DĂ©cembre 26, 2021
Par Archives Autonomie
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Ainsi plus de vingt-cinq ans se sont Ă©coulĂ©s depuis le sabordage de cette petite revue et du groupe qui l’animait.

Pour de nombreuses raisons, il n’est pas facile aux initiateurs de se repencher sur ce passĂ©, pas facile pour ceux qui n’ont en rien reniĂ© cette expĂ©rience de regarder en arriĂšre. Les protagonistes ne peuvent que porter tĂ©moignage d’une tentative qui fut ce qu’elle fut.

De mĂȘme, il est difficile aujourd’hui d’évaluer ou d’analyser l’apport du courant non violent en gĂ©nĂ©ral dans la volontĂ© de libĂ©ration et de justice du mouvement rĂ©volutionnaire qui continue. De mĂȘme, ce n’est pas Ă  nous de dire si cette revue et ce groupe ont pu laisser quelques filiations d’importance.

Certes, si l’on considĂšre le monde qui bouge, on arrivera Ă  discerner dans les combats engagĂ©s de-ci, de-lĂ , comme une “suite” de l’esprit et des techniques que nous avions essayĂ© de promouvoir.

Pour mĂ©moire, nous ne citerons que les plus rĂ©cents : les manifestations monstres de Belgrade face au dictateur serbe, ainsi que les coups mĂ©diatiques du sous-commandant Marcos. En septembre 1997, la marche des Indiens zapatistes sans terre pour contraindre les autoritĂ©s mexicaines Ă  respecter les accords prĂ©cĂ©demment conclus sur la distribution des terres.

“Dans le cabaret de la globalisation, l’État se livre Ă  un strip-tease au terme duquel il ne conserve que le minimum indispensable : sa force de rĂ©pression. Sa base matĂ©rielle dĂ©truite, sa souverainetĂ© et son indĂ©pendance annulĂ©es, sa classe politique effacĂ©e, l’état-nation devient un simple appareil de sĂ©curitĂ© au service des mĂ©ga-entreprises. Au lieu d’orienter l’investissement public vers la dĂ©pense sociale, il prĂ©fĂšre amĂ©liorer les Ă©quipements qui lui permettent de contrĂŽler plus efficacement la sociĂ©tĂ©.

“Que faire quand la violence dĂ©coule des lois du marchĂ© ? OĂč est la violence lĂ©gitime ? OĂč l’illĂ©gitime ? Quel monopole de la violence peuvent revendiquer les malheureux Ă©tats-nation quand le libre jeu de l’offre et de la demande dĂ©fie un tel monopole ? N’avons-nous pas montrĂ© dans la piĂšce n° 4 que le crime organisĂ©, le gouvernement et les centres financiers sont tous intimement liĂ©s ? N’est-il pas Ă©vident que le crime organisĂ© compte de vĂ©ritables armĂ©es ? Le monopole de la violence n’appartient plus aux Ă©tats-nations : le marchĂ© l’a mis Ă  l’encan…

“Si la contestation du monopole de la violence invoque non les lois du marchĂ©, mais les intĂ©rĂȘts de “ceux d’en bas”, alors le pouvoir mondial y verra une agression. C’est l’un des aspects les moins Ă©tudiĂ©s (et les plus condamnĂ©s) du dĂ©fi lancĂ© par les indigĂšnes en armes et en rĂ©bellion de l’ArmĂ©e zapatiste de libĂ©ration nationale (EZLN) contre le nĂ©olibĂ©ralisme et pour l’humanitĂ©.

“Le symbole du pouvoir militaire amĂ©ricain est le Pentagone. La nouvelle police mondiale veut que les armĂ©es et les polices nationales soient un simple corps de sĂ©curitĂ© garantissant l’ordre et le progrĂšs dans les mĂ©gapoles nĂ©olibĂ©rales.” [1]

Citons aussi le long et difficile combat en Afrique du Sud contre l’apartheid ; s’il ne fut pas toujours non violent, il put Ă©viter les effusions de sang majeures et il utilisa souvent les techniques du boycott et de la dĂ©sobĂ©issance civile.

On peut remarquer également les grandes manifestations civiques qui ont brisé le régime autoritaire communiste en RDA et la chute trÚs symbolique (et réelle) du mur de Berlin.

