Octobre 21, 2019
Par Le Monde Libertaire
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Il Ă©tait une fois une princesse, Elsa, qui ne trouvait pas chaussure Ă  son pied. Elle restait seule au royaume alors que sa sƓur Anna Ă©pousait un jeune prince. Elle se cachait pour pouvoir vivre et dissimulait ses superpouvoirs Ă  son peuple ainsi qu’à Anna. Il s’agit d’un film produit par Disney en 2013. Il paraĂźtrait qu’une suite serait programmĂ©e. Cette Ă©ventualitĂ© avec l’idĂ©e de donner Ă  Elsa une compagne, rompant ainsi avec le principe du prince charmant, a provoquĂ© un mouvement sur les rĂ©seaux sociaux. Un hashtag a Ă©tĂ© crĂ©Ă© Ă  cette fin : #GiveElsaAGirlfriend. C’est un succĂšs sur Internet. Tout cela va, bien sĂ»r, donner un coup de fouet aux ventes de produits dĂ©rivĂ©s.

DerriĂšre l’écran

Avant d’aller plus loin, il faut se rappeler qu’il s’agit d’un marchĂ© colossal. Il y a un an, au moment des fĂȘtes de NoĂ«l, Le Figaro rappelait que la vente des jouets en rapport avec ce film devait reprĂ©senter environ 24 % des ventes de jouets du moment. Pourtant, tout n’est pas si rose. Les milliers de travailleurs qui produisent ces jouets vivent et travaillent dans des conditions insupportables : 66 heures par semaine pour un salaire horaire de 1,15 € environ. Ils ont une heure pour manger et le reste du temps habitent Ă  l’intĂ©rieur de l’usine. Si ces ouvriers et ces ouvriĂšres semblent “content.e.s” de faire des heures supplĂ©mentaires, compte tenu des bas salaires, leur hĂ©bergement est tout simplement scandaleux.

Un enquĂȘteur clandestin de l’ONG China Labor Watch rapporte que 16 travailleurs se partagent un dortoir de 16 m2. La salle de bain n’a pas d’eau chaude, il n’y a pas de douche et, si des travailleurs veulent prendre un bain, ils doivent utiliser des bassines. Au plus fort de la saison des cadeaux, les ouvriers font plus de 100 heures supplĂ©mentaires dans le mois, ce qui dĂ©passe le maximum lĂ©gal chinois qui est fixĂ© Ă  36. Les jouets qui sont fabriquĂ©s dans cette usine se vendent tous entre 20 et 30 euros piĂšce.

Assis devant un bol de nouilles, dans un restaurant situĂ© hors de l’usine, un travailleur de 29 ans venant du Hunan dĂ©crit les conditions de travail extrĂȘmes auxquelles il est soumis. Plus de la moitiĂ© des travailleurs habituels sont intĂ©rimaires, alors que la rĂ©glementation stipule que l’intĂ©rim ne doit pas dĂ©passer plus de 10 % du total des ouvriers employĂ©s. Ils n’ont pas de rĂ©els contrats et dĂ©pendent d’un bureau de placement. Quand le nombre de commandes baisse, les ouvriers sont foutus dehors. L’ouvrier interviewĂ©, sous couvert d’anonymat, par le journaliste1, travaille depuis 18 mois dans cette entreprise. Il confirme faire 11 heures par jour, 6 jours par semaine et, quand c’est nĂ©cessaire, travailler le dimanche aussi.

« Avec les heures supplĂ©mentaires, ajoute-t-il, nous pouvons gagner 3 100 yuans Ă  la fin du mois. De cette somme il faut dĂ©duire l’assurance sociale et le coĂ»t de l’hĂ©bergement dans les dortoirs. Il reste alors 2 900 yuans. » Le total annuel tourne autour de 35 000 yuans, ce qui est juste supĂ©rieur au salaire minimal, fixĂ© Ă  25 000 yuans. Le salaire moyen chinois, lui, est de 60 000 yuans environ. Un autre ouvrier, plus ĂągĂ©, qui vient d’une province reculĂ©e, en rajoute une couche : « Cette usine, qui fabrique les jouets de La Reine des neiges, possĂšde les pires dortoirs que j’ai jamais vus. Les Ă©tĂ©s sont trĂšs chauds dans la rĂ©gion. Une douzaine d’ouvriers s’entassent dans chaque petite chambre. Il y a juste un ou deux ventilateurs. Nous sommes serrĂ©s comme des sardines dans une boĂźte. On ne peut pas dormir. Il y a seulement 24 WC Ă  la chinoise pour 320 ouvriers. Il y a toujours des files d’attente, c’est difficile d’en trouver un de libre le matin avant d’aller travailler. » Une femme dĂ©clare : « Les dortoirs sont bourrĂ©s, les vitres cassĂ©es, rĂ©parĂ©es avec du papier pour garder le chauffage en hiver. Nous n’avons pas le choix, mon mari et moi venons d’un village trĂšs pauvre et nous avons un fils qui va Ă  l’universitĂ©. »

Sur les chaĂźnes, les ouvriers sont payĂ©s Ă  la tĂąche. Ils doivent produire 1 200 de ces princesses en plastique avec l’espoir, fallacieux, de toucher une prime de 200 yuans Ă  la fin du mois. Un ouvrier de 44 ans ajoute : « Comme je deviens plus vieux, je ralentis et je dois me battre pour ne toucher que 2 000 yuans par mois. Si un ouvrier arrive une minute en retard ou quitte une minute trop tĂŽt, il a une demi-journĂ©e de salaire en moins. »

Tout cela n’est pas si grave

Il suffit de feuilleter les catalogues de jouets ici, chez nous, pour apprendre que « la poupĂ©e Disney Elsa chanteuse des neiges stimule l’imagination de votre enfant et lui fait vivre des aventures extraordinaires et inoubliables. Votre enfant retrouve la magie du cĂ©lĂšbre dessin animĂ©. Quand il appuie sur le bouton en forme de flocon de neige situĂ© sur la poitrine d’Elsa, la poupĂ©e chante la fameuse chanson “LibĂ©rĂ©e, dĂ©livrĂ©e”. »
Ben voyons !

Pierre Sommermeyer,




Source: Monde-libertaire.fr