DĂ©cembre 8, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Commençons par citer quelques-uns de ces anarchistes dont nous savons si peu de choses, JesĂșs Abenza, Manuel Bullosa, Miguel Campos el Canario, RamĂłn Estartit David Fabregas, GermĂĄn Arrue el Mejicano, Manuel Pinto Queiroz Manuel Lozano, JosĂ© Nadal Artigas et son frĂšre, FermĂ­n et Constantino Pujol, Faustino Solana Montañés, Ángel RodrĂ­guez Leira Ángel LĂłpez Cariño, Federico Moreno, MartĂ­n Bernal GarcĂ©s, Alicio VĂĄzquez Blanco, Enrique GimĂ©nez, Alfredo Piñeiro, Domingo Baños, Patricio RamĂłn Bigote, Pablo Moraga, Luis Argueso CortĂ©s Gitano, Luis Quintela Ortiz, JosĂ© PadrĂłn MartĂ­n, Pablo GarcĂ­a, Antonio Soler JosĂ© Caro, Juan Benito PĂ©rez VallespĂ­ et Pedro SolĂ© Pladellorens Pedro Juan Castells.

our ceux qui ne le savent pas, la fin de la Guerre civile a amenĂ© des milliers de civils et de militaires Ă  Alicante dans l’espoir de pouvoir prendre un bateau et partir en exil. Les troupes fascistes finirent par bloquer le port et les Italiens prirent la ville, qui devint une immense souriciĂšre. Le dernier bateau Ă  quitter le port fut le Stanbrook, chargĂ© Ă  ras bord de rĂ©fugiĂ©s, parmi eux se trouvaient certains membres de la compagnie, parmi lesquels le futur lieutenant de la Nueve, Amado Granell, et les libertaires Abenza, Campos et Moreno.

Au dĂ©but, la Nueve n’existait pas, il y avait le rĂ©giment de marche du Tchad, formĂ© en AlgĂ©rie et composĂ© d’une majoritĂ© de soldats africains de couleur, appelĂ©s « tirailleurs Â». Avant cela, on les appelait les Corps francs d’Afrique. Et voilĂ  que lorsque la deuxiĂšme division blindĂ©e fut formĂ©e en 1943, elle Ă©tait dirigĂ©e par les Français, mais intĂ©grĂ©e et reliĂ©e au commandement assumĂ© par les AmĂ©ricains. Ces derniers interdirent aux troupes coloniales de faire partie de la division. MalgrĂ© les vives protestations de Leclerc furent ignorĂ©es, avec des excuses bidons comme le fait que les Africains ne seraient pas capables de maĂźtriser les armes modernes, de rĂ©sister au froid qu’il faisait en Europe, ou tout simplement en raison du racisme pur et dur motivant les AmĂ©ricains. Beaucoup de ces soldats de couleur furent dĂ©sarmĂ©s, dĂ©pouillĂ©s de leurs nouveaux uniformes et renvoyĂ©s dans leurs villages. C’était le paiement par les AlliĂ©s en Ă©change de toutes les vies que perdirent leurs camarades de combat et pour toutes les Ă©preuves subies pendant les premiĂšres annĂ©es de la guerre.

Pendant la campagne de Tunisie, lors d’une brĂšve escale Ă  Zaguan, un respectable commandant anglais d’un groupe antichars se mit Ă  la disposition de Leclerc. AprĂšs fait longuement l’éloge de l’unitĂ© française et de son gĂ©nĂ©ral, il demanda instamment Ă  ĂȘtre transfĂ©rĂ© dans une unitĂ© oĂč il y avait des hommes « craignant Dieu Â».

Le capitaine Dronne parlait de ses hommes en ces termes : « Ils Ă©taient difficiles parce qu’ils devaient accepter l’autoritĂ© de leur officier, et faciles parce que lorsque vous gagniez leur confiance, elle Ă©tait totale et absolue. MalgrĂ© leur apparence rebelle, ils Ă©taient trĂšs disciplinĂ©s, d’une discipline originale, librement consentie. Pour la plupart, ils n’avaient pas d’esprit militaire, ils Ă©taient mĂȘme antimilitaristes, mais c’étaient de magnifiques soldats, courageux et expĂ©rimentĂ©s Â».

