Octobre 7, 2022
Par CQFD
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Des prisons pour enfants de la « Belle » Époque à la rébellion des mômes illustrée par le film Zéro de conduite, en passant par les déboires carcéraux du jeune anarchiste Miguel Almereyda, l’historienne Anne Steiner revient ici sur le sort réservé aux mineurs « turbulents » fin XIXe et début XXe siècles.


Image tirée du film « Zéro de conduite »

DR

Eugène Vigo, dit Miguel Almereyda ? Une comète de l’anarchisme, militant et journaliste qui a traversé le début du XXe siècle avec panache et fracas, entre polémiques retentissantes et écrits explosifs. C’est cette trajectoire heurtée que conte l’historienne et amie Anne Steiner dans le passionnant Révolutionnaire & dandy, Vigo dit Almereyda, tout juste sorti à L’Échappée1. De ce récit, il ressort notamment que ledit Almereyda (1883-1917) a fort bien connu l’univers carcéral (où il décèdera d’ailleurs) et notamment la prison pour enfants de la Petite Roquette, à Paris, épisode qui le marqua durablement. Le premier fil d’une pelote qu’Anne Steiner dévide ici pour évoquer plus largement diverses formes de domination adulte à l’époque.

Pourquoi le jeune Almereyda se retrouve-t-il à deux occasions incarcéré à la Petite Roquette, la première fois à seize ans ?

« Le premier délit, qualifié de “complicité de vol par recel” (Miguel a accepté du fils de ses patrons une pièce de 20 francs dérobée aux parents), une peccadille, lui vaut deux mois de détention à la Petite Roquette, à Paris. Son casier judiciaire étant vierge, il aurait pourtant pu béné ficier de la loi sur le sursis votée en 1891. La sévérité de la peine résulte de l’enquête de police, ayant mis en évidence sa fréquentation des réunions anarchistes.

Mais le pire qui aurait pu lui arriver, paradoxalement, c’est être acquitté pour avoir agi sans discernement. Car, faute de pouvoir être remis à sa famille, cet orphelin, isolé à Paris, aurait certainement été envoyé en maison de correction jusqu’à ses 21 ans. Or, ces établissements, à vocation éducative, méritaient, tout autant que la Petite Roquette, le qualificatif d’“enfer des gosses”.

Son second délit, l’année d’après, est d’avoir fabriqué, en vue de se venger du juge qui l’avait condamné, une bombe artisanale, finalement abandonnée dans une vespasienne de la place Voltaire. Cet “engin bouffon”, comme il le qualifie lui-même, n’explose même pas, mais lui vaut un an d’emprisonnement. Les autorités craignent alors l’émergence d’une seconde vague de propagande par le fait. La précédente s’est achevée moins de dix ans auparavant et les indicateurs de police rapportent que de plus en plus de jeunes gens rêvent de mettre leurs pas dans ceux de Ravachol et d’Émile Henry. »

Les conditions d’enfermement sont terribles, avec une forme de raffinement dans la torture psychologique. Tu écris d’ailleurs qu’après son deuxième séjour, Almereyda n’est plus capable de parler…

« À l’origine, la prison de la Petite Roquette, construite entre 1825 et 1832, était destinée aux femmes et devait désengorger la prison de Saint-Lazare. C’est un curieux mélange de modernité – avec des plans inspirés du Panoptique de Bentham2 – et d’archaïsme, avec ses tours rondes évoquant une forteresse médiévale. C’est pour mettre fin au scandale, de plus en plus dénoncé par l’opinion publique, de la promiscuité entre adultes et enfants dans les lieux de détention, que la Petite Roquette a été affectée à la détention des mineurs.

