57 visites

Nous poursuivons la publication de la traduction de l’ouvrage du collectif AngryWorkers, « Class Power on Zero-Hours Â». Nous invitons les lecteurs Ă  se reporter aux diffĂ©rents articles et prĂ©sentations disponibles sur notre site internet, afin de prendre connaissance de l’ensemble du dossier.

En guise d’introduction, nous voudrions Ă©crire quelques mots sur la dĂ©marche des AngryWorkers et d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale l’intĂ©rĂȘt d’une enquĂȘte approfondie sur les milieux de la logistique. La crise sanitaire a rĂ©vĂ©lĂ© la trĂšs forte dĂ©pendance de nos sociĂ©tĂ©s Ă  l’égard des chaĂźnes logistiques d’approvisionnement. Nos modes de consommation et de production reposent en effet sur des infrastructures logistiques monumentales. On se souvient Ă©galement de la thĂ©matique du blocage prĂ©sent dans les mouvements sociaux de ces derniĂšres annĂ©es.

En France, le secteur de la logistique regroupe Ă  lui seul prĂšs d’un million d’emplois. En y ajoutant les ouvriers du transport, ils reprĂ©sentent aujourd’hui 25% des emplois ouvriers (EnquĂȘte Emploi Insee 1982-2012). Il s’agit en grande majoritĂ© d’emplois ouvriers, dissĂ©minĂ©s dans des ports et des aĂ©roports, dans des entrepĂŽts de la grande distribution, de la messagerie, du e-commerce ou de l’industrie. Au sein du monde ouvrier, les logisticiens reprĂ©sentent dĂ©sormais 13% des emplois, un basculement observable dans la plupart des pays occidentaux.

Les entrepĂŽts, notamment, sont restĂ©s dans les coulisses des grandes entreprises et, plus largement, dans les coulisses d’un systĂšme Ă©conomique qui s’appuie en partie sur eux. Cette invisibilisation a Ă©tĂ© favorisĂ©e par le dĂ©veloppement de la sous-traitance, qui permet aux grands groupes, tels que Carrefour ou Amazon, de mettre en avant leur « cƓur de mĂ©tier Â» (le commerce pour Carrefour, la vente en ligne pour Amazon) afin de valoriser leur activitĂ© et leur image. Elle rĂ©sulte Ă©galement de la diffusion des thĂ©ories managĂ©riales du flux tendu, qui dĂ©crivent, souvent de maniĂšre trĂšs abstraite, la circulation des biens et des matiĂšres comme un processus lisse et ininterrompu. Difficile de percevoir l’entrepĂŽt, sa matĂ©rialitĂ© et sa centralitĂ©, dans un contexte oĂč le modĂšle toyotiste prĂŽne le « zĂ©ro stock Â» comme mode de fonctionnement. Enfin, elle dĂ©coule de l’idĂ©ologie dominante qui cultive le discours sur la disparition de la classe ouvriĂšre justifiĂ©e par les phĂ©nomĂšnes complexes et multiformes de dĂ©sindustrialisation.

Tout un tas de raisons qui nous pousse à relayer la réflexion, les écrits et les activités de ce groupe.

Selon la formule consacrĂ©e, les camarades d’AngryWorkers ne pourraient ĂȘtre tenus responsables des erreurs ou des contresens issus de ma traduction.

Jean Mouloud

Logistique urbaine

À Londres, en 2009 prĂšs de 80 000 personnes ont Ă©tĂ© employĂ©es dans le secteur de la logistique (entrepĂŽts, transport de marchandises, etc.) et ce chiffre Ă  continuer Ă  augmenter au cours des derniĂšres annĂ©es. Selon les chiffres de Transport for London(1), sur un jour de semaine type Ă  Londres, les travailleurs du transport effectuent 281 000 voyages, livrent 290 000 entreprises et parcourent environ 13 millions de kilomĂštres.

Londres s’est dĂ©veloppĂ©e Ă  des dimensions si dĂ©cadentes que la logistique urbaine est arrivĂ©e Ă  un point de rupture : la lenteur du trafic comprime les marges des entreprises logistiques ; les niveaux de pollution sont les plus Ă©levĂ©s en Europe et les espaces de stockage font cruellement dĂ©faut. Le systĂšme tente de faire face en centralisant les opĂ©rations d’entreposage, par exemple, sous la forme du « London Borough Consolidation Center Â». Les conseils locaux(2) ont conclu un accord avec la sociĂ©tĂ© de logistique DHL pour gĂ©rer un entrepĂŽt central pour la fourniture de plus de 300 bĂątiments municipaux dans quatre arrondissements de Londres. En raison du manque d’espace, les prix et les loyers des entrepĂŽts ont considĂ©rablement augmentĂ©, ce qui signifie que les entrepĂŽts sont devenus la propriĂ©tĂ© de quelques grands promoteurs.