En avril 1943, aprĂšs la bataille de Tunis, la division fut envoyĂ©e Ă  Sabratha, entre la frontiĂšre tunisienne et Tripoli, dans le but d’arrĂȘter la dĂ©sertion des hommes de la LĂ©gion Ă©trangĂšre française et de les transfĂ©rer vers les corps francs de Leclerc. Les premiers combattaient pour De Gaulle et la France libre, les autres sous les ordres du gĂ©nĂ©ral collaborationniste PĂ©tain. Pendant la pause de Sabratha, certains soldats partirent Ă  la pĂȘche, en utilisant la mĂ©thode peu acadĂ©mique mais efficace du lancer de grenades. Un jour, l’une des grenades s’égara involontairement et atterrit Ă  cĂŽtĂ© d’un groupe d’officiers français, ce qui effraya les officiers et le lanceur, mais comme il n’y eut pas de victimes, l’affaire fut rĂ©glĂ©e avec beaucoup de cris et de jurons et l’arrestation du lanceur.

La deuxiĂšme DB fut formĂ©e et rĂ©armĂ©e Ă  Temara, au Maroc, de cette Ă©poque, nous avons quelques anecdotes curieuses, comme, par exemple, celle de « Saud Â». Saud Ă©tait un singe presque aussi grand qu’une personne, il avait Ă©tĂ© adoptĂ© par un groupe de combattants et il Ă©tait entraĂźnĂ© comme les autres, on lui avait mĂȘme fabriquĂ© un fusil en bois et il Ă©tait l’un des soldats de la formation lorsque l’ordre Ă©tait donnĂ© de se mettre au garde-Ă -vous. Il faisait Ă©galement la queue pour le rancho, la distribution de la nourriture, prenait une assiette et la seule chose qui le rendait diffĂ©rent des autres Ă©tait qu’il mangeait sans couverts. La nuit, les hommes de la Nueve devaient ĂȘtre intelligents et rapides quand ils montaient les tentes. Car Saoud se glissait comme une flĂšche sous une tente et s’il obtenait une place, il n’y avait aucun moyen de le mettre dehors. Quand la Nueve quitta le Maroc, Saud resta avec une famille Ă  Rabat.

La deuxiĂšme DB Ă©tait composĂ©e d’environ 16 000 hommes, dont un peu moins de 3 000 Espagnols, elle disposait de 4 200 vĂ©hicules, dont 160 chars, 80 tanks, 200 half-tracks, 36 destructeurs de chars, 57 canons automoteurs, et de nombreuses jeeps et camions qui tractaient ou montaient Ă©galement des canons ou des mitrailleuses lourdes. Tout l’équipement Ă©tait amĂ©ricain.

C’est Ă©galement Ă  Temara que les half-tracks nouvellement acquis furent baptisĂ©s avec des noms de bataille pour Ă©viter les disputes idĂ©ologiques, ce fut le lieutenant Bamba qui inscrivit leurs noms, car il avait la meilleure Ă©criture. Quant aux noms, le half-track « Les Pingouins Â», le nom a Ă©tĂ© donnĂ© d’aprĂšs la maniĂšre française de dĂ©signer les Espagnols (les espingouins), car il Ă©tait impossible de l’appeler « Durruti Â». Le nom « Les Cosaques Â» vint du fait que lorsque les combattants de la Nueve sont arrivĂ©s en Angleterre, peu aprĂšs leur arrivĂ©e, il y a eu un cas de viol, et la femme a dit que c’était un homme qui parlait mal le français. Le capitaine Dronne les a alors accusĂ©s de se comporter comme des cosaques. La troupe composant la Nueve n’adressa plus la parole et refusa le salut Ă  leur officier jusqu’à ce qu’il s’excuse, car peu de temps aprĂšs, le coupable fut attrapĂ© et ce n’était aucun des Espagnols. Les vĂ©hicules changeaient de numĂ©rotation au fur et Ă  mesure qu’ils Ă©taient dĂ©truits ou qu’ils subissaient des rĂ©parations importantes, conservant le nom avec un autre chiffre ordinal. Ainsi, il y avait au moins deux « Guernica Â», trois « RĂ©sistance Â» ou deux « Mort aux cons Â». Certains ont changĂ© de nom, comme « España Cañí Â», qui, aprĂšs la libĂ©ration de Paris, a Ă©tĂ© rebaptisĂ© « LibĂ©ration Â».

