Novembre 1, 2022
Par Partage Noir
247 visites

Il est clair que le parti de Lénine, partisan par principe d’un socialisme d’État, ne pouvait se servir pour réaliser son programme ni des Soviets, ni d’une organisation soviétique. Il avait besoin du pouvoir de l’État. C’est pourquoi aussi l’attitude des bolchéviks à l’égard de la Constituante fut hésitante. Dès le déclenchement de la Révolution de février, ils avaient été partisans de la convocation de la Constituante. Le 18 mars, Staline écrivait à propos des conditions de la victoire de la Révolution : une convocation rapide de l’Assemblée constituante est la troisième condition pour la victoire de la Révolution [1] , et encore le 24 octobre, jour de la prise du pouvoir : Le pouvoir doit passer aux mains des Députés des ouvriers, des paysans et des soldats. Le pouvoir appartient à un nouveau gouvernement qui, élu par les Conseils, peut être déposé par eux et est responsable devant eux. Seul un tel gouvernement peut assurer en temps voulu la convocation de l’Assemblée constituante.  [2] Après la Révolution d’octobre, Lénine proposa de retarder les élections, d’étendre le droit de vote et de dresser de nouvelles listes. Le décret instituant le Conseil des Commissaires du peuple, où il était dit que le pouvoir gouvernemental appartient au Conseil des Commissaires du peuple, et que le contrôle de l’activité du Conseil des Commissaires du peuple et le droit de le révoquer appartiennent au Congrès panrusse des Soviets et à son Comité central exécutif, ce décret commençait par ces mots : pour gouverner le pays jusqu’à la convocation de l’Assemblée constituante, il faut former un gouvernement provisoire des ouvriers et des paysans qui prend le nom de Conseil des Commissaires du peuple. La convocation de la Constituante était populaire parmi les masses paysannes, car la Révolution agraire lui était liée. Pour des raisons tactiques, les bolchéviks n’ajournèrent pas cependant cette convocation, bien que, de prime abord, le résultat fut pour eux incertain [3].

Quand les bolchéviks prétendent que cette Constituante, élue d’après de vieilles listes électorales, était dépassée par les événements révolutionnaires et les regroupements de partis et que, par exemple, elle donnait aux socialistes-révolutionnaires de droite une majorité en contradiction flagrante avec l’état d’esprit des paysans, ils ont parfaitement raison. Quand les bolcheviks se rendirent compte qu’ils restaient minoritaires, ils devinrent adversaires de la Constituante. Cependant pas du tout pour des raisons de principe, comme les anarchistes qui, depuis des mois, diffusaient le mot d’ordre : à bas la Constituante ! Vive la libre fédération des Soviets ! Ils devinrent adversaires de la Constituante lorsqu’il apparut qu’elle n’était pas disposée à légaliser le coup d’État. Si le parti bolchévik avait eu la majorité, il eût vraisemblablement organisé l’État soviétique avec l’aide d’un parlement.

Lorsque la Constituante se réunit enfin le 5 janvier, les bolchéviks se tinrent complètement à l’écart. L’assemblée siégea quelques heures sous la présidence de Tchernov et fut dissoute par un anarchiste, Anatole Geletsniakov, marin de la flotte de la Baltique, qui gardait le palais de Tauride où la Constituante tenait séance. Il était déjà tard après minuit lorsqu’il entra en armes dans la salle et dit : Il est temps de finir cette comédie. Mes soldats sont fatigués et veulent dormir. Messieurs, rentrez chez vous. L’Assemblée constituante est dissoute.

Si les bolchéviks avalent récusé la Constituante, ce n’était certainement pas en raison de l’incompatibilité qu’ils auraient reconnue entre le système parlementaire et l’organisation des Soviets, mais parce qu’elle n’était pas propre à affermir la prise du pouvoir par le parti. Même les socialistes-révolutionnaires de gauche qui avaient toujours été partisans de la Constituante et bien qu’ils ne fussent pas, comme les bolchéviks, possédés par cette foi en la toute-puissance de l’État, donnèrent leur approbation à la dissolution de la Constituante. Ils participaient alors au gouvernement depuis décembre et occupèrent sept sièges de Commissaires du peuple jusqu’à mars 1918 [4] : les seuls mois où les bolchéviks ne furent pas les seuls détenteurs du pouvoir.