Dans l’ouest de Londres, la principale entreprise qui dĂ©veloppe des entrepĂŽts et des zones industrielles s’appelle Segro. Ils ont dĂ©butĂ© comme propriĂ©taires de Slough Trading Estate dans les annĂ©es 1920. Cette zone industrielle situĂ©e prĂšs de l’ouest de Londres est la plus grande zone industrielle d’Europe Ă  propriĂ©tĂ© unique – environ 20 000 travailleurs y travaillent. Ils ont Ă©galement dĂ©veloppĂ© les zones industrielles de Greenford et gĂšrent de nombreux autres parcs logistiques dans la rĂ©gion. En 2010, Segro a achetĂ© 50% des parts d’ Airports Property Partnership faisant ainsi passer sous le contrĂŽle de l’entreprise de larges zones aĂ©roportuaires britanniques y compris la plupart des actifs de fret Ă  l’aĂ©roport de Heathrow.

Heathrow

L’aĂ©roport d’Heathrow(3) est probablement le plus grand lieu de travail centralisĂ© au Royaume-Uni. Bien que concentrĂ© dans l’espace, ce lieu de travail est en mĂȘme temps trĂšs segmentĂ© – il y a des centaines d’entreprises diffĂ©rentes. Nous distribuions notre journal Ă  l’arrĂȘt central de bus. Les bus de nuit, qui circulent toutes les vingt minutes, sont pleins de travailleurs 24H/24. On parle Ă  des agents de nettoyage, Ă  des gardes de sĂ©curitĂ©, Ă  des employĂ©s d’atelier, mais on ne rencontre jamais la mĂȘme personne deux fois.


Nos contacts ont Ă©tĂ© Ă©tablis en travaillant dans d’autres grands lieux de travail de la rĂ©gion. Nous avons appris Ă  connaĂźtre des agents d’entretien aĂ©roportuaire pendant les sĂ©ances de formation des reprĂ©sentants syndicaux.

L’expansion prĂ©vue de Heathrow(3) est un enjeu politique majeur, non seulement au niveau local, mais aussi au niveau national. Alors que certains politiciens conservateurs s’opposent Ă  l’expansion parce que l’augmentation du trafic aĂ©rien affecterait leur clientĂšle politique, des syndicats comme le GMB(4) plaident en faveur de cette expansion en raison des 10 000 emplois locaux qui seraient crĂ©Ă©s.

Nous avons fait connaissance avec certaines personnes Ă  Grow Heatrow, qui occupaient un terrain destinĂ© Ă  devenir la troisiĂšme piste de l’aĂ©roport. Leur campagne Ă©tait centrĂ©e sur des questions environnementales, mais ils ont Ă©galement Ă©tabli des connexions avec les travailleurs de l’aĂ©roport de Heathrow, des habitants des quartiers populaires et lancĂ© des initiatives contre le centre d’expulsion [des Ă©trangers NDR] de l’aĂ©roport.

Malheureusement (
), le caractĂšre vert et hippie a prĂ©valu. Nous avons eu tout de mĂȘme de belles nuits autour du feu de camp Ă  Ă©couter de la poĂ©sie nĂ©o-folk et du slam…

Park Royal, joyau de l’avant-garde ouvriùre

L’autre concentration principale de travailleurs est Park Royal (40 000 personnes dans 1 500 entreprises). La plupart de ces emplois sont manuels. La rĂ©gion a connu une forte croissance ces derniĂšres annĂ©es : l’emploi a augmentĂ© de 20% depuis 2009. La zone est Ă  trente minutes d’Oxford Circus(5) sur la ligne centrale en mĂ©tro. Pourtant, si vous demandez Ă  la plupart des gens de Londres s’ils y sont dĂ©jĂ  allĂ©s ou mĂȘme simplement s’ils ont entendu parler de Park Royal, la plupart vous rĂ©pondront que non.

La classe ouvriĂšre est devenue invisible. Aujourd’hui, les lieux de travail sont plus petits. Seules 20 Ă  30 entreprises de Park Royal emploient plus de 250 personnes, la plupart Ă©tant des usines de production alimentaire. Nous avons travaillĂ© Ă  Park Royal, dans la plus grande usine de houmous du Royaume-Uni. Nous avons visitĂ© divers lieux de travail avec notre journal et pourtant mĂȘme aprĂšs six ans d’activitĂ©, Park Royal nous surprend encore. On peut ouvrir une porte et trouver une cuisine industrielle italienne de fabrication de pĂątes pleine de Roumains. L’unitĂ© suivante pourrait ĂȘtre une station de radio pour les mormons. Puis un studio plein de hipsters qui fabriquent des maquettes, un atelier qui rĂ©pare les vieux ordinateurs et ordinateurs portables et recharge les cartouches d’encre, un parc de caravanes de gitans irlandais qui galopent avec leurs chevaux, une usine de sushis — parce qu’il y aura des sushis sur les barricades !