La résistance et la lutte non violentes contre les régimes autoritaires semblent exister aux quatre coins de la planÚte, démontrant leur universalité et leur non-dépendance par rapport à une quelconque croyance religieuse, quoique le bouddhisme et le christianisme soient souvent cités comme origines de ces formes de lutte.

Par contre, force nous est de constater que partout dans le monde, dĂšs que des conflits ou des mouvements de libĂ©ration apparaissent, les luttes sont trĂšs rapidement armĂ©es, et souvent fortement, sans qu’il semble y avoir de problĂšme de financement. On se massacre avec beaucoup d’efficacitĂ©.

Bien entendu, cela s’explique par le soutien de telle ou telle grande ou moyenne puissance qui espĂšre ainsi tirer les marrons du feu, dĂ©fendre ou replĂątrer ses intĂ©rĂȘts Ă©conomiques, politiques et militaires. On peut dire qu’il en est de mĂȘme pour les luttes qui recourent au “terrorisme”. Quelle que soit la lĂ©gitimitĂ© de la rĂ©volte du dĂ©part, le combat sombre inĂ©luctablement dans les manipulations, le dĂ©voiement du but libĂ©rateur et la violence aveugle. Toute rĂ©volte ou situation rĂ©volutionnaire armĂ©e entraĂźne par souci d’efficacitĂ© une organisation hiĂ©rarchisĂ©e et paramilitaire, ce faisant de nouveaux rapports de pouvoir se crĂ©ent, se substituant aux anciens en cas de victoire.

Ce processus est illustrĂ© en ce moment d’une maniĂšre quasi caricaturale en Afrique noire ; mais nous pouvons le constater Ă©galement dans l’ex-Yougoslavie, en Albanie, en Afghanistan et ailleurs.

Ceci nous amĂšne Ă  dire que malgrĂ© leur peu de dĂ©veloppement, les recherches et analyses menĂ©es Ă  notre modeste Ă©chelle, mais aussi par d’autres, pour trouver des alternatives Ă  la violence armĂ©e, restent toujours pertinentes.

L’effort demandĂ© est de taille, il est fait appel Ă  une prise de conscience individuelle et collective dĂ©gagĂ©e du modĂšle dominant que sont le capitalisme triomphant et arrogant, le pouvoir de quelques-uns sur la multitude et le dĂ©veloppement d’un individualisme compĂ©titif et Ă©goĂŻste, et ce particuliĂšrement dans les pays industrialisĂ©s.

Nous avons toujours essayĂ© de ne pas nous laisser aller Ă  un idĂ©alisme naĂŻf et angĂ©lique. Sans les ignorer, mais parce qu’il existait certains apriorismes contre la psychologie et la psychanalyse, il semble que nous ayons sous-estimĂ© l’importance des pulsions d’agressivitĂ© et de dominance qu’a toujours montrĂ©es l’espĂšce humaine dans le dĂ©roulement de son histoire.

Lors du colloque international de Grenoble [2] de mars 1996, Roger Dadoun nous a entretenu de la “pulsion de mort” et de la “pulsion d’emprise”. Il y a lĂ  une Ă©vidente matiĂšre Ă  rĂ©flexion que nous n’avons jamais abordĂ©e dans la revue ANV, et c’est lĂ  une de nos nombreuses lacunes.

Nous étions surtout attentifs aux nouvelles formes de contestation non violentes (cf. les numéros spéciaux sur le Happening et sur le Living Theatre).

Par ailleurs, quand des critiques furent avancĂ©es, signalant l’apport d’un certain esprit religieux dans le mouvement libertaire, ces critiques furent repoussĂ©es avec dĂ©dain, la quasi-totalitĂ© du groupe Ă©tant athĂ©e et fort peu concernĂ©e par cet aspect du problĂšme.

Depuis 1974, bien des événements se sont déroulés, et chacun a continué vaille que vaille son chemin, chacun participant selon ses forces au mouvement libertaire.

