Le 14 mai dernier Anticapitalistas, composante fondatrice de Podemos et courant historique de la gauche radicale de l’Etat espagnol liĂ© Ă  la IVe Internationale,  a rendu public son dĂ©part de Podemos[1]. En rĂ©alitĂ© cette dĂ©cision Ă©tait actĂ©e depuis le 28 mars lorsque, dans un processus de consultation interne, dans lequel 79 % des militantes et militants ont participĂ©, 89 % d’entre elles se sont prononcĂ©es en faveur d’une sortie de Podemos (3 % contre et 7,5 % d’abstentions). La survenue de la pandĂ©mie Covid-19, qui a durement frappĂ© l’Etat espagnol et en particulier les secteurs les plus vulnĂ©rables des classes populaires, ont conduit Ă  diffĂ©rer l’annonce publique de cette dĂ©cision.

Dans cet entretien, RaĂșl Camargo, membre de la direction d’Anticapitalistas et ancien dĂ©putĂ© Ă  l’AssemblĂ©e rĂ©gionale de Madrid, rĂ©pond Ă  eldiario.es depuis son appartement oĂč il est confinĂ© avec sa famille. La crise sanitaire provoquĂ©e par le coronavirus conduira, selon lui, Ă  une aggravation des politiques nĂ©olibĂ©rales. La participation de Podemos au gouvernement de coalition ne permettra pas, selon lui, de bloquer cette nouvelle vague de mesures restrictives dans la mesure oĂč c’est le PSOE (le parti socialiste du premier ministre Pedro Sanchez) qui en assume la direction et que le parti qu’ils ont contribuĂ© Ă  crĂ©er il y a six ans lui est maintenant « subordonnĂ© Â». C’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’ils avaient dit qu’ils ne feraient pas, et ce n’est pas original Â», relĂšve-t-il.

C’est pourquoi Anticapitalistas a dĂ©cidĂ© de rompre avec Podemos. Comme le souligne RaĂșl Camargo, le moment est venu « de s’engager et de contribuer en commun avec d’autres collectifs, mouvements sociaux et diverses plate-formes Ă  la crĂ©ation d’une vague de mobilisations pour s’opposer aux restrictions et Ă  l’offensive nĂ©olibĂ©rale qui se dessine Ă  courte Ă©chĂ©ance Â». Cette rupture marque incontestablement la fin d’un cycle pour la gauche radicale de l’Etat espagnol et plus largement pour ce qui a Ă©tĂ© dĂ©signĂ© comme le « populisme de gauche Â» dont Podemos a Ă©tĂ©, en Europe et dans le monde occidental, la rĂ©fĂ©rence centrale.  

***

El Diario : Six ans aprĂšs la fondation de Podemos, vous quittez ce parti. Pourquoi ?

Raul Camargo : Notre dĂ©cision fait suite au dĂ©bat que nous avons connu pendant de nombreux mois, pratiquement depuis octobre dernier, oĂč nous avons pris en compte tout ce qui s’est produit ces derniĂšres annĂ©es, marquĂ©es par des divergences toujours plus importantes avec la direction de Podemos. Finalement nous pensons que le plus honnĂȘte est de choisir de rompre sous une forme fraternelle. Nous nous sommes efforcĂ©s que cela soit fait ouvertement, en faisant part de notre dĂ©cision Ă  la direction de Podemos. Nous la rendons publique aujourd’hui parce que l’AssemblĂ©e citoyenne de Podemos va se tenir.

Nous avons beaucoup appris de notre expĂ©rience au sein de Podemos. Nous avons contribuĂ© Ă  sa formation et c’était quelque chose de trĂšs important dans l’histoire de notre courant. Cela ne s’est finalement pas passĂ© comme nous Ă©tions nombreux Ă  le penser et nous pensons qu’il est prĂ©fĂ©rable d’en sortir, sous une forme fraternelle et sans rien dissimuler des motivations politiques et organisationnelles qui nous ont conduit Ă  ce choix. La porte reste ouverte Ă  une collaboration dans le domaine social, politique et en toute occasion, avec Podemos comme avec l’ensemble de la gauche. Nous ne partons pas par dĂ©sir de rĂ©affirmer notre identitĂ©, et nous savons qu’il y a beaucoup Ă  partager dans bien des domaines. Mais pas dans tous, parce que nous dĂ©fendons une autre stratĂ©gie vis-Ă -vis de la gauche social-libĂ©rale.