Les combattants de la Nueve dĂ©barquĂšrent sur la plage appelĂ©e Utah, sur la cĂŽte de Normandie, deux mois aprĂšs les premiĂšres troupes allĂ©s et rejoinrent rapidement les combats sur le territoire français. Ils dĂ©couvrirent rapidement des moyens de faire des affaires entre chacun des combats, car les AmĂ©ricains payaient trĂšs bien les prisonniers allemands, moyennant quoi ils bĂ©nĂ©ficiaient de privilĂšges ou de permissions. Au dĂ©but, les membres de la Nueve donnaient gratuitement les prisonniers, mais voyant les possibilitĂ©s de commerce et allant Ă  l’encontre des ordres, ils commencĂšrent Ă  Ă©changer les prisonniers contre du matĂ©riel de guerre ou d’autres marchandises, par exemple, cinq soldats allemands contre un bidon d’essence de 20 litres, pour 10, deux bidons ou deux paires de demi-bottes, pour 20 soldats une mitrailleuse. Pour trois officiers d’état-major, vous obteniez une moto, et si c’était un SS, un side-car Ă©tait ajoutĂ©. Pour un gĂ©nĂ©ral, vous aviez une jeep. En outre, il y avait gĂ©nĂ©ralement en rĂ©compense des boites de corned beef, du chewing-gum, du tabac blond, des flacons de whisky ou un pneu. A vrai dire, certains des officiers et gĂ©nĂ©raux qui se sont rendus ils n’avaient que l’uniforme, mais comme les AmĂ©ricains payaient… Parfois le troc ne s’arrĂȘtait pas lĂ , pour un bidon de 20 litres un paysan donnait 2 poulets, ou une moto Ă©tait Ă©changĂ©e contre un cochon ou deux agneaux, et tout le monde Ă©tait content.

« Ils sont arrivĂ©s Â», les mots fusaient, « ils sont arrivĂ©s Â», tard dans la soirĂ©e du 24 aoĂ»t 1944, les premiers blindĂ©s alliĂ©s entrĂšrent enfin dans Paris occupĂ©, enfin, pas si occupĂ© que ça, car la rĂ©sistance avait pris les armes quelques jours auparavant, et par hasard, il se trouvait que les noms des blindĂ©s et de leurs Ă©quipages n’étaient ni français ni amĂ©ricains, les premiers blindĂ©s Ă©taient des noms de batailles de la Guerre civile espagnole et les combattants Ă©taient des « rouges espagnols Â». Ceux-lĂ  mĂȘme que les français allait observer Ă  travers les barbelĂ©s des camps de concentration du sud de la France pour vĂ©rifier s’ils portaient des cornes et des queues diaboliques.

Les anarchistes espagnols de la Nueve et les anarchistes qui participĂšrent Ă  la rĂ©sistance parisienne se retrouvĂšrent bientĂŽt. Une fois que la ville fut libĂ©rĂ©e et que les choses se calmĂšrent, ils convinrent de se procurer des armes pour une future lutte pour la libĂ©ration de l’Espagne. Dronne collabora en offrant un half-track qu’il acquit illĂ©galement grĂące aux AmĂ©ricains, mais ne voulut pas en savoir plus. Campos et Bullosa intĂ©grĂšrent le blindĂ© Ă  l’arriĂšre-garde de la troisiĂšme section et la CNT parisienne de Laureano Cerrada fournit l’équipage : Manuel Huet, JoaquĂ­n Blesa, Liberto Ros, Mariño, Rosalench, le pilote et GarcĂ­a, le tireur. Pendant environ huit semaines, l’halftrack « Kanguro Â» fut Ă  l’arriĂšre de la troisiĂšme section pour collecter un maximum d’armes lĂ©gĂšres et les envoyer ensuite Ă  Paris dans des camions de munitions lorsqu’ils allaient se rĂ©approvisionner. Ces camions Ă©taient sous la responsabilitĂ© de Bamba qui prĂ©venait de leurs dĂ©placements vers la capitale. Un jour durant les recherches, ils s’éloignĂšrent de la colonne et, sur une route secondaire, ils croisĂšrent un convoi amĂ©ricain sous le commandement d’un gĂ©nĂ©ral. Ils furent arrĂȘtĂ©s, interrogĂ©s et les AmĂ©ricains pensĂšrent qu’ils Ă©taient peut-ĂȘtre des Allemands dĂ©guisĂ©s. Heureusement, ils ne virent pas l’intĂ©rieur du half-track chargĂ© Ă  ras bord d’armes… Alors que la situation Ă©tait trĂšs tendue, un officier cubain apparu, il faisait office d’interprĂšte et arrangea les choses, leur indiquant mĂȘme le chemin pour retrouver le reste de leur unitĂ©. Le « kanguro Â» est mĂȘme entrĂ© en combat plus tard, et vu les problĂšmes croissants et la mort de Bullosa, Campos commença Ă  accorder des congĂ©s Ă  l’équipage et plus tard, avec quelques coups de canon, il se dĂ©barrassa du half-track illĂ©gal.

Sur les 144 Espagnols qui dĂ©barquĂšrent Ă  Utah Beach, 16 ont atteint sains et saufs le nid d’aigle d’Hitler, d’oĂč ils emportĂšrent comme butin un jeu d’échecs, un ensemble de draps portant les initiales A. H. ou plusieurs bonnes bouteilles de vin.