Sans doute les Soviets avaient été aptes à organiser l’insurrection, il eût été impossible sans eux de prendre le pouvoir sous la protection du deuxième Congrès des Soviets et sous le mot d’ordre : tout le pouvoir aux Soviets, mais cependant le parti maitre du gouvernement ne pouvait s’en servir pour parvenir à ses fins qui excluaient l’activité spontanée des Soviets aussi bien dans la politique que dans l’économie. On ne pouvait concilier les buts du parti ni avec la puissance politique des Soviets, ni avec leur puissance économique. Le but du parti, c’était le socialisme d’État, et, pour y arriver il fallait que les Soviets ne soient plus que des organes du pouvoir, c’est-à-dire les organes bureaucratiques de l’État et de la dictature, c’est-à-dire les instruments du Comité central du parti bolchévik. Il fallait anéantir les Soviets, en tant qu’organes de la Révolution et de l’autogestion politique et économique, dans la mesure où se consolidait la puissance du parti politique, car ils étaient irréductiblement opposés au programme économique de ce parti qui s’efforçait, pour le réaliser, de s’emparer de la totalité du pouvoir de l’État.

Les bolchéviks se décideront-ils à prendre seuls le pouvoir ? écrivait Lénine en septembre 1917 ; J’ai déjà eu l’occasion, au Congrès des Soviets de Russie, de répondre à cette question pas une affirmation catégorique dans une remarque que j’ai été amené à lancer de ma place, pendant un des discours ministériels de Tsérételli. Et je n’ai jamais rencontré de déclarations imprimées ou orales de la part des bolchéviks disant que nous ne devrions pas prendre seuls le pouvoir [5]. Je continue à être d’avis qu’un parti politique en général — et le parti de la classe d’avant-garde en particulier — n’aurait pas le droit d’exister, ne serait pas digne d’être considéré comme un parti, ne serait qu’un pauvre zéro dans tous les sens du mot, s’il renonçait au pouvoir, alors qu’il y a possibilité de l’obtenir. » [6]

Ainsi, au lieu des Conseils, c’est le parti qui prend le pouvoir : le pouvoir de l’État, afin que cet État puisse prendre les mesures destinées à ouvrir la voie au socialisme. L’État contrôlera la vie économique : le mot d’ordre populaire du contrôle ouvrier qui tendait de plus en plus à réclamer la prise en charge de la totalité de l’usine par les ouvriers, était, il est vrai, diffusé aussi par les bolchéviks, mais il apparaît soudain que les bolchéviks donnent à ce mot d’ordre, comme à celui de « tout le pouvoir aux Soviets », un sens tout à fait particulier ! En effet, s’ils disaient : contrôle ouvrier, ils pensaient, ainsi que le déclare Lénine : contrôle de l’État, mais ce dernier mot d’ordre eût rappelé le langage des réformistes bourgeois. Quand nous disons contrôle ouvrier, ce mot d’ordre étant toujours accompagné de celui de la dictature du prolétariat, le suivant toujours, nous expliquons par là de quel État il s’agit. L’État est l’organe de domination d’une classe … Si c’est la domination du prolétariat, s’il s’agit de l’État prolétarien, c’est-à-dire de la dictature du prolétariat, le contrôle ouvrier peut devenir le recensement national, général, universel, le plus minutieux et le plus scrupuleux de la production et de la répartition des produits. [7] Ce recensement est rendu possible par les appareils que le capitalisme a déjà créés. En effet, en plus de l’appareil oppressif formé par l’armée permanente, la police et la bureaucratie, il existe dans l’État moderne un autre appareil, étroitement lié aux banques et aux syndicats capitalistes, qui exécute sur une très grande échelle un travail de contrôle et d’enregistrement. Il ne faut pas détruire cet appareil, on n’a pas le droit de le faire : ce qu’il faut, c’est l’arracher à l’emprise des capitalistes… Les grandes banques constituent l’appareil d’État dont nous avons besoin pour réaliser le socialisme et que nous prenons tout prêt au capitalisme ; notre seule tâche est alors de retrancher de cet excellent appareil d’État ce qui en fait un monstre capitaliste, de le renforcer encore, de le rendre plus démocratique, plus universel. La quantité se changera en qualité. Une banque d’État, vaste parmi les plus vastes, qui aurait des succursales dans chaque canton, auprès de chaque usine, voilà déjà les neuf dixièmes de l’appareil socialiste. Voilà la comptabilité à l’échelle nationale, le contrôle à l’échelle nationale de la production et de la répartition des produits, quelque chose, pourrions-nous dire, comme la charpente de la société socialiste.