On retiendra de l’histoire de Podemos cette rĂ©union, rencontre ou conversation entre amis qui s’est tenue chez vous avec Miguel UrbĂĄn y Pablo Iglesias. C’est l’un des actes fondateurs du parti. Quel souvenir gardez-vous de cet Ă©pisode Ă  l’automne 2013 ?

J’en ai un souvenir agrĂ©able, avec l’enthousiasme du grand projet qui nous animait, mĂȘme si d’autres moments trĂšs durs ont suivi du fait des tensions internes qui se sont produites pratiquement dĂšs le dĂ©but. Nous n’avons aucun regret d’avoir fait ce choix et nous pensons que c’était ce qu’il fallait faire Ă  ce moment-lĂ .

A l’automne 2013, pour nous, et nous considĂ©rions que c’était vrai Ă©galement pour Pablo Iglesias, il Ă©tait fondamental de ne pas rĂ©pĂ©ter les erreurs d’Izquierda Unida[2] qui venait d’entrer dans le gouvernement d’Andalousie. Dans la premiĂšre pĂ©riode de Podemos, une question essentielle Ă©tait l’affirmation que pour ce parti il n’était pas question de se soumettre ni au PP ni au PSOE, et qu’il se dĂ©finissait donc comme un espace nouveau, innovant, propre Ă  regrouper diffĂ©rentes forces sociales et politiques de gauche qui aspiraient Ă  une transformation profonde de la sociĂ©tĂ©.

Dans la premiĂšre confĂ©rence de presse qu’a tenue Podemos Ă  sa fondation, au thĂ©Ăątre du Barrio, je crois que c’était parfaitement clair. Ensuite, les choses ont Ă©voluĂ©. Nous n’étions pas d’accord et nous en avons dĂ©battu. Mais dans la premiĂšre phase de Podemos, l’idĂ©e de ne pas se soumettre au PP ou au PSOE et que nous allions construire quelque chose de radicalement nouveau Ă©tait trĂšs forte. C’est ce qui explique en grande partie notre Ă©loignement progressif des orientations de la direction.

Podemos s’est Ă©galement dĂ©fini comme une force de gouvernement disposĂ©e, pour paraphraser Pablo Iglesias, Ă  se salir les mains et Ă  gouverner, Ă  surfer sur ses contradictions, Ă  participer aux institutions, non pas pour y ĂȘtre le Jiminy Cricket, mais bien pour gouverner.

Mais l’objectif initial Ă©tait de dĂ©passer les partis traditionnels et de ne pas nous convertir, pour ainsi dire, en la bĂ©quille de l’un ou de l’autre. On a toujours dit qu’on n’était pas satisfaits de nos scores, notamment lors de notre premiĂšre participation aux Ă©lections europĂ©ennes, parce qu’on espĂ©rait des rĂ©sultats qui permettraient de devenir la force de gouvernement de ce pays. On espĂ©rait que cela se produirait plus rapidement. Mais ce ne fut pas le cas. Il fallait adopter une stratĂ©gie plus lente pour se construire, avec une implantation sociale, la construction de comitĂ©s territoriaux et sectoriels, rĂ©ellement enracinĂ©s, et une culture politique fraternelle qui, Ă  notre avis, ne s’est pas dĂ©veloppĂ©e dans Podemos. L’orientation initiale a prĂ©valu tant que Podemos amĂ©liorait ses rĂ©sultats Ă©lectoraux. Le tournant s’est produit ensuite.

Il est lĂ©gitime de croire que c’est la façon d’aller de l’avant. Mais ce n’est pas notre position et de nombreux exemples historiques tĂ©moignent de la trajectoire qu’ont connue des partis qui ont fait ce pari. Nous ne prĂ©tendons pas dĂ©tenir la vĂ©ritĂ© absolue, nous pouvons nous tromper, mais nous sommes fermement convaincus que ce n’est pas le bon choix.

Vous pensez que Pablo Iglesias et la direction de Podemos ont trahi les fondements originaux de Podemos ?