Il semble qu’il faille marquer d’une pierre blanche ce Colloque international sur la culture libertaire. Nous avons cru nous reconnaĂźtre dans un certain nombre de questions posĂ©es et dans les exposĂ©s dĂ©veloppĂ©s alors ; et nous avons pris plaisir aux Ă©clairages nouveaux donnĂ©s par telle ou tel.

“Depuis que quelques penseurs ont dĂ©fini ses grandes lignes, il y a prĂšs de deux siĂšcles, le projet anarchiste semble fixĂ© dans ses conceptions et ses pratiques essentielles. […] Pour expliquer cette continuitĂ©, bien des exposĂ©s libertaires n’hĂ©sitent pas Ă  convoquer les philosophies les plus antiques ou Ă  Ă©voquer une nature humaine immuable ou quelque Ă©ternel esprit de rĂ©volte. Notre planĂšte a pourtant bien changĂ© au cours de cette pĂ©riode : croissance galopante de la population, dĂ©veloppement cancĂ©reux des zones urbaines, apparition de revendications nouvelles, rĂ©surgences des superstitions et des spectres bellicistes du passĂ©, dĂ©gradation accĂ©lĂ©rĂ©e de l’environnement, robotisation des humains et hominisation des machines, fin de l’ùre industrielle et, sans doute, de l’ñge de la consommation gĂ©nĂ©ralisĂ©e.” [3]

“Seule l’éducation non violente et libertaire peut crĂ©er une vraie culture humaniste” [4]

Si le dĂ©sir de rĂ©volution (au sens large) perdure, ce n’est plus peut-ĂȘtre exactement ce genre de bouleversement radical qui a cours dans la mouvance libertaire. Nous assistons, par contre, Ă  l’émergence de nombreuses et multiformes poches de rĂ©sistance, comme le dit le sous-commandant Marcos. Ces actions de refus, de rupture, d’essais alternatifs ont la caractĂ©ristique commune dans le plus grand nombre des cas d’ĂȘtre a-violents. L’éventail des luttes est large ; l’esprit libertaire y est souvent prĂ©sent mĂȘme lorsqu’il n’est pas nommĂ© ; le champ d’application recouvre des domaines les plus variĂ©s : citons, par exemple, l’émergence de syndicats de base qui court-circuitent la bureaucratie et la hiĂ©rarchie syndicale dite reprĂ©sentative, les SEL (services d’échanges locaux) qui fonctionnent sans utilisation d’argent, les associations ou groupes de pression comme Droit au logement ou le soutien aux immigrĂ©s sans papiers, les coopĂ©ratives d’échange de savoir, les groupes autonomes qui surgissent pour telle ou telle action ponctuelle.

Comme le dit Jacques Semelin :

“Si la soumission des hommes ne dĂ©pend pas uniquement de la violence qu’ils subissent mais aussi de l’obĂ©issance qu’ils consentent, alors une stratĂ©gie de rĂ©sistance est possible qui consiste Ă  refuser d’obĂ©ir et de collaborer.” [5]

Le procĂšs Papon fut exemplaire Ă  ce sujet puisqu’il projeta Ă  travers les mĂ©dias et l’opinion publique le problĂšme de la soumission Ă  l’autoritĂ©.

Nous pouvons imaginer Ă©galement que la guerre d’AlgĂ©rie n’aurait pas eu lieu si la minoritĂ© d’insoumis et de dĂ©serteurs avaient pu saisir l’opinion et entraĂźner un refus gĂ©nĂ©ralisĂ© de la majoritĂ© des appelĂ©s devant l’impopularitĂ© de ce conflit.

Durant les dix annĂ©es d’existence de la revue et du groupe, il ne fut pas ou peu abordĂ© la question de l’économie, plus par manque de compĂ©tence que faute de curiositĂ©. Il semblait tacitement acquis que le “marchĂ©”, ou le capitalisme, Ă©tait la bĂȘte Ă  abattre, mais aucune analyse sur son dĂ©veloppement, aucune prospective sur la toute-puissance de la mondialisation, son cortĂšge d’injustice et la paupĂ©risation gĂ©nĂ©ralisĂ©e. En consĂ©quence, le rĂŽle de l’état et du droit ne fut pas non plus considĂ©rĂ© Ă  la lueur des nombreux Ă©clairages apportĂ©s par l’hĂ©gĂ©monie des multinationales et du grand capital. Quant au droit, plus particuliĂšrement, si nous l’avons Ă©voquĂ©, nous pensons qu’il serait maintenant utile de repenser la question, et de rĂ©Ă©valuer son importance positive quand il est sĂ©parĂ© de l’état et qu’il est l’émanation de la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre. Un des fondateur de la revue ANV, Lucien Grelaud, Ă©crivait : “[Le droit] est le complĂ©ment naturel de la morale, de l’éthique, il rĂšgne sur les actions ayant une influence directe sur la marche et la vie de la sociĂ©tĂ©, Ă  l’encontre de celle-ci, il Ă©mane du “for intĂ©rieur” et Ă©chappe Ă  son empire.