Cet appareil d’État (qui n’est pas complétement un appareil d’État en régime capitaliste, mais qui le sera complètement chez nous, en régime socialiste), nous pouvons nous en emparer et le faire fonctionner en frappant un seul coup, par un seul décret… Ce n’est pas dans la confiscation des biens des capitalistes que sera en effet le nœud de l’affaire, mais ce sera précisément dans le contrôle national, universel, exercé par les ouvriers sur les capitalistes et sur leurs partisans éventuels. [8]

Dans sa brochure, écrite à la même époque (septembre 1917) : La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, Lénine a développé plus en détails le programme économique qu’il pensait réaliser. On trouvera ci-dessous les mesures immédiates qu’il proposait. Elles n’ont pas d’autre signification qu’ouvrir la voie à un socialisme d’État dictatorial ou, plus simplement, à un capitalisme d’État. Les mesures les plus importantes préconisées par Lénine étaient les suivantes [9] :

1) La nationalisation des banques, c’est-à-dire la fusion de toutes les banques en une banque d’État : seul le contrôle exercé sur les banques — ce centre, ce principal pivot et ce mécanisme essentiel du trafic capitaliste — permettrait d’organiser le contrôle de toute la vie économique, de la production et de la répartition des principaux produits. L’État contrôlerait ainsi les opérations de banque, réglementerait la vie économique et obtiendrait des millions et des milliards pour les grandes opérations d’État.

2) La nationalisation des banques conduit nécessairement à la nationalisation des syndicats capitalistes. La réglementation de la vie économique ne signifie pas autre chose que la nationalisation des banques et des syndicats capitalistes. Les banques et les branches maîtresses du commerce et de l’industrie sont étroitement soudées. On ne saurait se contenter de nationaliser les banques seules, sans prendre des mesures visant à établir le monopole de l’État sur les syndicats de commerce et d’industrie (syndicats du sucre, du charbon, du fer, du pétrole, etc.), sans nationaliser lesdits syndicats. Les gros syndicats sont déjà « socialisés » par le développement antérieur du capitalisme.

3) La cartellisation forcée, c’est-à-dire le groupement forcé des industriels, par exemple, en cartels, est déjà pratiquement appliquée par l’Allemagne… Elle est un moyen pour l’État de stimuler le développement du capitalisme qui mène partout à l’organisation de la lutte des classes… Elle est la condition préliminaire et nécessaire de tout contrôle et de toute politique tendant à économiser le travail du peuple.

La cartellisation obligatoire, c’est-à-dire l’association obligatoire en unions placées sous le contrôle de l’État, voilà ce que le capitalisme a préparé, … voilà ce que pourront parfaitement réaliser en Russie les Soviets et la dictature du prolétariat, voilà ce qui nous donnera un appareil d’État à la fois universel, tout à fait moderne et sans bureaucratie. [10]