Je n’utiliserais pas ces mots. Nous pensons que le Podemos d’aujourd’hui n’est plus celui des origines. Le Podemos au gouvernement n’est pas le Podemos du manifeste Mover Ficha[3]. Il a Ă©voluĂ© vers des positions modĂ©rĂ©es qui ne nous convainquent pas, pas plus que nous convainquaient celles adoptĂ©es par Izquierda Unida et c’est pourquoi nous avons impulsĂ© la crĂ©ation de Podemos. Il y avait une demande sociale et politique de forces qui seraient diffĂ©rentes de celles existantes, avec leur fonctionnement ankylosĂ©, ou de celles qui gouvernaient en alliance avec les partis du rĂ©gime. C’était un des slogans du 15M, « PSOE ou PP, c’est la mĂȘme merde Â».

Cette Ă©volution est classique. Les partis eurocommunistes des annĂ©es 1970 et 1980 l’ont suivie et on en connaĂźt les rĂ©sultats. On met en valeur aujourd’hui le fait qu’ils ont participĂ© Ă  la rĂ©daction de la Constitution et qu’ils y ont introduit des articles Ă  contenu social. Mais ces partis ont payĂ© un prix trĂšs Ă©levĂ© pour ces politiques de collaboration avec d’autres forces. Certains pensent que c’était un bon choix et qu’on doit s’en revendiquer. Je pense au contraire que ce ne doit pas ĂȘtre notre rĂ©fĂ©rence. Nous ne partageons pas cette trajectoire.

En matiĂšre d’autocritique, qu’aurait pu faire Anticapitalistas au sein de Podemos ? Dans les sondages internes, la division au sein de Podemos apparaĂźt toujours comme un des Ă©lĂ©ments qui a conduit Ă  une distanciation croissante entre le parti et son Ă©lectorat


Il y a peut-ĂȘtre lĂ  une erreur originelle. À la crĂ©ation de Podemos, Anticapitalistas Ă©tait l’organisation pilier sur laquelle on s’appuyait, aussi bien par sa prĂ©sence territoriale que par l’apport de ses militants. Nous nous y sommes fondus et nous n’avons pas dit que nous en Ă©tions une composante et l’une des forces qui l’avaient impulsĂ©.

Face Ă  la personnalitĂ© de Pablo Iglesias, et face Ă  ce que Pablo Iglesias a dĂ©fendu ensuite, notre organisation a semblĂ© jouer les sous-marins. Ce n’était pas le cas. Anticapitalistas Ă©tait une force fondatrice, tout Ă  fait dĂ©cisive, tout comme l’était Pablo Iglesias. Au mĂȘme niveau. Notre erreur a Ă©tĂ© de ne pas l’affirmer dĂšs le premier jour, de ne pas faire savoir que sans Anticapitalistas, Podemos n’aurait pas vu le jour. Nous sommes apparus comme une entitĂ© Ă©trange, une formation qui aurait rejoint Podemos en voyant son succĂšs, alors que ce n’était absolument pas le cas. Nous Ă©tions lĂ  dĂšs le premier jour, bien avant nombre de ceux qui nous font ce procĂšs.

Nous sommes apparu·e·s dans les dĂ©bats prĂ©alables Ă  Vistalegre 1 et au-delĂ  comme une chose bizarre. Cette clandestinitĂ© obligĂ©e, nous l’avons payĂ©e. La structure adoptĂ©e par Podemos Ă  Vistalegre 1 et par la suite a placĂ© une organisation comme la nĂŽtre dans une situation assez excentrique. Les courants Ă©taient Ă  peine autorisĂ©s, mĂȘme s’il existait autre chose que des courants, comme nous avons pu le constater ensuite. Il en arĂ©sultĂ© une situation trĂšs difficile pour une organisation comme la nĂŽtre. Nous nous sommes transformĂ©s en association, et nous n’avions aucune intention de nous dissoudre.

Il y a d’autres choses que nous avons mal faites. Nous avons conclu un accord, par exemple, pour l’AssemblĂ©e citoyenne de la communautĂ© de Madrid, avec RamĂłn Espinar qui appartenait Ă  l’époque au groupe de Pablo Iglesias. L’accord n’a mĂȘme pas durĂ© le temps d’un bonbon Ă  la porte d’une Ă©cole. Au bout de cinq mois, Pablo Iglesias a dĂ©cidĂ© d’investir ĂĂ±igo ErrejĂłn en passant outre les dĂ©cisions de cette AssemblĂ©e citoyenne au cours de laquelle, au prix de grands efforts de la part d’Anticapitalistas, les thĂšses dĂ©fendues par ErrejĂłn avaient Ă©tĂ© dĂ©savouĂ©es Ă  Madrid. Nous aurions dĂ» mieux Ă©valuer la qualitĂ© des alliances que nous avons conclues parce qu’elles n’ont pas tenu. LĂ  aussi, nous l’avons payĂ©.

