Par Etienne Savoye {JPEG}

« Les féministes ont toujours eu le don de me faire rager. Elles veulent conserver les avantages des femmes (ex. assurances moins cher [sic], congé de maternité prolongé précédé d’un retrait préventif, etc.) tout en s’accaparant de ceux des hommes. »

Ces mots, d’une banalité confondante pour qui a été confronté à des discours antiféministes, sont extraits d’une lettre rédigée par Marc Lépine et trouvée dans sa poche après qu’il eut tué quatorze femmes le 6 décembre 1989 à l’École polytechnique de Montréal. Longtemps attribué à un trouble de la personnalité de son auteur, le massacre a été récemment requalifié. Trente ans après les faits, en lieu et place de la plaque commémorative initiale qui faisait référence aux « victimes de la tragédie », un nouvel écriteau a été accroché : « En mémoire des 14 femmes assassinées lors de l’attentat antiféministe survenu à l’École polytechnique le 6 décembre 1989. » Il était temps, sachant que Lépine avait expliqué son geste d’une phrase limpide : « Je hais les féministes. »

Au Canada, l’attentat de 1989 a nourri les réflexions sur ces contre-mouvements, revenus sur le devant de la scène en avril 2018 lorsque Alek Minassian, impliqué dans la communauté masculiniste des incels [2], a foncé dans une foule au volant de son véhicule à Toronto, tuant dix personnes dont huit femmes. Si la violence de l’antiféminisme et du masculinisme culmine dans ce type de tragédie, elle s’exprime surtout de manière plus indirecte (et parfois inconsciente), se nichant dans des discours politiques et intellectuels qui peuvent nous être familiers. C’est là toute la force de la construction socio-médiatique que ces massacres nous invitent à désamorcer.

Du « masculisme » aux antiféminismes

Le masculinisme n’a pas toujours désigné un mouvement de pensée, mais plutôt un trouble dans le genre : on parlait ainsi du « masculisme » des femmes ayant des traits et/ou des attitudes perçues comme masculines.

Comme l’antiféminisme, le masculinisme condamne donc les femmes qui ne sont pas « à leur place » et dérogent aux normes traditionnelles de la féminité, sans qu’elles se disent nécessairement féministes – le cas de la communarde Louise Michel, qui ne se revendiquait pas de ces idées mais faisait l’objet de virulentes attaques à ce propos, montre que l’antiféminisme vise principalement à exclure les femmes en tant que sujets politiques. Plus qu’une opposition théorique précise à des courants féministes, le discours antiféministe est finalement une réaffirmation de la domination masculine et de la sacro-sainte virilité.

Cependant, de la même manière qu’il n’y a pas un féminisme mais que le mot recouvre des stratégies de lutte distinctes tendant toutes vers l’émancipation, il n’existe pas un antiféminisme mais plusieurs, qui s’engouffrent sans vergogne dans la brèche des divergences entre les différents courants féministes.

Cas d’école : l’opposition au féminisme intersectionnel [3] devient pour certains un support idéal pour tenir des discours pétris de racisme ou d’islamophobie. Ils voient dans ce féminisme un cheval de Troie de « revendications identitaires et culturalistes de minorités », qui chercheraient à se faire passer pour « des luttes sociales menées au nom de l’égalité » [4]. Les discours antiféministes et masculinistes s’adaptent ainsi aux évolutions des discours féministes.

Le refus de l’égalité a toutefois quelques limites : les antiféministes d’aujourd’hui valident généralement les acquis de la « première vague » féministe, marquée par l’obtention du droit de vote pour les femmes. Le poids historique de certaines figures féministes du passé pousse également les antiféministes à adopter des stratégies de détournement. Parfaite illustration : les Survivants, mouvement de jeunes contre l’avortement, a tenté il y a quelques années de s’approprier le nom de domaine Simoneveil.com

L’objectif : recadrer les femmes

Le credo des discours antiféministes et masculinistes . Une rhétorique basiquement réactionnaire, alliée à des discours racistes et homophobes. Selon eux, le féminisme est un non-sens aux effets pervers, puisqu’il risque de mettre en péril l’ordre établi. Pour le dénoncer, ils s’appuient sur des stratégies classiques de disqualification des femmes et de leurs prises de parole (accusations d’hystérie, renvoi à des stéréotypes comme celui de la femme-mère, de la femme-enfant ou de la femme-ogresse, etc.), mais aussi sur des stratégies de division entre les « vraies » et les « fausses » femmes.

Dans le même temps, ces discours renvoient les femmes à leur corps (trop féminin ou pas assez, trop viril, etc.) et à leur rôle traditionnel dans l’ordre hétérosexuel et patriarcal : les femmes doivent d’abord être des mères. Les marier avec des hommes, ce serait les (re)cadrer.

Cependant, la figure aujourd’hui décriée comme l’archétype de la féministe n’est pas celle de la virago (femme d’allure masculine) ni celle de la sorcière. Il s’agit du stéréotype de la femme ambitieuse qui ferait courir aux hommes le même danger que les « femmes savantes ». Des relents d’anti-intellectualisme qui tendent aussi à réduire le féminisme à un mouvement bourgeois.

