Janvier 20, 2023
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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L’émergence des premiers mouvements nationalistes anticoloniaux en France dans les années 1920-1930 donne lieu à des rapports tumultueux avec la gauche et le mouvement ouvrier, entre racisme, alliances et trahisons, tandis qu’une islamophobie populaire et complotiste émerge, justifiant les répressions.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, les velléités révolutionnaires n’ont pas lieu qu’en Europe  : République du Rif au Maroc, révolution égyptienne en 1921, en Syrie en 1925… Le Moyen-Orient, que la France et l’Angleterre se sont découpé lors de l’entente Sykes-Picot, est en ébullition. Le monde occidental s’effraie alors du «  réveil du monde musulman  », «  Partout l’islam se révèle par une agitation furieuse  » [1].

A la même époque à Paris, les futurs leaders des indépendances se rencontrent au sein de l’Union intercoloniale, fondée en 1920 à l’initiative du PCF et notamment autour de son organe de presse Le Paria, animé par le futur Hô Chi Minh, dans lequel écrit notamment Hadj Ali Abdelkader, fondateur avec Messali Hadj de l’Étoile nord-africaine (Ena) en 1926.

Poussé par la IIIe internationale, le IIe congrès du Parti communiste français vote le soutien aux peuples colonisés, mais sa direction n’en estime pas moins l’inaptitude des indigènes «  à s’émanciper eux-mêmes  », «  ils n’ont pas de passé révolutionnaire et sont habitué à la servitude  » [2] Le poids des colons d’Algérie dans le parti est pour beaucoup dans ces orientations, ainsi la section de Si Abbès, qui considère les arabes «  trop patriarcaux, féodaux  » [3] refuse l’appel du Komintern.

Les circonvolutions des relations avec la gauche

Malgré tout, les alliances ont lieu. En janvier 1924 le parti adopte le mot d’ordre de «  suppression de l’indigénat  » et le «  droit à l’indépendance  ». En 1925, lors de la révolte en Syrie, le PCF mène une campagne anticoloniale, ainsi que durant la guerre du Rif où il rompt le consensus politique autour de la question coloniale  : c’est alors le cartel des gauches qui mène la répression dans le Rif entre 1924 et 1926. Des campagnes d’appel à la fraternisation en direction de l’armée ont lieu et un appel à la grève générale de vingt-quatre heures en décembre 1925, peu suivi, regroupe 400 000 grévistes. La répression est sévère, 327 arrestations en France, 24 en Algérie.

En 1928, l’Étoile nord-africaine se sépare du PC dont la bolchevisation l’éloigne de ce qui sera sa revendication principale, l’autodétermination. La double appartenance avec le PCF est interdite. Dans la même période les autorités françaises perçoivent l’Ena comme une «  menace pour l’autorité de l’État  » et la dissolvent une première fois le 20 novembre 1929.

La SFIO, elle, se rallie complètement à l’empire et à l’assimilation et considère les nationalistes indigènes comme des bourgeoisies réactionnaires et obscurantistes. Elle soutient la répression au Tonkin. La SFIO connaît tout de même une résistance interne à cette position menée par Marceau Pivert, et plus tard Daniel Guérin.

Les anarchistes eux se font entraîner surtout par l’activisme de Mohamed Saïl, qui écrit dans divers journaux sur le système colonial en Algérie. Il cofonde en 1923 le Comité d’action pour la défense des indigènes algériens, et en 1934 il met sur pied la section des indigènes algériens de la CGT-SR [4]. Les premiers militants de l’Ena sont des manœuvres kabyles, ils seront nombreux à la CGTU, qui cherche à organiser les travailleurs coloniaux dès 1921. Certains leaders en feront partie, dont Messali Hadj ou encore Abdelaziz Menouar, qui organise des grèves dans les mines et les transports  : on compte 67 grèves de maghrébins avant 1936. Mais la CGTU n’est pas exempte de racisme  : en 1924, des dockers de Marseille membres du syndicat, pour régler les problèmes de concurrences entre ouvriers, jettent les «  bicots  » dans le port  [5].