Pour ĂȘtre acceptable et justifiable, il doit donc tendre vers la justice et y prĂ©parer.” [6]

Quelques annĂ©es auparavant, les anarchistes-communistes de Noir et Rouge abordaient Ă©galement la question du droit, et AlexĂ©i BorovoĂŻ Ă©crivait en conclusion :

“L’anarchisme n’est pas un rĂȘve imaginaire, mais une rĂ©alitĂ© qui tend Ă  donner une vie, un sens rĂ©aliste et logique Ă  cette rĂ©volte de l’esprit humain contre toute violence. Pour cela, il ne doit parler par fictions comme “cette libertĂ© absolue, illimitĂ©e” par rien et par personne, cette nĂ©gation du devoir, cette irresponsabilitĂ© totale, etc.

“Disons-le ouvertement, l’anarchisme admet, et doit admettre, le “droit”, son “droit libertaire”. Ce droit ne ressemblera ni dans son esprit ni dans sa forme Ă  la juridiction de la sociĂ©tĂ© contemporaine, la sociĂ©tĂ© bourgeoise, la sociĂ©tĂ© capitaliste ; il ne ressemblera pas non plus aux “dĂ©crets” de la dictature socialiste.

“Il sera organiquement provoquĂ© par cette inquiĂ©tude de l’esprit qui sentant en soi la force de crĂ©ation, la soif d’actes crĂ©ateurs, rĂ©alisera ses dĂ©sirs dans la rĂ©alitĂ©, dans des formes accessibles pour les hommes. La garantie de ce droit sera la responsabilitĂ© pour ma libertĂ© et la libertĂ© des autres. Comme tout droit, il doit ĂȘtre dĂ©fendu. La forme concrĂšte de cette dĂ©fense ne peut pas ĂȘtre indiquĂ©e d’avance. Elle correspondra aux besoins rĂ©els de la sociĂ©tĂ© Ă  ce moment donnĂ©.” [7]

Il convient d’observer un paradoxe : le fait que l’état-nation dĂ©pĂ©rit, que son pouvoir diminue sans cesse face Ă  l’économie libĂ©rale mondialisĂ©e. Les anarchistes devraient se rĂ©jouir quelque part de cette perte de pouvoir, eux qui ont tant combattu l’état. Et, pourtant, force est de reconnaĂźtre qu’aujourd’hui, c’est un des derniers remparts pour pouvoir assurer des activitĂ©s non rentables au yeux des tenants du nĂ©o-libĂ©ralisme, mais indispensables aux hommes. Entre autres, l’éducation, la santĂ©, les transports sur la totalitĂ© du territoire y compris vers les lieux Ă©loignĂ©s des grandes mĂ©tropoles.

Enfin, autre question jamais abordĂ©e, parce que tabou chez les anarchistes rĂ©putĂ©s laĂŻcs et athĂ©es, ce que nous pourrions nommer, plus qu’une philosophie, une spiritualitĂ©. Dans notre quĂȘte de justice, de libertĂ©, d’humanisme, d’équitĂ©, notre haute conception des capacitĂ©s de l’homme, compris indĂ©pendamment d’un matĂ©rialisme Ă©troit et de toute idĂ©e de religiositĂ©, ne pouvons-nous discerner lĂ  une poursuite spirituelle ? Ă  moins qu’il ne s’agisse d’une recherche Ă©thique [8].

De toute façon, la question mĂ©ritait d’ĂȘtre posĂ©e.




Source: Archivesautonomies.org