ă  crĂ©er une dette suppose l’existence de liens et d’attachements inconnus du monde occidental. Il a du reste Ă©tĂ© combattu par divers États, Ă  commencer par les USA, sous le prĂ©texte qu’il servirait Ă  faire circuler de l’argent Ă  l’intĂ©rieur de rĂ©seaux terroristes.

C’est la notoriĂ©tĂ© publique, Ă  l’intĂ©rieur d’un circuit d’échange dĂ©terminĂ©, qui assure la cohĂ©sion de ce systĂšme. Donc la confiance que chacun accorde Ă  l’autre est liĂ©e Ă  cette notoriĂ©tĂ© –non que la circulation en question se fasse au grand jour, bien au contraire, mais la rĂ©putation des hawaladars est remise en jeu Ă  chaque opĂ©ration Ă  l’intĂ©rieur du circuit. Ce qu’il nous rĂ©vĂšle, c’est que la notoriĂ©tĂ© n’est pas synonyme d’exposition au regard impersonnel d’un public abstrait, contrairement Ă  la cĂ©lĂ©britĂ©, mais qu’elle s’exerce au sein d’un milieu d’apparition.

L’argent circulant ainsi n’est pas consignĂ© dans un registre centralisĂ©. Et ce qui est intĂ©ressant dans le hawala, et encore plus dans la tontine, c’est que de la monnaie puisse circuler ainsi entre individus Ă  une Ă©poque oĂč tout va dans le sens d’une suppression pure et simple de l’argent liquide, c’est-Ă -dire anonyme, dans la vie quotidienne au profit de dispositifs informatisĂ©s visant Ă  cibler chaque individu. Inversement on peut toujours dire que de toutes façons une rĂ©volution supprimerait l’argent, mais on n’a guĂšre d’indication pratique lĂ -dessus, si l’on excepte la brĂšve expĂ©rience en Catalogne et Aragon en 1936/37 : pour les Ă©changes Ă  l’intĂ©rieur on utilisait les bons CNT-FAI, Ă  l’extĂ©rieur on continuait, Ă©videmment, d’utiliser la monnaie officielle. Supprimer l’argent Ă  l’intĂ©rieur d’une communautĂ© plus ou moins auto-suffisante est une chose, le supprimer dans les relations que cette communautĂ© ou ses membres entretiennent avec le reste du monde en est une autre
 La mondialisation a changĂ© la donne, et on ne peut plus se contenter d’invoquer l’expĂ©rience libertaire d’outre-PyrĂ©nĂ©es. Tout mouvement rĂ©volutionnaire qui aboutirait Ă  une zone d’autonomie se trouvera confrontĂ© Ă  cette question.

Il en va de mĂȘme pour la tontine, expĂ©rience diffĂ©rente et bien plus complexe, Ă  laquelle avec mes amis nous nous Ă©tions intĂ©ressĂ©s voici une trentaine d’annĂ©es. En Italie du Sud j’ai vu comment les gens qui ont un besoin d’argent pressant se font rançonner par les usuriers, les strozzini
 un mode d’exploitation rĂ©pandu, puisque nombre de romans noirs amĂ©ricains l’évoquent, et Ken Loach le montre dans un de ses films. Inversement, le systĂšme de la tontine africaine (on connaĂźt surtout le cas du Cameroun) ne laisse pas l’individu seul face Ă  la nĂ©cessitĂ©, il l’intĂšgre dans un circuit de soutien rĂ©ciproque. Tandis que la dĂ©sintĂ©gration de toute communautĂ© laisse chaque individu exposĂ© au rackett.

L’idĂ©e c’est donc de questionner ces pratiques collectives d’ex-colonisĂ©s, qui obĂ©issent Ă  une tradition orale aux marges de la civilisation occidentale. Et cela en vue d’expĂ©rimentations futures, dans des contextes oĂč l’on ne pourra s’en remettre Ă  la transcendance des idĂ©aux. Car cette question du commerce, de l’échange, reste un impensĂ© des thĂ©ories rĂ©volutionnaires.

On peut imaginer que, dans un avenir proche, des zones Ă  dĂ©fendre se multiplient en certains endroits du monde –il en existe dĂ©jĂ , au Rojava, au Chiapas
- et que des Ă©changes se dĂ©veloppent entre ces zones. Quelles mĂ©diations rendraient possible des Ă©changes contournant les rĂ©seaux bancaires et l’usage des monnaies ? VoilĂ  une question qui se posera avec brutalitĂ©, sans attendre
 Et prĂ©cisĂ©ment le but de la thĂ©orie rĂ©volutionnaire n’est pas de fournir des rĂ©ponses, mais de poser des questions.

Tu remarques, notamment lorsque tu parles des grandes villes, qu’il n’y a aucune ambition des suburbs Ă  la beautĂ©, alors que, parallĂšlement, on n’a jamais construit autant de musĂ©es et que le tourisme explose. Comment comprends-tu ce qui est en train d’advenir des villes, et quelle est la cohĂ©rence de tout cela ?