4) Le groupement obligatoire de la population en sociétés de consommation sous le contrôle de l’État. Le monopole des céréales, la carte de pain, l’obligation générale du travail sont dans les mains de l’État prolétarien, dans les mains des Soviets investis de la plénitude du pouvoir, le moyen le plus puissant de contrôle. [11] Certes, ces moyens n’ont pas été imaginés par les théoriciens du socialisme, mais cela n’empêche pas Lénine de les considérer comme propres à réaliser le socialisme : Ces nouveaux moyens de contrôle n’ont pas été créés par nous, mais par le capitalisme au stade de la guerre impérialiste. Le monopole des céréales et la carte de pain ont été instaurés par les États capitalistes belligérants. C’est aussi dans le cadre du capitalisme qu’a été instituée l’obligation générale du travail. Mais, pour les pays de l’Europe occidentale, une telle obligation du travail équivaut pour les ouvriers à un bagne militaire ou à un esclavage militaire. [12]

On est enclin à se demander quel rapport peuvent avoir avec le socialisme ces méthodes du capitalisme d’État, toutes ces mesures qui sont pour les travailleurs en Europe occidentale un bagne militaire, cette carte de pain de la guerre impérialiste, ce monopole de l’État sur les syndicats de commerce et d’industrie, cette cartellisation forcée destinée à stimuler le développement du capitalisme, en un mot toutes ces mesures capitalistes et oppressives de l’État ! Voici ce que répond Lénine :

Ces mesures appliquées dans un État bourgeois — organisation de la classe dominante — conduisent à un capitalisme monopoliste d’État. En Allemagne, elles ont abouti à un capitalisme d’État monopoliste et militariste qui est un bagne militaire pour les ouvriers en même temps que la protection militaire des profits capitalistes. Mais dès que ces mêmes mesures ne sont pas appliquées par l’État des capitalistes et des hobereaux, par l’État des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, mais par un État démocratique révolutionnaire, c’est-à-dire par un État qui détruit tous les privilèges, alors le résultat est tout différent :

Vous verrez que dans un État véritablement démocratique et révolutionnaire, le capitalisme monopoliste d’État signifie inévitablement, infailliblement, un pas, ou des pas en avant vers le socialisme !

Car, si une grande entreprise capitaliste devient monopole, c’est qu’elle dessert le peuple entier. Si elle est devenue monopole d’État, c’est que l’État… dirige toute- l’entreprise. Dans l’intérêt de qui ? Ou bien dans l’intérêt des grands propriétaires fonciers et des capitalistes… ou bien dans l’Intérêt de la démocratie révolutionnaire ; et alors c’est ni plus ni moins un pas vers le socialisme.

Car le socialisme n’est autre que l’étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste d’État. Ou encore : le socialisme n’est autre chose que le monopole capitaliste d’État mis au service du peuple entier et qui, pour autant, a cessé d’être un monopole capitaliste. [13]

Parce que le capitalisme monopoliste d’État est la préparation matérielle la plus complète du socialisme, la guerre impérialiste marque la veille de la Révolution socialiste… La dialectique de l’histoire est précisément telle que la guerre, qui a extraordinairement accéléré la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État, a par là-même considérablement approché l’humanité du socialisme. [14]

Tel était le programme économique de Lénine à la veille de la prise du pouvoir. il nous montre, mieux que tout autre texte, ce que Lénine entendait par « socialisme » : le socialisme n’est pas autre chose que le monopole de l’État capitaliste…! On comprend maintenant pourquoi la condition préalable du socialisme était un fort pouvoir d’État et ce que signifie l’État soviétique, cet État du type de la Commune de Paris ! Comme s’il avait été dans l’esprit de la Commune de favoriser le capitalisme d’État, d’instituer un monopole d’État et une dictature économique ! Cette conception du socialisme, considéré comme monopole de l’État capitaliste, détermine même déjà le rôle de l’État. Il ne saurait être question ici d’abolition ou de destruction de l’État : au contraire, une telle conception entraîne le plus monstrueux renforcement et accroissement du pouvoir de l’État, une centralisation inconnue jusqu’alors. L’État a toujours été une institution politique d’oppression au service d’une classe dominante qui, par le moyen de l’appareil de l’État disposait du monopole du pouvoir. Ce monopole rendait possible celui de la propriété. Le capitalisme est un système économique d’exploitation parce qu’il remet aux mains d’une minorité la propriété des moyens de production. Mais si le monopole capitaliste devient un monopole d’État, si le capitalisme devient un capitalisme d’État, si ces deux monopoles du pouvoir et de la propriété arrivent à avoir de plus en plus le même caractère, se confondent et se réunissent dans une seule main, alors au lieu de se détruire mutuellement, au lieu de se neutraliser, ils deviennent par leur union une formidable puissance. L’union de ces deux monopoles ne diminue pas l’efficacité de leurs fonctions mais, au contraire, la multiplie. La concentration forcée de l’oppression politique et de l’exploitation économique n’engendre pas la liberté mais entraîne, au contraire, un esclavage « rationalisé ».