Avant la crĂ©ation de Podemos, Anticapitalistas n’avait pas la mĂȘme prĂ©sence institutionnelle et mĂ©diatique que celle qu’elle a alors acquise. Au-delĂ  des problĂšmes que vous Ă©voquez, vous n’en craignez pas la perte dans cette nouvelle situation ?

C’est une possibilitĂ©. Mais si nous avons crĂ©Ă© Podemos, ce n’était pas pour avoir des postes, mais parce qu’il fallait une force politique pour faire face aux agressions les plus sanglantes de ce systĂšme. A l’origine nous disions que ce serait bien si on obtenait un eurodĂ©putĂ©, qui serait Pablo Iglesias. Cela aurait suffi Ă  notre bonheur. MalgrĂ© toutes les difficultĂ©s dans Podemos, comme l’interdiction de la double appartenance et les multiples manƓuvres pour nous empĂȘcher d’avoir le moindre poste, interne ou public, nous avons pu en gagner quelques-uns. C’est vrai que cela nous a donnĂ© une certaine importance, mais nous sommes une organisation qui se situe au-delĂ  de la question d’avoir ou non des reprĂ©sentants dans les institutions. En avoir est utile et nous allons essayer d’en avoir encore. Mais nous ne pensons pas que cela soit fondamental aujourd’hui.

Ce qui est fondamental pour nous, c’est la formation d’un bloc social trĂšs large face Ă  ce qui s’annonce, aux dĂ©fis qui nous font face. Dans les textes prĂ©paratoires Ă  notre confĂ©rence, que nous n’avons pas pu organiser, mais qui se tiendra dĂšs que possible, nous parlions de la possibilitĂ© que se produise une forme d’explosion dans la situation Ă©conomique que nous subissons. Mais nous ne pouvions pas prĂ©voir qu’elle se produirait maintenant et sous la forme oĂč elle se produit, avec les consĂ©quences qui vont en rĂ©sulter. Ça va ĂȘtre sanglant. Dans cette situation, le plus important est l’articulation d’un bloc social pluriel pour rĂ©pondre aux agressions qui ne vont pas manquer de se produire.

Nous envisagerons dans ce cadre comment aborder la question Ă©lectorale dans les annĂ©es Ă  venir. À court terme, nous n’avons pas prĂ©vu d’initiative Ă  ce niveau et nous avons dĂ©cidĂ© de nous consacrer Ă  la construction de cette instance sociale face aux agressions qui, nous en sommes convaincus, vont se produire trĂšs prochainement.

Face Ă  ces agressions que vous prĂ©voyez, en ayant quittĂ© Podemos vous pensez que vous pourrez peser pour changer les conditions de vie des gens ?

Oui. Pourquoi pas ? Évidemment cela ne dĂ©pendra pas que de nous, . c’est trĂšs clair de notre point de vue. Ce n’est pas avec la seule volontĂ©, les choix et les dĂ©cisions que prendra Anticapitalistas qu’on pourra y arriver. Mais si Anticapitalistas s’engage et contribue avec d’autres collectifs, mouvements sociaux et plate-formes diverses Ă  ce que se produise une vague de mobilisations face aux coupes claires et Ă  l’offensive nĂ©olibĂ©rale qui dĂ©ferlera trĂšs prochainement, nous pensons que cela peut avoir une influence qui ira bien au-delĂ  de ce que dĂ©cidera Podemos, un Podemos qui fait partie d’un gouvernement dirigĂ© par le PSOE et qui n’a donc pas les mains libres pour faire ce qu’il souhaiterait. Ils doivent se soumettre, pour ainsi dire, aux orientations que fixe un gouvernement dans lequel ils ne sont qu’une composante minoritaire.

Au-delĂ  de ce que pourra faire Podemos dans les circonstances prĂ©sentes, nous pensons qu’avec la marge de manƓuvre dont nous bĂ©nĂ©ficions et nos rapports avec divers collectifs, nous avons Ă©galement un potentiel d’action important, tout en restant modestes. Nous sommes une petite organisation, nous ne visons Ă  aucune hĂ©gĂ©monie dans le champ de la gauche Ă  court terme et nous pensons qu’il faut tendre la main et collaborer avec de nombreuses organisations, collectifs et partis de gauche.