L’anarchiste canarien JosĂ© PadrĂłn, n’était pas seulement un membre de la Nueve, il Ă©tait aussi un joueur de football, le premier joueur des Canaries Ă  jouer dans l’équipe nationale espagnole, avec laquelle il a fait ses dĂ©buts le 17 mars 1929 et a marquĂ© deux buts contre le Portugal le mĂȘme jour. Il a jouĂ© pour l’Español de Barcelone.

Manuel Pinto Queiroz vivait au cinquiĂšme Ă©tage sans ascenseur d’un quartier populaire de Paris. À 84 ans, la mairie l’internat dans une maison de retraite. Ce n’était pas pour lui, il se jeta par la fenĂȘtre. Il est mort un an plus tard.

JosĂ© MarĂ­a Tarifa Ă©tait socialiste, il dĂ©serta de la Nueve aprĂšs la libĂ©ration de Paris, il prit contact avec la guĂ©rilla de l’UNE (Union nationale espagnol), et en octobre nous le retrouverons dans les invasions pyrĂ©nĂ©ennes du val d’Aran.

Qui aurait pensĂ© que Miguel Campos finirait par ĂȘtre le protagoniste d’une grande et belle bande dessinĂ©e. Paco Roca a dĂ©couvert la Nueve et l’a choisi comme personnage principal. Campos disparut le 14 dĂ©cembre 1944 dans une action de guerre, on n’en saura pas plus. Dans la bande dessinĂ©e, une belle alternative Ă  sa disparition est donnĂ©e, bien que ce ne soit pas la vraie. Nous savons qu’à l’étĂ© 1945 il y a eu une rĂ©union Ă  Paris avec quelques participants de choix, le but Ă©tait de prĂ©parer la mort de Franco. Les participants Ă©taient Pons i Prades, responsable de la rĂ©sistance dans la rĂ©gion de Carcassonne, JoaquĂ­n Blesa, un des membres de l’équipage du Kanguro, Manuel Huet, un autre du Kanguro, Manuel Soto, membre des groupes d’action Ă  Barcelone et en France, Juan ZafĂłn, responsable de l’antenne maritime du rĂ©seau PonzĂĄn et rĂ©sistant Ă  Paris, et Laureano Cerrada, le grand faussaire, prĂ©parateur d’attentats contre Franco et organisateur de groupes d’action en France.

Le libertaire Prometeo Vercher n’était pas membre de la Nueve, mais il Ă©tait membre de la division Leclerc. Nous savons aussi qu’il Ă©tait membre de la Colonne de fer et qu’aprĂšs la guerre civile, avec d’autres miliciens de la colonne, ils ont crĂ©Ă© un groupe d’action Ă  Valence, spĂ©cialisĂ© dans la rĂ©alisation de hold ups pour financer la dĂ©fense de prisonniers condamnĂ©s Ă  mort, en essayant surtout de libĂ©rer les frĂšres Pellicer. Le groupe fut dissous, Prometeo parvint Ă  rejoindre le Portugal, de lĂ , il se rendit en Afrique du Nord et, s’enrĂŽla dans l’armĂ©e française, il suivit Leclerc jusqu’à la libĂ©ration de la capitale française.

Il faut dire qu’une fois la prise de Paris terminĂ©e, dans l’historiographie officielle française, dans la presse et dans les ouvrages ultĂ©rieurs sur le sujet, les noms des blindĂ©s sont mystĂ©rieusement devenus si français que toute rĂ©fĂ©rence aux rĂ©publicains espagnols a disparu de l’histoire et de nombreuses mĂ©moires. Il a fallu attendre plus d’un demi-siĂšcle, en 2004, pour que Paris et la France reconnaissent enfin et rendent dĂ»ment hommage Ă  la neuviĂšme Compagnie, Ă  ces « rouges espagnols Â», ceux qui se sont battus non pas pour des drapeaux, mais pour des idĂ©aux, qui ont luttĂ© contre le fascisme en Espagne et ont continuĂ© Ă  le faire au Cameroun, en Libye, en Tunisie, en France et dans d’autres champs de bataille en Europe, parce que l’ennemi restait le mĂȘme. Bien sĂ»r, en Espagne, la mĂ©moire et les hommages ont Ă©tĂ© plus lents Ă  venir, et ce n’est pas grĂące au gouvernement actuel que cela s’est produit. En 2017, Ă  Madrid, ils reçurent un hommage tardif, une place leur a Ă©tĂ© dĂ©diĂ©e.

Mieux vaut tard que jamais. Reconnaissance Ă  la Nueve. Ces mots sont dĂ©diĂ©s Ă  tous ceux qui, pendant tant d’annĂ©es, ont semĂ© la solidaritĂ©, des exemples, des idĂ©es et n’ont rĂ©coltĂ© que du plomb et de l’oubli.

Imanol




Source: Demainlegrandsoir.org