Mohamed Saïl (1894-1953) militant anarchiste, syndicaliste et ouvrier kabyle.

Mohamed Saïl (1894-1953) militant anarchiste, syndicaliste et ouvrier kabyle.

Les grèves de juin 1936 entraînent une vague de luttes dans les colonies. Elles obtiendront des victoires comme l’interdiction du travail des enfants de moins de douze ans, mais le Front Populaire accorde des avancées sociales trop faibles et les colons détournent vite les mesures. Le faiblard projet de loi Blum-Violette qui voulait offrir la citoyenneté à une poignée d’indigènes sera retoqué sans protestations des communistes. Surtout, en 1937 le Front populaire dissout l’Ena. Les orientations et tergiversations de Moscou de l’entre-deux-guerres, de l’alliance avec les bourgeoisies nationalistes quitte à sacrifier certaines fois les classes ouvrières comme lors du massacre de Canton par Tchang Kaï-Chek, puis le retournement «  classe contre classe  » en 1928 imposant la création de partis communistes indépendants où ce sont cette fois les nationalistes qui sont abandonnés, se conclut par l’abandon du soutien aux indépendances en 1935 lors de l’alliance avec les démocraties impérialistes «  contre le fascisme  ». La nécessité de l’autonomie s’impose pour Messali qui crée le Parti du Peuple Algérien (PPA) suite à la dissolution.

De l’islamophobie savante à l’islamophobie populaire

Toute cette ébullition des années 1920 crée des inquiétudes multiples pour le parti colonial sous un prisme complotiste islamophobe  : «  de la Chine à la Méditerranée, l’islam est en ébullition. Partout brûle le feu caché de la haine de l’Europe  » écrit le politiste américain raciste et eugéniste Theodore Lothrop Stoddar en 1923, auteur du Flot montant des peuples de couleurs contre la suprématie mondiale des blancs, ouvrage qui aura une réception importante en France, notamment auprès d’Albert Sarraut, radical socialiste successivement ministre des Colonies et de lntérieur, qui s’inquiétera que «  de la Chine au Turkestan en passant par le Congo, les 250 millions de partisans du prophète se mobilisent  » [6].

Theodore Lothrop Stoddard (1883-1950) était un historien, journaliste, eugéniste et politologue américain.

Theodore Lothrop Stoddard (1883-1950) était un historien, journaliste, eugéniste et politologue américain.

Si un Lyautey sera lui partisan d’une islamophilie coloniale (création de la mosquée de Paris qui joue un rôle de contrôle sous l’égide du roi du Maroc), d’autres s’inquiètent et notamment certains auteurs et sommités scientifiques. Jusqu’à présent l’islamophobie pouvait être qualifiée de savante, puis d’administrative  : «  la coloniale  » était formé aux théories racistes d’Ernest Renan, qui qualifiait l’islam de religion faite pour les races inférieures, conduisant au fatalisme, à la débauche lubrique, etc. À partir des années 1920, suite à la présence de plus en plus importante de travailleurs coloniaux d’Afrique du Nord en métropole, cette islamophobie se politise. On s’inquiète pour des raisons sanitaires et culturalistes de la présence nord-africaine «  affranchis du contrôle social traditionnel, qui fréquentent bar et prostitués (…) les sidis, bien que nouveaux venus dans la criminalité métropolitaine, n’ont pas tardé à s’y tailler une large place  » affirme le docteur Côme Arrii  [7].