Mais l’on dĂ©couvre aussi l’autre face du travail dans Park Royal : 24 heures sur 24, deux douzaines de gars traĂźnent sur un coin de rue et attendent d’ĂȘtre ramassĂ©s pour des travaux de main-d’Ɠuvre.

Il serait magnifique de pouvoir se concentrer uniquement sur cette zone et sur sa classe ouvriĂšre internationale. Pouvoir rĂ©flĂ©chir dans un journal sur les diffĂ©rentes conditions d’exploitation et de lutte, mais aussi sur la richesse collective productive et crĂ©atrice des travailleurs de cette localitĂ©. Le caractĂšre concentrĂ© de la zone pourrait permettre d’imaginer une campagne salariale locale : “Personne Ă  moins de 12 ÂŁ” ou quelque chose de similaire, qui pourrait se propager d’un groupe Ă  l’autre, en utilisant les diffĂ©rents espaces de sociabilitĂ©, comme les cafĂ©s ouvriers et les bars Ă  chicha comme lieux de subversion.

Aux abords de Park Royal, des centaines, voire des milliers d’étudiants internationaux vivent dans des immeubles d’habitation et paient des loyers Ă©levĂ©s — des liens pourraient ĂȘtre tissĂ©s.

Les communautés

Au sein de la classe ouvriĂšre de l’ouest de Londres, les structures communautaires comme les temples, les Ă©glises ou les associations culturelles jouent un rĂŽle important. Les « communautĂ©s Â» ne sont pas des entitĂ©s naturelles, au sens de structures sociales.

Les structures communautaires ne sont pas principalement l’expression d’un manque de conscience de classe, car elles aident les gens Ă  survivre matĂ©riellement ; mais, dans le mĂȘme temps, elles sont la base d’une surexploitation de ses membres et favorisent l’expression politique et la carriĂšre de soi-disant « leaders communautaires Â».

Dans des rĂ©gions comme Southall, les temples sikhs et leur approvisionnement quotidien en nourriture gratuite jouent un rĂŽle important. Les moyens financiers pour les temples sont dĂ©pendants des dons (de la classe moyenne). Les prolĂ©taires sans-abris ou pauvres, mĂȘme ceux d’Europe de l’Est, acceptent le temple comme un moyen de survie. Les temples aident Ă©galement les nouveaux arrivants Ă  trouver un logement, un emploi et du soutien. Pendant le lock-out du Gate Gourmet(6), qui a durĂ© un mois, les temples ont fourni un soutien matĂ©riel. Les dirigeants communautaires ont jouĂ© leur rĂŽle en incitant les travailleurs Ă  « rester patients et pacifiques Â». Lors des Ă©meutes de Londres en 2011, les temples sikhs de Southall ont mobilisĂ© des centaines d’hommes pour protĂ©ger les temples et les entreprises sikhes de la rĂ©gion. À Birmingham, le Bearded Broz, une organisation musulmane, a nettoyĂ© et ramassĂ© les ordures dans les quartiers au cours d’une grĂšve de collecteurs d’ordures d’une semaine en 2017, agissant comme des briseurs de grĂšve bĂ©nĂ©voles. AprĂšs l’incendie de Grenfell(7), les organismes de bienfaisance musulmans ont fourni nourriture et abri bien avant que le secteur public ne se mette en branle.


Les travailleurs d’Europe de l’Est ne disposent pas de ces structures communautaires, car les derniĂšres vagues de migration en provenance de Pologne ou de Hongrie au dĂ©but des annĂ©es 1980 Ă©taient motivĂ©es par des considĂ©rations politiques. MĂȘme les supermarchĂ©s polonais, qui vendent uniquement des produits de Pologne, diffusent des Ă©missions de radio polonaises et font de la publicitĂ© pour des Ă©vĂ©nements polonais, appartiennent en fait Ă  des personnes d’origine sud-asiatique. Lorsque la propagande mĂ©diatique anti-migrants a augmentĂ© dans la foulĂ©e du rĂ©sultat du rĂ©fĂ©rendum sur le Brexit, les travailleurs d’Europe de l’Est ont Ă©tĂ© forcĂ©s de rĂ©agir. En l’absence d’une classe moyenne visible et d’une gauche dynamique, c’est l’extrĂȘme droite et l’Église catholique qui ont organisĂ© la premiĂšre manifestation pour protester contre les calomnies anti-polonaises.

