Mai 9, 2022
Par Lundi matin
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Tout le monde, ou presque, connaĂźt de prĂšs ou de loin Sapiens de Yuval Harari, best-seller vendu autour de 10 millions d’exemplaires. Il ne prĂ©tendait pas moins que faire une « brĂšve histoire de l’humanitĂ© Â». Ce scandale intellectuel a Ă©tĂ© largement dĂ©busquĂ© mais voici que cet article nous est venu qui signale la parution d’un « d’un manuel en ligne d’autodĂ©fense pour la pensĂ©e et l’imaginaire Â». IntitulĂ© Sapiens, une fantasmagorie de l’humanitĂ©, ce petit opus tente de dynamiter les longs ouvrages d’Harari pour en faire ressortir l’aspect partisan et ennemi.

Le nom, Yuval Harari, ne vous dit rien, mais la couverture vous est familiĂšre. Sapiens, en lettres rouges sur fond beige. Il se glisse partout. Dans toutes les vitrines. Peut-ĂȘtre avez-vous vu passer les deux tomes suivants, Homo Deus et 21 propositions pour le XXI e siĂšcle en librairie, au Relay, Ă  la Fnac, et mĂȘme dans les librairies de gauche. Ah oui, vous en avez vaguement entendu parler. Ou bien, on vous l’a offert Ă  NoĂ«l. Ou bien, vous vous ĂȘtes procurĂ© la BD par curiositĂ©. Mieux, votre pĂšre le rabĂąche aux dĂźners de famille. Plusieurs ami.es l’encensent carrĂ©ment. Voire, c’est le livre de philosophie prĂ©fĂ©rĂ© d’une personne que vous connaissez.

Seulement voilĂ , c’est aussi le livre prĂ©fĂ©rĂ© de Barack Obama et de Bill Gates.

Comment peut-il plaire Ă  des personnes aussi variĂ©es ?

Sapiens raconte l’histoire de l’humanitĂ© de ses origines Ă  aujourd’hui. Il rĂ©alise la prouesse d’offrir Ă  tout.e lecteur.rice une histoire exhaustive et scientifique dans un format digeste. Sapiens est simple, lĂ©ger, intriguant, volontiers provocateur, tantĂŽt critique du capitalisme occidental, tantĂŽt positif. Il n’emploie jamais de mot abrupt, trop conceptuel, trop militant. Il offre cette dĂ©licieuse qualitĂ© d’ĂȘtre Ă  la fois lucide sur la fatalitĂ© du monde et optimiste pour l’avenir. C’est une consolation nĂ©cessaire, en ces temps embrumĂ©s. Il confĂšre, Ă  la dure rĂ©alitĂ© du monde, le relativisme tranquille de l’ascĂšse bouddhiste, marinĂ©e dans l’équivalence post-moderne.

Peut-ĂȘtre est-ce une bonne chose pour Zuckerberg, que la consolation. Certes nous cherchons tou.tes un peu de hauteur pour s’extirper du nihilisme ambiant. Mais fait-il bon planer aux cĂŽtĂ©s de Yuval ?

D’abord, la forme inspire mĂ©fiance. Le livre est lourd, 492 pages Ă  la police bien Ă©paisse, Ă©ditĂ© chez Albin Michel. Il prend de la place dans une bibliothĂšque, il se lit dans un salon haut de plafond, pas en vadrouille ni Ă  l’arrĂȘt de bus. On l’ouvre, on le feuillette. On s’aperçoit avec surprise qu’il ne contient pas la moindre source bibliographique. LĂ  on commence Ă  flairer l’entourloupe. On commence Ă  lire, on cherche Ă  comprendre le parti pris. Une historienne sĂ©rieuse doit mettre Ă  mal ses sources, les questionner, en chercher de nouvelles. Mais Harari n’indique nulle part sa ligne scientifique, ses choix mĂ©thodiques, les documents qu’il a consultĂ©s. Il prĂ©fĂšre en rĂ©fĂ©rer Ă  un prĂ©tendu consensus scientifique, Ă  coups de « la science converge sur ce point Â» ou « comme tout le monde s’accorde Ă  dire Â». LĂ , on fronce sĂ©rieusement les sourcils. On se mĂ©fie des arguments d’autoritĂ© au forceps qui rĂ©vĂšlent plutĂŽt les faiblesses cognitives de l’énonciateur. Et quand on arrive Ă  la fin du livre les yeux rincĂ©s du mot « coopĂ©ration Â», sans avoir nulle part lu « domination Â» ; en ayant vu quelques dizaines de fois « rencontre Â» mais jamais « conquĂȘte Â» ni « colonisation Â» ; les oreilles rabĂąchĂ©es de « sapiens Â» sans avoir jamais croisĂ© « blancs Â» ni « capitalisme Â», on en vient Ă  se dire que certains s’arrangent bien avec le passĂ©. On comprend mieux qu’un discours qui nie Ă  ce point toutes les oppositions – luttes historiques, vĂ©cus antagonistes, dĂ©saccords scientifiques – s’émet depuis le point de vue de ceux qui les domine. Que celui qui s’extraie aussi tranquillement du conflit doit bien se trouver du cĂŽtĂ© des vainqueurs.