À l’époque où Almereyda y est incarcéré, elle abrite des jeunes de 16 à 21 ans condamnés à des peines inférieures à un an, des moins de 16 ans en attente de transfert vers une maison de correction et, enfin, des enfants enfermés sur demande de leur famille au titre de la correction paternelle : un mois maximum pour les enfants de 7 à 16 ans, six mois maximum pour les plus de 16 ans. On y applique alors le régime philadelphien (en référence à la prison de Philadelphie), c’est-à-dire l’isolement en cellule 24 heures sur 24, avec interdiction absolue de communiquer avec les autres détenus. L’enfant dort, mange et travaille dans sa cellule de 6 m2 et effectue seul sa promenade. Ceci afin de lui éviter toute promiscuité avec de plus endurcis que lui. Ce n’est pas la cruauté qui dicte à l’administration de tels règlements mais l’obsession de la contamination. Cependant, dès les années 1860, de nombreuses voix dénoncent l’inhumanité de ce régime et ses effets délétères sur la santé mentale et physique des jeunes condamnés. »

Ce plongeon dans les archives de la Petite Roquette t’a lancée dans un nouveau projet, en cours, celui d’un livre traitant du sort réservé aux enfants fugueurs et vagabonds sous la IIIe République…

« Ce qui m’intéresse surtout, c’est la fugue en elle-même : l’imaginaire qui la sous-tend, sa préparation, son déroulement. J’ai découvert la fréquence des fugues enfantines, aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural. Des enfants prennent la route, gagnent des villes qui les font rêver ou tentent de s’embarquer sur des navires à destination d’autres continents. Parmi eux, quelques jeunes bourgeois. Des enfants, même très jeunes, peuvent parcourir de longues distances sans être signalés, nourris en chemin par des paysans, passant la nuit dans les écuries, parfois en échange de menus travaux. C’est surtout en ville qu’ils se font repérer par la maréchaussée, le plus souvent parce qu’ils mendient ou chapardent. Après enquête, ils sont soit rendus à leurs familles si celles- ci les réclament et qu’elles sont considérées comme honorables, soit confiés à une famille d’accueil ou envoyés dans une maison de redressement.

L’année de l’Exposition universelle (1889), plusieurs centaines d’enfants, venant de province et même de pays proches, ont convergé vers Paris, curieux de voir la tour Eiffel. Les plus jeunes n’avaient pas 7 ans. On les ramassait comme des escargots lors de rafles au quartier des Halles où ils cherchaient pitance et refuge. Un avocat qui n’a cessé de plaider leur cause déclarait alors : “Mettez de l’argent dans la poche d’un vagabond et vous en faites un touriste. »

Le fils d’Almereyda, Jean Vigo, a réalisé en 1933 Zéro de conduite, film dénonçant le caractère répressif de l’école à l’époque. Cette jeunesse, il semble alors falloir l’écraser, surtout quand comme Tabard, un des personnages du film, elle ose dire « merde  ! »

« Jean Vigo, qui avait 12 ans à la mort de son père, a été placé pendant quatre ans comme interne au lycée de Millau sous un nom d’emprunt, tant était honni celui de “Vigo”, le traître3. Et c’est davantage avec l’internat qu’avec l’école en tant que telle qu’il règle ses comptes. Privés ou publics, les internats fonctionnent alors sur le modèle de la caserne ou du cloître. Ils s’apparentent de fait à l’institution totalitaire définie plus tard par le sociologue américain Erving Goffman comme “lieu de résidence et de travail regroupant un grand nombre d’individus menant ensemble une vie recluse aux modalités explicitement et minutieusement réglées”.

Zéro de Conduite est le récit poétique et subversif d’une mutinerie enfantine contre ce type d’institution. Même s’il y a loin de la Petite Roquette à l’internat de Millau, Jean Vigo attribue aux surveillants certains comportements que son père prêtait aux “gaffes” [matons] dans le numéro du journal L’Assiette au beurre consacré à la Petite Roquette, comme faire semblant de s’éloigner pour surprendre les bavards. Il opère une sorte de superposition entre les deux univers.

Quand au “Merde” de l’élève Tabard, il fait écho à une célèbre manchette du canard La Guerre sociale, “Et je vous dis merde  !”, par laquelle Miguel saluait la grâce consentie au militant (alors) socialiste Gustave Hervé, en juillet 1912 par le président Armand Fallières sur proposition du ministre de la Justice Aristide Briand. L’alternance de la récompense et de la punition, de la carotte et du bâton, est au fondement de la politique disciplinaire. La seule façon d’y répondre, c’est ce “Merde” retentissant que Miguel prête à Hervé gracié après 26 mois de détention pour un délit de presse, et que Jean met dans la bouche de Tabard qui, après avoir été admonesté par le proviseur, est confronté aux manières doucereuses du professeur. »

Propos recueillis par Émilien Bernard




Source: Cqfd-journal.org