Et puis il y a la menace « féminazie » [5], qui conduit à une stratégie de victimisation des hommes, que l’on retrouve dans les discours sur les hommes battus, les pères seuls ou l’éternelle « crise de la masculinité ». Cette victimisation a pour corollaire une forte culpabilisation des femmes et des féministes, accusées d’avoir déclenché la « guerre des sexes ». C’est pourquoi les discours antiféministes et masculinistes posent qu’il faut contenir les femmes, prévenir leurs lubies émancipatrices et éventuellement les punir, symboliquement autant que physiquement. Selon eux, le masculinisme a donc tout du combat de légitime défense, comme un rempart à leur privilège menacé. Et pour se réaliser, ce mouvement devrait alors porter un discours « positif », à l’image du féminisme. Certains antiféministes vont par exemple jusqu’à célébrer une « Journée internationale de l’homme »…

Une stratégie d’inversion d’arguments est dès lors mise en place. L’« alterféminisme » porté par des personnages médiatiques réactionnaires comme la journaliste Eugénie Bastié (Le Figaro, revue Limite) n’est qu’un autre nom de l’antiféminisme. On y retrouve toute l’ambiguïté des discours sur le postféminisme, qui soutiennent parfois que l’égalité est déjà atteinte – afin de rendre caduques les luttes pour l’émancipation. Tout cela sur fond de conformité néolibérale, les analyses étant toujours concentrées à l’échelle de l’individu et détachées de toute considération sur les rapports sociaux.

Des hommes et des femmes, de droite comme de gauche

On aurait cependant tort de croire que les antiféminismes et les masculinismes sont forcément là où on les attend. L’opposition féminismes/antiféminismes est un conflit structurel, absolument pas réductible au spectre politique droite-gauche. C’est ce que montre le chercheur québécois Francis Dupuis-Déri, notamment à partir de l’exemple du théoricien de l’anarchie Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), chez qui coexistaient une pensée progressiste avec des idées misogynes et antiféministes. Autrement dit, le « progressisme » ne protège pas de certains discours réactionnaires.

De la même manière, être une femme n’est pas un rempart à l’antiféminisme. Les femmes mobilisées contre leur droit de vote étaient nombreuses, rappelle l’historienne Christine Bard : le positionnement face aux questions féministes ne se fait pas qu’en fonction du genre – bien d’autres facteurs jouent. Par ailleurs, l’opposition actuelle de certaines femmes au féminisme en dit long sur les stéréotypes qui lui sont associés. Autrice d’une étude sur le site internet Women against Feminism, dont l’une des animatrices se présente comme une « féministe antiféministe », Héloïse Michaud montre que la mobilisation de ces femmes contre « le féminisme » s’explique plus par leur rejet du terme en lui-même que par leur opposition à la cause des femmes.

Le rôle des médias

À droite comme à gauche, chez les hommes comme chez les femmes, les antiféminismes et les masculinismes ont une longue histoire. Des ligues et des sociétés masculinistes ont vu le jour au début du XXe siècle en Allemagne, en Angleterre, et aux États-Unis. Mais c’est surtout par l’intermédiaire de figures individuelles, de publications et de pamphlets que l’antiféminisme s’est diffusé.

Le rôle des médias a été et reste tout à fait central dans la diffusion de ces discours – que l’on pense à la surexposition médiatique dont bénéficient des figures comme Alain Finkielkraut en France ou le psychologue Jordan Peterson au Canada. La mise en avant de femmes antiféministes dans les médias mainstream parviendrait presque à faire oublier qu’elles doivent leur appartenance au camp des dominants à des luttes féministes ; citons Eugénie Bastié, Élisabeth Lévy (directrice du magazine Causeur) ou l’essayiste Bérénice Levet, autrice en 2018 d’un très explicite Libérons-nous du féminisme  ! Nation française, galante et libertine, ne te renie pas  !

Ce n’est qu’à partir des années 1980 que l’antiféminisme s’est structuré, à proprement parler, en associations, et s’est mobilisé de manière plus ou moins spectaculaire, notamment autour de la question du droit de garde des enfants de parents séparés. Fathers 4 justice, un groupe britannique de défense du droit des pères, connu pour avoir organisé la grimpette de plusieurs de ses membres déguisés en superhéros sur des bâtiments, avait ainsi planifié l’enlèvement du fils de Tony Blair en 2006. En 2013 à Nantes, un certain Serge Charnay est resté trois jours perché sur une grue, pour protester contre la « justice sexiste » dont il se considérait victime [6], et donner des idées à d’autres militants de la cause des pères qui se sont ensuite fédérés dans un « Collectif de la grue jaune ».

Comment riposter ?

Le terrain de jeu favori des antiféministes contemporains reste cependant internet, dont les dispositifs permettant l’anonymat ont servi une recrudescence des discours masculinistes et ouvert les vannes à une expression toujours plus violente de ces idées.

Comment faire barrage à la déferlante ? En ripostant collectivement : c’est ce que font le collectif Stop Masculinisme à Grenoble ou le Collectif antimasculiniste d’Île-de-France. Surtout, il devient impératif de prendre au sérieux les discours explicites, tout en se méfiant de ceux qui, avançant masqués, essayent de définir l’antiféminisme autrement que comme un désir de justifier et défendre le système patriarcal. Paranoïa ? Preuve supplémentaire que les féministes vont trop loin ? Pour reprendre les mots de la sociologue Christine Delphy, citée par une membre du collectif grenoblois : « Quand une féministe se voit reprocher d’aller trop loin, c’est qu’elle est sur la bonne voie. »

Lucile Dumont

Article publié le 20 Mai 2020 sur Cqfd-journal.org