Janvier 2, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Au printemps 1920, Angel Pestana, figure de l’anarcho-syndicalisme, abandonne l’Espagne. Sa mission : gagner Moscou afin de participer au second congrĂšs de l’Internationale communiste, et voir de ses propres yeux la rĂ©volution bolchevique en action. Il en tirera un livre, Soixante-dix jours en Russie que les Ă©ditions toulousaines du Coquelicot viennent d’exhumer et de traduire pour la premiĂšre fois en français.

Angel Pestana fait partie de ces militants anarchistes qui n’entrĂšrent pas au panthĂ©on : il n’est pas mort en martyr pendant la guerre civile comme Buenaventura Durruti ; il ne fut pas ministre au nom de l’unitĂ© antifasciste comme Garcia Oliver ou Federica Montseny. Pestana fit partie, comme son ami Joan Peiro, de ceux qui, en 1931, plaidĂšrent pour que la CNT-AIT se dote d’un bras politique et rompe avec l’antiparlementarisme, sans pour autant abandonner l’idĂ©al communiste libertaire. Mais en 1920, Pestana est encore un anarchiste intransigeant, chargĂ© par les congressistes de la CNT de confirmer ou infirmer la dĂ©cision prise en dĂ©cembre 1919 : adhĂ©rer Ă  l’Internationale communiste.

Ces « 70 jours Â» tiennent bien plus du reportage que de l’essai thĂ©orique. Pestana, comme les anarchistes espagnols, a besoin de voir et de comprendre ce bolchevisme qui intrigue. Et ce qu’il voit le stupĂ©fait, l’inquiĂšte, le dĂ©sole. Il sait que le blocus Ă©trangle la jeune rĂ©volution mais rien Ă  ses yeux ne peut justifier la grande misĂšre des masses et l’opulence des chefs, le culte des leaders et la dictature sur le prolĂ©tariat, la violence de la rĂ©pression et la liquidation des soviets, le bureaucratisme et l’État omnipotent : « le mastodonte de l’État (aplatit) de ses pattes Ă©normes, le plus prometteur bourgeon de la spontanĂ©itĂ© du peuple Â». Il n’est pas dupe de l’accueil qu’on lui fait dans les usines qu’il visite : il voit les visages fatiguĂ©s, il entend les applaudissements de circonstances. Il est Ă©cƓurĂ© par le comportement des dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©trangers qui se vautrent dans le luxe tandis que la population mange maigre.

« Quand on invoque la dictature du prolĂ©tariat pour justifier l’injustifiable et qu’on a devant les yeux le fameux code du travail russe, Ă©crit-il, cela nous fait mal de devoir demander si tous les prolĂ©taires russes ou des hommes reprĂ©sentatifs Ă©taient fous lorsqu’ils rĂ©digĂšrent ce document. Dans aucun pays capitaliste n’existe une lĂ©gislation aussi rigide et contraire aux intĂ©rĂȘts de la classe ouvriĂšre.  Â» Et il ajoute : «  Les bolcheviks aiment beaucoup les statistiques et les graphiques : ils ressentent une vĂ©ritable attirance pour cette façon d’exposer les idĂ©es ; cependant nous ne pensons pas nous tromper en disant que jamais une statistique ne dira tous les assassinats commis, tous les villages rasĂ©s et brĂ»lĂ©s, toutes les victimes sacrifiĂ©es Ă  cette politique erronĂ©e. Le temps en sera tĂ©moin. Â»

Il croise un Kibaltchiche, alias Victor Serge (1), toujours libertaire, qui lui fait un portrait peu flatteur des anarchistes russes versant dans l’illĂ©galisme et s’y complaisant ; un Victor Serge qui l’appelle Ă  se mĂ©fier des bolchĂ©viks si manipulateurs ; un Victor Serge qui, l’annĂ©e suivante, se transformera en un fervent dĂ©fenseur du rĂ©gime1, au grand dam de Pestana (« Soit Kibaltchiche aujourd’hui n’est pas sincĂšre, soit il a perdu l’esprit critique et rationnel qui le caractĂ©risait alors Â»). Il rencontre l’incontournable Drizdo Losovsky qui tente, sans y parvenir, de le convertir Ă  la conception lĂ©niniste du syndicalisme et le presse de faire adhĂ©rer la CNT Ă  l’Internationale syndicale rouge en train de naĂźtre (2).

De retour en Espagne aprĂšs moults pĂ©ripĂ©ties, Pestana dĂ©fendra devant ses camarades de la CNT une position iconoclaste et inacceptable pour les communistes : l’entrĂ©e dans l’Internationale syndicale rouge sans en respecter la discipline et les principes ; le fĂ©dĂ©ralisme et la libertĂ© contre le « communisme de caserne Â». Les cĂ©nĂ©tistes choisiront une voie plus simple : rompre. Une courte page d’incertitude se ferme alors pour l’anarcho-syndicalisme espagnol.

Christophe PATILLON

Historien, grand lecteur, militant, chroniqueur pour Alternantes FM, et accessoirement vieux punk

Angel Pestana

Soixante-dix jours en Russie et autres textes 1921-1924

Le Coquelicot, 2020 “.




Source: Demainlegrandsoir.org