Vous avez parlĂ© d’un Podemos subordonnĂ© au PSOE et qu’une des questions Ă©tait de ne pas rĂ©pĂ©ter les erreurs d’Izquierda Unida qui a participĂ© au gouvernement rĂ©gional andalou avec le PSOE, et de ne pas se soumettre au bipartisme. Vous pensez que la gestion de cette crise sanitaire, Ă©conomique et sociale serait la mĂȘme avec un gouvernement PSOE-Ciudadanos, par exemple, ou un gouvernement auquel participerait le PP ?

Avec un gouvernement PSOE-Ciudadanos ce serait pire. Ils auraient adoptĂ© sans aucun doute des mesures plus libĂ©rales. Un gouvernement minoritaire du seul PSOE, avec une force comme Podemos faisant pression de l’extĂ©rieur sans avoir Ă  avaler des couleuvres, cela aurait peut-ĂȘtre pu mieux se passer. Parce que le PSOE aurait eu besoin des votes au parlement, au cas par cas, sous peine d’ĂȘtre battu. Les votes ne sont pas garantis par la participation au Conseil des ministres, et il faut nĂ©gocier vote aprĂšs vote, mesure aprĂšs mesure. C’est avant sa participation au gouvernement que Podemos a obtenu une augmentation significative du salaire minimum. Je ne vois pas pourquoi ce ne pourrait pas ĂȘtre le cas dans la situation actuelle.

Vous avez expliquĂ© la ligne que va suivre Anticapitalistas dans cette nouvelle situation. Mais un endroit oĂč sa prĂ©sence est particuliĂšrement remarquable, c’est en Andalousie oĂč Teresa RodrĂ­guez et JosĂ© MarĂ­a GonzĂĄlez sont des figures de premier plan. Que pensez-vous faire en Andalousie? Miser sur Adelante Andalucia comme projet propre ? S’engager dans une compĂ©tition avec Podemos aux Ă©lections autonomiques et municipales ?

Anticapitalistas Andalucia a fait connaĂźtre publiquement son adhĂ©sion comme cinquiĂšme organisation Ă  Adelante Andalucia, Ă  Ă©galitĂ© de droits avec les quatre autres qui en faisaient dĂ©jĂ  partie[4]. La voie choisie par nos camarades en Adalousie a pour objectif de construire Adelante Andalucia comme sujet pluriel et, c’est important, d’identitĂ© andalouse. Les dĂ©cisions qui relĂšvent de l’Andalousie doivent ĂȘtre prises en Andalousie.

Adelante Andalucia a dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ© des candidats dans la majoritĂ© des villes et aux Ă©lections rĂ©gionales. Anticapitalistas Andalucia va se consacrer Ă  la construction et au dĂ©veloppement d’Adelante en tant que sujet pluriel et ouvert. Lors de sa crĂ©ation, les accords qui ont Ă©tĂ© signĂ©s Ă©tablissaient qu’Adelante ne participerait pas Ă  des gouvernements avec le PSOE, ni au niveau de la rĂ©gion autonome d’Andalousie, ni au niveau municipal. Ces accords ont alors Ă©tĂ© signĂ©s par Izquierda Unida et Podemos.

Outre l’Andalousie, c’est Ă  Madrid que votre prĂ©sence dans Podemos a Ă©tĂ© le plus marquante et c’est lĂ  que, pour l’essentiel, votre activitĂ© s’est dĂ©veloppĂ©e. Que va faire Anticapitalistas ? Allez-vous poursuivre le projet Madrid en Pie[5] ? Allez-vous maintenir les mĂȘmes alliances ?

Quand on voit la situation de la gauche madrilĂšne il n’y a vraiment pas de quoi se rĂ©jouir. . Elle exige critiques et autocritiques. Voir Isabel DĂ­az Ayuso Ă  la prĂ©sidence de la CommunautĂ© autonome[6], les Ă©normitĂ©s qu’elle profĂšre et qu’elle accomplit quotidiennement, cela nous renvoie constamment Ă  notre incapacitĂ© Ă  l’en chasser, malgrĂ© la gravitĂ© des cas de corruption qui ont marquĂ© la prĂ©cĂ©dente lĂ©gislature. C’est une question persistante pour l’ensemble des composantes de la gauche madrilĂšne. Cette situation est absolument lamentable. Au sein d’Anticapitalistas Ă  Madrid le dĂ©bat est ouvert pour dĂ©finir la voie que nous allons suivre. Nous voulons impulser des fronts sociaux trĂšs larges pour rĂ©pondre dĂšs Ă  prĂ©sent aux politiques les plus sauvages d’Ayuso et Almeida.

