Cette ren­contre a été organisée à l’oc­ca­sion du 7e numé­ro papier de la revue Ballast, paru début 2019. Tan­dis que la ques­tion des vio­lences poli­cières occupe actuel­le­ment le débat public fran­çais, la revue publie la ver­sion écrite de l’é­change entre les deux femmes [2].

Angela, durant la Marche des femmes, orga­ni­sée en jan­vier 2017 en réac­tion à l’investiture de Trump, vous avez appe­lé à « la résis­tance ». Assa en appelle, quant à elle, à « une révo­lu­tion ». Vous avez connu l’espoir révo­lu­tion­naire des années 1970 : que serait une révo­lu­tion du XXIe siècle ?

Angela Davis : Je ferais une dis­tinc­tion entre la défi­ni­tion que nous avions de la « révo­lu­tion » dans les années 1960 et celle à laquelle nous sommes par­ve­nus au XXIe siècle. Lorsque j’é­tais une jeune acti­viste, nous étions lit­té­ra­le­ment entou­rés de moments révo­lu­tion­naires : il y avait la révo­lu­tion cubaine et tous les mou­ve­ments de libé­ra­tion afri­cains. Nous pen­sions vrai­ment que nous pre­nions part à une révo­lu­tion anti­ra­ciste qui allait ren­ver­ser le capi­ta­lisme. À ce stade, nous n’a­vions pas encore bien sai­si le fac­teur « genre ». Cette révo­lu­tion n’a pas eu lieu, mais notre acti­visme a débou­ché sur de nom­breuses évo­lu­tions. Aujourd’hui, je par­le­rais du besoin de révo­lu­tions au plu­riel, en recon­nais­sant qu’une révo­lu­tion n’est pas à cir­cons­crire dans un moment unique. Il ne s’a­git pas sim­ple­ment de ren­ver­ser l’État ni d’en finir avec le capi­ta­lisme — bien que je sou­haite que nous par­ve­nions à faire les deux ! Nous avons com­pris qu’il était aus­si ques­tion de ren­ver­ser un capi­ta­lisme qui est un capi­ta­lisme racial, et qu’il ne peut y avoir de révo­lu­tion tant que nous ne régle­rons pas la ques­tion du fan­tôme de l’es­cla­vage et du colo­nia­lisme. Le genre est éga­le­ment appa­ru comme un élé­ment cen­tral dans le cadre d’un chan­ge­ment social radi­cal. Il n’y aura aucun chan­ge­ment tant que nous ne recon­naî­trons pas que la vio­lence la plus répan­due dans le monde est la vio­lence gen­rée. Je pense que les objec­tifs d’une révo­lu­tion sont beau­coup plus com­plexes qu’ils ne l’é­taient dans nos concep­tions d’a­lors. Cela inclut évi­dem­ment l’ap­pa­reil répres­sif d’État — et je suis hono­rée de par­ti­ci­per à cet échange aux côtés d’Assa Traoré. La lutte dans laquelle elle est enga­gée dénonce de façon claire la vio­lence poli­cière et le racisme struc­tu­rel comme élé­ments à part entière de la socié­té fran­çaise, comme la vio­lence poli­cière et sa généa­lo­gie avec l’es­cla­va­gisme aux États-Unis d’Amérique.

Assa Traoré : Quand nous par­lons de « révo­lu­tion » dans le com­bat pour mon frère, nous fai­sons tou­jours réfé­rence à l’esclavagisme et au colo­nia­lisme. C’est impor­tant aujourd’hui que les gens prennent conscience que la France, ain­si que d’autres pays, ont tué tout un peuple : ce qu’on nous fait subir actuel­le­ment, on peut le com­prendre en réfé­rence à ça. On parle de mai 1967, dont la France ne parle pas : en Guadeloupe, la popu­la­tion noire a été massacré [3]. C’est une conti­nui­té. Des per­sonnes se sont bat­tues avant nous, sont mortes avant nous, sont par­ties en pri­son avant nous ; on ne peut lais­ser ce com­bat vain. Ce qu’on a aujourd’hui, on ne l’a pas eu gra­tui­te­ment — on doit être dans cette conti­nui­té. La révo­lu­tion, ça signi­fie ren­ver­ser le sys­tème. Quand on a tué mon frère le 19 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise, ils n’ont pas eu une liste de noms dans leur gen­dar­me­rie disant « On va aller tuer Adama Traoré », « Demain, on va aller vio­ler Théo [4] », « On va aller tuer Gaye Camara [5] d’une balle dans la tête ». C’est le sys­tème. Toute la vio­lence que ces gen­darmes et ces poli­ciers exercent dans nos quar­tiers, c’est sous cou­vert de ce sys­tème répres­sif, violent et raciste envers nos jeunes frères. On les déshu­ma­nise, on leur crache des­sus, on les tutoie, on les tue. Mes grands-pères se sont bat­tus pour cette France, ils ont fait la guerre de 1939–1945 pour qu’elle récu­père sa liber­té : la République a enle­vé un de leurs petits-fils. Nous, on se lève pour dire qu’on ne veut plus de ça. Une jeu­nesse arrive der­rière, des enfants vont gran­dir. La France va très mal ; nous sommes tous face à ce sys­tème très puis­sant et nous ne pour­rons avan­cer, tous, qu’après l’avoir ren­ver­sé. Prendre exemple sur des per­sonnes comme Angela ne peut que nous don­ner que de la force. (elles sou­rient)

En 1999, vous avez par­lé, Angela, de l’importance d’œuvrer à une « uni­té » de type poli­tique qui ne se fonde pas sur les seuls cri­tères de race ou de genre. Assa, vous convo­quez très régu­liè­re­ment la notion d’« alliance », en lieu et place de la fameuse « conver­gence des luttes ». Comment dépas­ser les contra­dic­tions qui existent entre toutes les luttes à fédé­rer ?