Le programme économique de Lénine montre pour quelles raisons il a toujours insisté sur la nécessité de l’État et du pouvoir de l’État surtout dans la période révolutionnaire, et quelle était la véritable nature de cette nouvelle machine d’État qui, selon Lénine, serait née des Conseils ; il montre aussi quelle était la pensée de Lénine lorsqu’il écrivait que ce nouveau type d’État était un mode d’administration de l’État sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie.

La force créatrice du peuple a donné naissance aux Conseils qui ont fait la Révolution en organisant l’expropriation directe des expropriateurs, en prenant possession des terres et des usines, en brisant la résistance des grands propriétaires et des capitalistes, en détruisant l’État, cette vieille institution politique d’oppression, en transportant la Révolution dans l’armée et en obtenant de force la paix : serait-il alors possible que ces Conseils puissent servir d’instrument pour constituer une nouvelle machine d’État centraliste destinée à prendre des mesures pour instaurer le capitalisme d’État, pour faire aller de l’avant le capitalisme ? serait-il possible que ces Conseils facilitent l’exécution de telles mesures ?

Telle était effectivement la monstrueuse conception de Lénine, tel était le rôle qu’il assignait aux Conseils, telle était l’idée qu’il se faisait de la Révolution sociale ! De même que le but de la Révolution, pour les bolchéviks comme pour tout parti politique, était la conquête du pouvoir de l’État, de même le rôle qu’ils assignaient aux Conseils se bornait d’abord à rendre possible cette prise du pouvoir et ensuite à être les organes d’exécution de ce pouvoir. Il avait pour tâche, étant par le moyen de la dictature la domination exclusive d’un parti, d’instaurer le monopole intégral de l’État en centralisant tous les moyens de production entre les mains de cet État, en transformant non seulement les Soviets mais aussi tous les organismes d’autogestion, toutes les organisations spontanément créées par les producteurs et les consommateurs dans le domaine de l’économie, en organes subordonnés à une bureaucratie d’État dictatoriale.

C’est à cette seule fin que servaient la prise du pouvoir et la théorie de Lénine faisant du pouvoir d’État une condition préalable pour réaliser le socialisme, sous prétexte que sa conquête rend possibles des mesures de capitalisme d’État et que celles-ci sont un pas dans la voie du socialisme ! Et un tel État serait construit sur le modèle de la Commune de Paris ! Est-il encore besoin de dire que la destruction radicale de l’État exclut toutes les mesures de capitalisme d’État, tout monopole de l’État, et que précisément les mesures économiques portées par Marx à l’actif de la Commune sont en contradiction complète avec l’interprétation léniniste de « La guerre civile » qui les considère comme le fait d’un nouvel État centralisé, — interprétation dont nous avons démontré la fausseté — ?