Les débats relatifs au caractère des musulmans, à leur pathologie et leur sexualité, sont ainsi passés du champ académique aux champs politique et rebondit sur les faits divers  : l’affaire Mohamed Ben Slimane, le 7 novembre 1923 rue Fondary à Paris, féminicide et attaque au couteau de 3 personnes, sera suivi «  d’une foule se ruant sur les lieux du drame », où les algériens nombreux dans le quartier y ont été pris à partis et «  sérieusement malmenés  » [8]. Ce fait-divers devient une affaire nationale en raison de la mobilisation de certains journaux – le journal Liberté mène campagne «  Qu’on nous débarrasse des sidis  » – tandis que des forces politiques diverses, opposées à l’immigration des arabes, organisent des manifestations et rassemblements exigeant l’expulsion immédiate de ces derniers. Quelques semaines plus tard, en 1924, le ministre de l’Intérieur se déclare favorable au contrôle de l’immigration maghrébine. Le service de surveillance et de protection des indigènes Nord-Africains est créé en 1925 ainsi que la Brigade nord-africaine. Le 4 avril 1928 les autorités mettent un terme à la libre circulation des indigènes entre Alger et Paris. Derrière ces mesures, ce sont aussi les militants nationalistes qui sont visés.

Origine de la figure de l’islamogauchiste

Lors de la révolution russe, des alliances diverses se forment entre les bolcheviks et des mouvements panislamiques, comme le groupe Kazak des Ush-Zhuz qui rejoint le parti, l’organisation soufie d’Ali Mataev en Tchétchénie  [9] ou encore la figure tatare Sultan Galiev, qui tente une synthèse entre le marxisme et l’Islam. Lors du Ier congrès des Peuples d’orient à Bakou du 1er au 8 septembre 1920, Gregori Zinoviev appelle les peuples d’Orient à mener un djihad contre les capitalistes anglais et français. Pour le parti colonial français se scelle alors «  une union redoutable (…), la IIIe Internationale cherche à organiser les communistes musulmans afin de combattre l’impérialisme mondiale.  » [10]

Theodore Steeg, gouverneur général d’Algérie de 1921 à 1925 s’inquiète des «  activistes rouges et des émissaires du Congrès panislamique qui parcourent ces territoires  », engendrant des représentations fantasmatiques accusatrices, puis l’adoption de dispositions d’exceptions. Le raccourci sera pris par Michel Régnier, ministre de l’Intérieur. Le 30 mars 1935, un décret pour lutter contre la «  propagande antifrançaise  » est présenté, la moindre manifestation d’opposition devient passible de prison. Le 27 avril 1935 un groupe de la Garde républicaine mobile est stationné en Algérie et on renforce l’arsenal juridique du Gouverneur général. Le journal colon Orient Matin reprend Stoddart pour étayer la critique du Front Populaire d’attiser la haine du français «  autant d’éléments qui confirment l’existence d’un complot socialo-islamiste  » [11].

Ces attaques se déploient aussi en métropole contre l’Ena  : «  en raison de leurs promiscuités avec les milieux anarchistes, communiste et socialistes révolutionnaires  » ainsi que les alliances avec l’Association des oulémas, mouvement réformiste musulman et nationaliste fondé en 1931 par le journaliste Abdelhamid Ben Badis, favorable à l’action commune avec les communistes. Cette dernière sera dissoute en 1937, elle ne peut plus prêcher dans les mosquées et elle est attaquée comme intégriste, alors qu’elle réclamait l’application de la laïcité dans les colonies. En 1935, «  les débats relatifs à la menace islamo-communiste  » se déplacent au Sénat où ils provoquent de vives controverses  : on se renvoie la responsabilité de la situation entre les tendances douce et dure, mais la menace est clairement pointée  : les communistes, les panislamistes et l’Ena. Jacques Duroux, du Parti radical socialiste, déclare «  le malaise algérien n’est pas dû à la pauvreté et la faim mais à une explosion de fanatismes  ». Gustave Gautherot interpelle le ministre de l’intérieur, dénonçant une menace rouge-brune avant l’heure «  de nombreux manuels d’insurrection sont financés par les services d’Alfred Rosenberg et du docteur Goebbels, l’Allemagne nazie s’active en Afrique du Nord  » [12]. Cette accusation n’est pas anodine, le 26 janvier 1937 lors de la dissolution de l’Ena, le PCF dénonce des «  collusions des dirigeants de l’Ena avec des éléments fascistes d’Algérie (…) les revendications de l’Ena ne sont que des sentiments de xénophobie dictés par la misère  » [13]. La dissolution radicalise des militants comme Ferath Abas, autrefois modéré et assimilationniste.