Il y a eu des manifestations de groupes fascistes polonais, mais elles sont restĂ©es marginales. Pourtant, le besoin et l’envie d’une certaine forme de communautĂ© sont rĂ©pandus. Nos voisins prennent part Ă  des clubs d’arts martiaux liĂ©s aux clubs de football polonais. Un autre voisin a formĂ© un ’club de moto polonais’ sur Facebook et quelques semaines plus tard a organisĂ© une fĂȘte de week-end avec trois cents motards de l’extĂ©rieur de la rĂ©gion.

La communautĂ© est la colonne vertĂ©brale de la surexploitation. Pendant la construction d’un temple hindou Ă  proximitĂ© de Wembley. La direction du temple a grugĂ© les ouvriers spĂ©cialisĂ©s indiens, les payant 30 pennys de l’heure(8). Les tentatives de faire intervenir un syndicat ont Ă©tĂ© considĂ©rĂ©es comme une trahison et les membres de la communautĂ© indienne qui ont soutenu les travailleurs cherchaient plutĂŽt Ă  discrĂ©diter les leaders du temple en place afin de prendre la direction du temple eux-mĂȘmes. D’autres formes d’exploitation communautaire se produisent sous des formes plus cachĂ©es, par exemple, nous avons rencontrĂ© des cas de travailleurs arrivĂ©s assez rĂ©cemment de rĂ©gions comme le Penjab et qui sont payĂ©s moins que le salaire minimum par des patrons bien Ă©tablis du mĂȘme milieu. Les patrons le justifient toujours en disant qu’ils aident leurs compatriotes nouvellement arrivĂ©s et qu’ils deviennent trĂšs sensibles si des travailleurs s’impliquent « de l’extĂ©rieur Â».

Traduction, notes et introduction : Jean Mouloud

Notes

(1)Transport for London est l’organisme public responsable des transports à Londres.

(2)Londres est dĂ©coupĂ©e administrativement en plusieurs entitĂ©s les boroughs au nombre de 32 qu’ont peut comparer aux arrondissements et qui sont dotĂ©s de conseils locaux : la City qui est le centre originel (et le quartier financier par ailleurs) et qui dispose de pouvoirs spĂ©cifiques, la Corporation de la CitĂ© de Londres et enfin le Grand Londres qui regroupe toutes les entitĂ©s. C’est cet ensemble que dirige le maire de Londres.

(3)Avec le passage d’environ 80 compagnies aĂ©riennes et plus de 75 millions de voyageurs par an, l’aĂ©roport de Londres – Heathrow est le plus important d’Europe en terme de trafic. Son extension avec la crĂ©ation d’une troisiĂšme piste prĂ©vue pour 2050 Ă©tait censĂ©e permettre l’atterrissage de 700 avions supplĂ©mentaires par jour, portant le nombre de passagers Ă  plus de 140 millions par an. Elle a Ă©tĂ© suspendue par la justice pour des considĂ©rations environnementales.

(4)GMB (General, Municipal, Boilermakers) est un syndicat britannique d’environ 600 000 membres. Il est l’un des trois plus grands affiliĂ©s du Parti travailliste. Il a atteint une renommĂ©e internationale dans son combat contre la plate-forme Uber.

(5)Place du centre de Londres.

(6)Gate gourmet aujourd’hui Gate Group est une entreprise de catering c’est-Ă -dire de repas pour les passagers aĂ©riens. Gate Gourmet prĂ©pare quelques 80 000 repas quotidiens pour British Airways ; la boĂźte est connue pour ses pratiques patronales hard (licenciement des grĂ©vistes, lock-out, etc.). En 2005, un licenciement massif avait provoquĂ© une rĂ©action de solidaritĂ© des travailleurs de British Airways. La grĂšve sans prĂ©avis de ces derniers avait plongĂ© dans le chaos Heathrow et son trafic pendant plusieurs jours.

(7)L’ incendie de la tour Grenfell est un incendie survenu le 14 juin 2017 dans un immeuble de logements sociaux de 24 Ă©tages, situĂ© dans le district de North Kensington Ă  Londres au Royaume-Uni faisant 71 morts et 8 disparus.

(8)Il est compliquĂ© de dĂ©terminer un salaire minimum au Royaume-Uni, disons pour pouvoir comparer que le National Living Wage, salaire minimum anglais pour les salariĂ©s de plus de 23 ans, est censĂ© ĂȘtre de ÂŁ8,91/heure (1 livre=100 pennys).




Source: Oclibertaire.lautre.net