Ce n’est pas tellement une question de beautĂ© -si l’on entend par lĂ  des villes qui stimulent et enrichissent la sensibilitĂ©, comme il s’en trouve en Italie par exemple
 Il existe des villes qui n’ont vraiment rien de beau, surtout des villes industrielles, mais qui sont Ă©mouvantes. VoilĂ  quelque chose que je sais depuis que j’ai commencĂ© Ă  dĂ©river dans les villes, Ă  l’ñge de quinze ans
 D’oĂč naĂźt cette Ă©motion ? de la sensation que ces endroits parfois lugubres sont nĂ©anmoins habitĂ©s, et qu’à l’intĂ©rieur d’une dĂ©possession gĂ©nĂ©rale il y a malgrĂ© tout de la prĂ©sence, des formes de vie commune qui se cherchent, que les gens n’y sont pas totalement rĂ©duits au statut qui leur est assignĂ©, qu’ils y ont crĂ©Ă© des liens de solidaritĂ©, forgĂ© un langage, instaurĂ© des usages –en tout cas, qu’ils se sont efforcĂ©s et s’efforcent encore de le faire. Des villes comme Liverpool ou Naples par exemple m’ont Ă©mu parce qu’elles portaient cela. Et comme par hasard, ce sont des villes dĂ©chues, elles ont Ă©tĂ© Ă  un moment donnĂ© au centre du monde et se retrouvent Ă  sa pĂ©riphĂ©rie. Comme Marseille
 Claude Mc Kay Ă©voquait, prĂ©cisĂ©ment Ă  propos des quartiers populaires du Vieux Port oĂč il avait zonĂ© quelque temps, un « cercle de misĂšre Ă©touffante Â» mais il prĂ©cisait : « Et pourtant tout semblait s’y trouver bien Ă  sa place et s’ajuster tout naturellement. Â» Mais les quartiers en question ont Ă©tĂ© dĂ©truits


C’est exactement le contraire que la mĂ©tropole hypermoderne est en train de dĂ©velopper dans le monde. Quand on observe l’extension mĂ©tropolitaine actuelle, des USA Ă  la Chine en passant par l’Europe, on ne peut qu’ĂȘtre saisi de terreur : c’est vĂ©ritablement le territoire de Minority Report qui est construit sous nos yeux. On peut dire Ă  cet Ă©gard que l’urbanisme fonctionne comme un mĂ©ta-dispositif Ă  partir duquel tous les aspects de la vie peuvent ensuite ĂȘtre pris en charge par la production industrielle, pour en arriver Ă  produire une existence hors-sol et rythmĂ©e par le temps de la fabrique globale. Ce qui est carrĂ©ment angoissant, c’est cette disparition des angles morts Ă  laquelle l’urbanisme semble ĂȘtre arrivĂ© (et quand on parle d’urbanisme, il faut comprendre non seulement la production d’un espace, avec ses voies d’accĂšs, ses parkings, ses zonings, ses buildings, mais aussi les systĂšmes de contrĂŽle qui vont avec, et qui rendent possible un flicage total et immĂ©diat –à l’instar de l’identification des plaques d’immatriculation par vidĂ©osurveillance en Grande-Bretagne) J’ai donc Ă©voquĂ© plusieurs aspects de ce rĂ©gime totalitaire dans Antimatrix.

Ce qu’on continue par habitude d’appeler la ville a perdu presque totalement la capacitĂ© de nous Ă©mouvoir. Et si des lieux nous remuaient ainsi, c’était par les rencontres qu’ils encourageaient. Je disais dans la prĂ©face de l’HUM que Marseille avait beau ĂȘtre une ville dure, elle ne mentait pas : et voilĂ  que maintenant depuis une vingtaine d’annĂ©es elle se met Ă  mentir. Pour prendre un aspect de Marseille que j’aimais beaucoup, c’était justement que des sites exceptionnels en bord de mer Ă©taient habitĂ©s –en cela c’étaient des paysages, et non des dĂ©cors. Et ils l’étaient par des pauvres, des immigrĂ©s
 ces lieux, Ă  prĂ©sent, -des endroits comme l’Estaque, le Vallon des Auffes, les Goudes etc.- ne sont presque plus que des dĂ©cors qui attirent du fait de leur cĂ©lĂ©britĂ©, et oĂč le bĂąti ne cesse de se valoriser. Quant aux habitants, ils sont devenus des rĂ©sidents. Le concept de spectacle rend parfaitement compte de ce mouvement : un dĂ©senchantement de la ville, transformĂ©e en agglomĂ©ration, et son rĂ©enchantement spectaculaire Ă  travers la cĂ©lĂ©bration de certains sites. 

Il est quand mĂȘme notable que les deux grandes rĂ©voltes que la France a connues depuis le dĂ©but du millĂ©naire contenaient, chacune Ă  leur maniĂšre, cette critique en acte du territoire suburbain : celle des banlieues en 2005 et celle des GJ en 2018/2019. Pareil dans la lutte Ă  Notre-Dame-des-Landes, mobilisation sans prĂ©cĂ©dent contre la mĂ©tropolisation -et qui se poursuit Ă  prĂ©sent contre un projet Amazon juste Ă  cĂŽtĂ© de la ZAD ! Parce que la mĂ©tropolisation inscrit au sol la dynamique du capital, qui est infinie : et l’étalement suburbain qui en est la consĂ©quence doit lui-mĂȘme ĂȘtre sans fin. Donc, cette perte de la ville et de la campagne comme endroits habitables ne nous laisse d’autre choix que de se battre pour crĂ©er du pays.




Source: Lundi.am