Nous pensons qu’il faut se situer dans l’opposition Ă  Almeida. Le considĂ©rer comme une sorte de bienfaiteur ne nous paraĂźt pas recevable dans la situation prĂ©sente. Les services sociaux de la mairie sont fermĂ©s et il y a des files d’attente Ă©normes dans les restaurants que mettent en place des collectifs sociaux. Cela seul justifie qu’on s’oppose Ă  lui dĂšs la premiĂšre seconde. Quand la pauvretĂ© accable de nouveau les quartiers populaires de Madrid on ne peut pas dire que le maire est Ă  la hauteur. Et au niveau de la CommunautĂ© autonome, il faut lĂ  aussi impulser des alliances sociales larges pour battre les politiques qui vont signifier un nouveau tour de vis pour les classes travailleuses.

Pour ce qui est de Madrid en Pie, tout est en stand-by. Il n’y a pas eu de nouvelles rĂ©unions ni de relance de l’activitĂ©. Nous ferons le point quand nous retrouverons une certaine normalitĂ©, je ne sais pas si on peut parler d’une nouvelle normalitĂ© ou comment parler de la situation qui va s’ouvrir. Nous pensons qu’il faut construire quelque chose qui sera diffĂ©rent. Le bruit court qu’Ayuso pourrait avancer les Ă©lections. Si c’est le cas il faudra discuter pour savoir comment la gauche madrilĂšne doit rĂ©pondre Ă  ce dĂ©fi.

Il y a beaucoup d’inconnues et il faut prendre le temps de s’asseoir pour en discuter calmement et reconstruire en quelque sorte un bloc social qui s’oppose Ă  cette droite nĂ©olibĂ©rale sans complexes qui dirige la CommunautĂ© de Madrid. C’est honteux qu’un parti comme le PP corrompu jusqu’à la moelle ait pu se maintenir au pouvoir aussi longtemps sans qu’aucun des scandales qui l’ont frappĂ© ne l’en ait chassĂ©. Cela tient Ă  l’incapacitĂ© de la gauche Ă  proposer des alternatives solides au modĂšle barbare de la droite.

 

Lors de la prĂ©cĂ©dente lĂ©gislature vous Ă©tiez dĂ©putĂ© rĂ©gional de Podemos Ă  l’AssemblĂ©e de Madrid et vous y avez dĂ©noncĂ© un problĂšme qui aujourd’hui, malheureusement, fait la une des journaux et constitue une des prĂ©occupations majeures face Ă  la pandĂ©mie : la situation des rĂ©sidences pour personnes ĂągĂ©es dans la rĂ©gion. Vous avez pu faire valoir les revendications des employĂ©es et amĂ©liorer les conditions de certaines rĂ©sidences. Tout ce travail va-t-il se perdre maintenant ? Ou pourrez-vous le poursuivre ?

C’est faisable, et c’est en cours. Il y a Marea Residencias qui fait beaucoup de choses. Elle avait dĂ©jĂ  organisĂ© une grande manifestation Ă  Madrid le 26 novembre 2019 et elle vient de porter plainte contre DĂ­az Ayuso. Elle regroupe beaucoup de familles et d’employĂ©es de ce secteur. Cet exemple tĂ©moigne qu’on peut faire de la politique en Ă©tant Ă  l’extĂ©rieur des institutions. L’important est de le vouloir, de continuer d’agir loyalement avec toutes les personnes avec qui j’ai travaillĂ© en Ă©tant dĂ©putĂ©, et de continuer Ă  le faire mĂȘme si je ne bĂ©nĂ©ficie plus d’un titre honorifique.