Alors on s’attaque au contenu. Il n’y a pas d’histoire neutre. Tout discours historique s’inscrit quelque part, dans une perspective, dans un camp ou dans l’autre. Tout rĂ©cit d’un certain enchaĂźnement causal historique dessine un certain projet politique pour le prĂ©sent. Y compris celui de nier tout projet Ă  la politique, et de faire passer le futur pour inĂ©luctable. C’est bien lĂ  la pernicieuse posture de Harari. Si l’on jette un Ɠil aux tomes qui suivent Sapiens, Homo Deus et 21 propositions pour le XXI e siĂšcle, ses perspectives d’avenir sont claires : autoritarisme, libĂ©ralisme mondialisĂ©, gouvernance mondiale centralisĂ©e, technocratie. Les rĂȘves qu’il nous propose ne nous font qu’à moitiĂ© sourire : transhumanisme cyborg, bonheur mĂ©dicalement assistĂ©, immortalitĂ©,gĂ©nĂ©ralisation de l’intelligence artificielle, prolongement de l’extractivisme jusqu’aux confins de la galaxie. On devine plus aisĂ©ment dans quel camp il concourt et pourquoi il plaĂźt tant Ă  nos dirigeants. Comment sa lecture de l’histoire Ă  l’apparence d’objectivitĂ© pose-t-elle les bases de telles prophĂ©ties ?

Harari opĂšre habilement par nĂ©gation de la rĂ©alitĂ©. Il fait preuve de prouesses rhĂ©toriques pour semer la confusion, minimiser la violence ou effacer les contradictions. Harari est un prophĂšte du monde unique et Sapiens en est le mythe fondateur. Ce n’est pas un anodin livre de chevet, c’est un outil de propagande et de colonisation des imaginaires redoutablement efficace.

Il a fallu s’armer d’un sĂ©rieux dĂ©cidĂ© pour voir le projet gouvernemental derriĂšre le cynisme apparemment lĂ©ger de telles affirmations : « [Les hiĂ©rarchies] permettent Ă  de parfaits inconnus de se faire plaisir les uns les autres sans dĂ©penser du temps et de l’énergie Ă  faire personnellement connaissance. Â» Ou pour nommer l’intention derriĂšre ces aberrations de comptoir : « Afin d’assurer sa survie et celle de ses enfants, la femme n’avait guĂšre d’autre choix que d’en passer par les volontĂ©s de l’homme si elle voulait qu’il reste et assume une partie du fardeau. Avec le temps, les gĂšnes fĂ©minins transmis aux gĂ©nĂ©rations suivantes furent donc ceux des femmes attentionnĂ©es et soumises Â» ou plus loin : « Si les AztĂšques et les Incas avaient montrĂ© un peu plus d’intĂ©rĂȘt pour le monde qui les entourait- et surtout avaient su le sort que les Espagnols avaient rĂ©servĂ© Ă  leurs voisins-, sans doute auraient-ils rĂ©sistĂ© avec plus d’ardeur et de rĂ©ussite Ă  la conquĂȘte espagnole. Â» Il

faut dĂ©construire tout un raisonnement pour comprendre dans quelle logique il est possible et, apparemment, scientifique, d’énoncer de telles Ă©normitĂ©s.

Ces derniers jours, bourgeonnent et fleurissent dans les Sapiens des environs de jolis bouts de papier qui renvoient Ă  la construction de cette critique. En suivant ce curieux jeu de piste, on trouve nouvellement sur le net un manuel d’autodĂ©fense de la pensĂ©e et de l’imaginaire qui permet de s’armer contre ces thĂ©oriciens du monde moderne. On y trouve des outils de critique sur le plan historique, anthropologique et logique pour rĂ©pondre en tout point au philosophe auto-dĂ©clarĂ© et ses adeptes. Quelques rĂ©fĂ©rences Ă©galement pour penser l’histoire depuis le camp adverse, celui qui nomme la guerre en cours partout oĂč l’État rĂšgne. Pour rappeler que la politique est le choix commun d’un avenir dĂ©sirable, et non la soumission nĂ©cessaire Ă  un futur programmĂ©.

Rejoignons Ă  notre tour le joyeux mouvement de la contre-propagande anti-hararienne. Lisons, distribuons ce manuel et joutons verbalement contre les plus aimables (car il y en a) de ses adeptes.

Hararirapasledernier.wordpress.com

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Source: Lundi.am