Assa Traoré : Depuis le début, on ne veut pas être récu­pé­rés. C’est très impor­tant : gar­der notre ligne, celle qu’on a tra­cée. J’entends le mot « conver­gence » depuis la mort de mon frère ; il revient très fré­quem­ment, mais j’ai sur­tout l’impression que c’est un mot pour se dédom­ma­ger d’une conduite ou d’un com­por­te­ment qu’on a pu avoir envers nous. Sur le ter­rain, ce n’est pas vrai : beau­coup de per­sonnes emploient ce mot mais n’y sont pas. On ne les voit pas ; elles sont dans la théo­rie, ou viennent écou­ter une inter­ven­tion publique du Comité Adama, et estiment ensuite avoir « conver­gé ». Ce n’est pas ça. Ces per­sonnes doivent être à nos côtés pour com­battre. Ce mot, je n’en veux pas. Mais je parle d’« alliance ». Chaque lutte a sa façon de pen­ser et sa ligne poli­tique qu’il faut res­pec­ter, qu’on soit d’accord ou non, mais nous avons tous le même sys­tème et le même État face à nous. Faisons des alliances, donc, pour les faire plier. On ne veut pas de mots : on a besoin de lut­ter sur le ter­rain.

Angela Davis : Il est utile d’a­voir une approche fémi­niste pour com­prendre les rap­ports inter­re­la­tion­nels au sein des mou­ve­ments qui luttent pour la jus­tice sociale et un chan­ge­ment radi­cal. Il n’est pas pos­sible de reven­di­quer la jus­tice dans une sphère, sans la récla­mer par­tout. La lutte pour la jus­tice pour Adama en France est une lutte contre l’ap­pa­reil répres­sif d’État et contre le racisme. C’est un appel pour l’égalité et la jus­tice dans tous les domaines. Cela doit être la base d’une conscience des rap­ports inter­re­la­tion­nels dans les luttes — j’en­tends par là ce qu’on appelle com­mu­né­ment l’in­ter­sec­tion­na­li­té des luttes. Il n’est pas pos­sible de pen­ser le racisme iso­lé­ment des luttes ayant trait à la vio­lence gen­rée. La vio­lence poli­cière est éga­le­ment liée à la vio­lence intime. Si on veut com­prendre pour­quoi les femmes sont la cible de la pire vio­lence, et la plus répan­due à tra­vers le monde, on doit pen­ser l’u­sage de la vio­lence fait par l’État et le mes­sage que cela envoie aux indi­vi­dus. Si une per­sonne ne peut, à l’évidence, pas résoudre tous ces pro­blèmes simul­ta­né­ment, elle peut cepen­dant avoir conscience de leur coexis­tence.

J’ai été active pen­dant des décen­nies dans la cam­pagne pour la libé­ra­tion de Mumia Abu-Jamal [6], mais on peut éga­le­ment citer Leonard Peltier [7], le pri­son­nier poli­tique déte­nu le plus long­temps dans l’his­toire des États-Unis, ou encore Assata Shakur [8], en exil à Cuba et dési­gnée par le gou­ver­ne­ment des États-Unis comme l’une des dix plus dan­ge­reux ter­ro­ristes au monde. Quand quel­qu’un réclame jus­tice pour les pri­son­niers poli­tiques et se trouve enga­gé dans ces luttes, il prend conscience du lien qui existe avec celles pour l’accès aux soins de san­té, à l’é­du­ca­tion, bref, avec toutes celles qui visent à chan­ger la socié­té. La prise de conscience de la vio­lence de l’oc­cu­pa­tion israé­lienne en Palestine est un autre indi­ca­teur de la conscience de l’in­di­vi­si­bi­li­té de la jus­tice. Ainsi, un grand nombre des jeunes enga­gés dans Black Lives Matter et dans les mou­ve­ments en faveur des Noirs aux États-Unis sont très enga­gés en faveur de la Palestine. Ils com­prennent com­bien cette lutte est deve­nue un repère pour tous les mou­ve­ments deman­dant jus­tice : qu’il s’a­gisse de ceux contre l’ap­pa­reil répres­sif d’État, contre la vio­lence liée au genre, contre l’ex­ploi­ta­tion éco­no­mique, pour les droits des per­sonnes trans… Le plus enthou­sias­mant dans les nou­veaux mou­ve­ments éta­su­niens aujourd’­hui, c’est ce haut degré de conscience de la jeu­nesse. Voilà qui nous rap­proche plus encore d’un enga­ge­ment révo­lu­tion­naire dans des actions en faveur de la jus­tice sociale.

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Article publié le 31 Mai 2020 sur Dijoncter.info