C’est vrai que le travail dans les institutions a aussi son importance. J’ai prĂ©sentĂ© un projet de loi que le PP et Ciudadanos ont rejetĂ©, avec l’abstention du PSOE. Dans cette loi figuraient des dispositions qui, Ă  mon avis, auraient Ă©tĂ© trĂšs bĂ©nĂ©fiques dans la situation actuelle car il y aurait eu un personnel beaucoup plus nombreux pour faire face au drame qui allait se produire. Les locaux auraient Ă©tĂ© mieux adaptĂ©s, et les familles mieux informĂ©es dĂšs le premier jour parce qu’elles auraient eu des reprĂ©sentants dans les conseils d’usagers.

La droite l’a rejetĂ© parce que cela coĂ»tait trĂšs cher. Le secteur patronal des rĂ©sidences pour personnes ĂągĂ©es a fait pression sur les diffĂ©rents groupes parlementaires pour qu’ils ne soutiennent pas cette loi qui, Ă  les en croire, signifierait la ruine pour leurs affaires. Leurs affaires, oui. C’est bien le problĂšme. Ce travail peut ĂȘtre poursuivi. La loi est prĂȘte. D’autres groupes peuvent la reprendre Ă  leur compte et l’amĂ©liorer en la rendant mĂȘme plus dure et restrictive au vu de tout ce qui s’est passĂ©.

Tout ce que nous disions alors s’est vĂ©rifiĂ©. Les mĂȘmes qui se moquaient et m’insultaient disent aujourd’hui qu’ils vont ĂȘtre aux petits soins avec les personnes ĂągĂ©es. Ils auraient Ă©tĂ© bien avisĂ©s de l’avoir fait il y a trois ou quatre ans quand nous avons dĂ©noncĂ© cette situation, parce que cela aurait sans doute pu sauver des vies.

Traduit par Robert March.

Notes

[1] Cf. npa2009.org/actualite/international/dans-letat-espagnol-anticapitalistas-sort-de-podemos

[2] Coalition formĂ©e en 1986 et dont la principale composante est le Parti communiste espagnol. Izquierda Anticapitalista (devenu Anticapitalistas en 2014) en fit partie entre 1995 et 2008 en y animant le courant Espacio Alternativo. Izquierda Unida est alliĂ©e Ă  Podemos depuis 2016, dans le cadre de la coalition Ă©lectorale Unidos Podemos, et son dirigeant, Alberto GarzĂłn, est actuellement ministre de la Consommation dans le gouvernement dirigĂ©e par le socialiste Pedro Sanchez.  

[3] Ce texte, intitulĂ© « Mover ficha : convertir la indignaciĂłn en cambio polĂ­tico Â» (« Faire bouger le curseur : convertir l’indignation en changement politique Â») a Ă©tĂ© rendu public le 14 janvier 2014. Parmi ses signataires des personnalitĂ©s de la gauche radicale et des mouvements sociaux, dont plusieurs futurs membres de la direction de Podemos (comme Juan Carlos Monedero) et de Izquierda Anticapitalista, qui deviendra Anticapitalistas (comme Jaime Pastor ou Teresa Rodriguez).

Le texte complet de ce manifeste est disponible sur drive.google.com/file/d/0B7FJvjogUel3d2FjTl95dnZFZFE/edit.

[4] Adelante Andalucia est une coalition formĂ©e en 2018 entre Podemos Andalucia, Izquierda Unida et deux composantes issues de la gauche radicale « andalousiste Â» en vue de crĂ©er une alternative au gouvernement rĂ©gional dirigĂ© le PSOE, dont l’Andalousie est le bastion Ă©lectoral. Lors des Ă©lections rĂ©gionales de 2018, la liste d’Adelante Andalucia fut emmenĂ©e par Tereza Rodriguez, figure d’Anticapitalistas, et le score obtenu (16,2%, 17 Ă©lus) considĂ©rĂ© comme un succĂšs important.

[5] Madrid En Pie est une coalition électorale formée par Izquierda Unida, Anticapitalistas Madrid et Bancada Municipalista en vue des élections municipales de 2019 à Madrid.

[6] Membre du Parti Populaire (PP – droite) et prĂ©sidente de la CommunautĂ© autonome de Madrid depuis aoĂ»t 2019 grĂące Ă  une coalition qui inclut, outre le PP, Ciudadanos, le parti d’extrĂȘme-droite Vox, qui fit ainsi pour la premiĂšre fois son entrĂ©e dans un exĂ©cutif rĂ©gional.

(Visited 2 times, 2 visits today)

Article publié le 09 Juin 2020 sur Contretemps.eu