Condamnation et exclusion pour les anticolonialistes

Tout comme Moscou qui incarcère à plusieurs reprises Sultan Galiev avant de le condamner à mort en 1939, le PCF a poignardé dans le dos ses anciens amis nationalistes alors même qu’ils ont fait campagne pour le Front populaire. La SFIO exclut Daniel Guérin et Marceau Pivert en 1938 pour leur soutien à l’indépendance des colonies. Messali Hadj est condamné à six mois de prison tout comme Mohamed Saïl emprisonné en septembre 1938 durant dix-huit mois  [14]. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la lutte contre le colonialisme a été abandonnée par la plupart des organisations issues du mouvement ouvrier français.

Messali Hadj (1898-1974) fut un pionnier des indépendantistes et du nationalisme algérien.

Messali Hadj (1898-1974) fut un pionnier des indépendantistes et du nationalisme algérien.

Du mouvement national indien jusqu’aux rébellions du Sahel, les impérialistes ont perçu l’Islam comme une menace fédératrice politico-culturelle à leur domination, transcendant les frontières et appartenances ethnico-raciales qu’ils avaient fabriquées. Les contours et les mots de l’idéologie islamophobe actuelle sont déjà présents à l’époque, et l’extrême droite aujourd’hui s’en inspire largement  : l’ouvrage de Lothrop Stoddart fut récemment réédité aux Éditions de l’homme libre, maison d’édition dont le catalogue fait la part belle aux nostalgiques du IIIe Reich et du fascisme  : «  Lothrop Stoddart a prédît de manière prémonitoire sur le risque de l’influence de l’immigration massive du tiers-monde (…) et la menace croissante de l’Islam militant  ». Le congrès de Bakou y est présenté comme l’acte fondateur de l’islamo-gauchisme  [15].

Alors qu’aujourd’hui encore les rapports de la gauche et du mouvement ouvrier avec les mouvements autonomes antiracistes sont toujours traversés par le racisme ou le fraternalisme, comme l’a démontré l’absence de mobilisation contre la loi séparatisme, cela n’empêche pas la construction par l’extrême droite et l’État de la figure de l’islamo-gauchiste trouvant racine à la même période où fut construite celle du judéo-bolchevique, conduisant hier comme aujourd’hui à des stigmatisations, répressions et divisions qu’il devient urgent de dépasser.

Nicolas Pasadena (UCL Montreuil)


Chronologie

1920 : Création de l’Union intercoloniale suivi du journal Le paria en 1921.

1923 : Affaire Mohamed Ben Slimane.

1924-1926 : Campagne d’opposition à la guerre du Rif dans laquelle s’engage le PC.

2 mars 1926 : Création de l’Étoile Nord-Africaine (ENA) par Messali Hadj.

1928  : Tournant Classe contre Classe du komintern, l’ENA se sépare du PC.

4 avril 1928  : Suspension de la libre circulation des indigènes entre l’Algérie et la métropole.

16 février 1933  : La circulaire Michel ordonne aux autorités locales de surveiller de très près les communistes et les oulémas.

1936 : L’ENA et le néo-Destour de Bourguiba font campagne pour le Front Populaire.

Janvier 1937 : le Front populaire dissout l’ENA, Messali fonde alors la PPA en mars 1937 (Parti du peuple algérien). Il est arrêté et incarcéré pour «  reconstitution de ligue dissoute  ».

1937  : Les grèves se multiplient dans les colonies, l’administration mène la répression  : au Maroc, à Meknès, l’armée tire dans la foule, faisant 13 morts lors d’une manifestation pour les libertés démocratiques.

1938  : Le bien pauvre projet de loi Blum-Violette sur les droits politiques définitivement enterré.




Source: Unioncommunistelibertaire.org