La conception léniniste du rôle de l’État, c’est-à-dire des moyens de réaliser le socialisme, n’a rien de commun avec « La guerre civile », pas plus que cette dernière avec le reste du marxisme. On peut même dire que la fausse interprétation que donne Lénine de « La guerre civile » est plus marxiste que cet écrit lui-même. On retrouve en effet dans son programme économique bien plus de principes marxistes qu’on ne peut en découvrir, avec la meilleure volonté du monde, dans La Commune de Paris. Un point capital de la théorie marxiste n’est-il pas de considérer le capitalisme d’État monopoliste comme le premier pas dans la voix du socialisme ? Il suffit d’extraire de tout le système marxiste cette proposition monstrueuse et de s’en pénétrer : L’impérialisme n’est pas autre chose que le socialisme monopoliste ! Les marxistes allemands n’ont-ils pas aussi soutenu pendant la guerre que la carte de pain était le commencement du socialisme ! Le capitalisme monopoliste d’État, écrit Lénine, est la préparation matérielle la plus complète du socialisme, la porte qui permet d’y accéder, parce que, dans l’échelle de l’histoire, il représente l’échelon précédant l’échelon appelé socialisme et tel qu’entre les deux il n’existe aucun échelon intermédiaire ; une telle affirmation repose sur les mêmes principes que celle des social-démocrates, comme Renner et Cunow, qualifiant l’impérialisme d’étape nécessaire sur le chemin de l’évolution capitaliste qui conduit au socialisme, tenant par suite pour ridicule de vouloir résister à l’impérialisme et considérant depuis 1918 la République capitaliste comme le premier pas vers le socialisme : et c’est bien là, en effet, le principe marxiste du développement naturel des rapports économiques menant au socialisme. Conception qu’un des théoriciens les plus éminents du marxisme, Karl Kautsky, s’appuyant sur la doctrine de Marx, a résumé dans cette proposition catégorique : Nous partons de ce principe que le développement de l’industrie moderne conduit nécessairement au socialisme. [15]

C’est en outre un principe fondamental du marxisme que, pour réaliser le socialisme, la nationalisation des moyens de production par l’État soit indispensable. En effet, à un moment donné, les forces de production sont devenues mûres pour passer du stade de la propriété privée à celui de la propriété collective. La forme d’État, sous laquelle se produit cette évolution, est la dictature du prolétariat qui naît de la république démocratique, c’est-à-dire la dictature, selon Marx, du prolétariat organisé en classe dominante, de la majorité des travailleurs prolétarisés par l’évolution de la production. Les adversaires du marxisme ont pensé, d’accord avec Marx, que socialisme veut dire société sans classes, et par suite, — l’État n’étant pas autre chose qu’un État de classe ou, tout simplement, l’expression des antagonismes de classes —, ils se sont efforcés d’arriver à cette société sans classes : aussi n’ont-ils jamais cessé de souligner que cette transformation des moyens de production en propriété d’État ne conduisait jamais à une société sans classes, mais mènerait forcément au seul socialisme d’État, c’est-à-dire, en dernière analyse, au capitalisme d’État. Et nous avons même vu qu’entre ces deux formes Lénine ne fait pas grande différence en théorie, et encore bien moins en pratique !

La transformation des moyens de production en propriété d’État, c’est-à-dire, en fait, en un monopole économique de l’État, est un principe fondamental qui est à la base de toute interprétation ou « prolongement » du marxisme aussi bien par les social-démocrates que par les bolchéviks.

Nous ne sommes pas marxistes et nous n’avons pas besoin de choisir entre Noske et Lénine ou entre Hermann Müller et Trotsky. Nous ne croyons pas, bien entendu, que Marx se soit imaginé la dictature démocratique du prolétariat capable d’utiliser le pouvoir politique pour massacrer dix mille prolétaires révolutionnaires dans l’intérêt d’une république capitaliste, ou d’employer la domination politique à restaurer intégralement, en dix ans, le capitalisme et le militarisme et à ouvrir la voie au fascisme.

Mais, non moins résolument, on peut rejeter cette idée que Marx, lorsqu’il parlait de dictature, ait songé à la terreur tchékiste. Marx s’est vraisemblablement représenté l’évolution économique et la transformation des moyens de production sous une forme tout à fait différente ! Nous avons déjà attiré plus haut l’attention sur cette évolution dialectique utopique du système marxiste, sur son utopie à base de dialectique et d’abstraction.

Quand Lénine défend le monopole de l’État, quand il ne voit dans le socialisme qu’un monopole du capitalisme d’État, il emprunte ces conceptions au courant d’idées du marxisme visant à transformer les moyens de production en propriété d’État. Sans doute, chez Marx, cette transformation a lieu au moment où la concentration, provoquée par la loi de la production capitaliste elle-même, atteint un degré tel qu’elle doit se débarrasser de « l’enveloppe du capitalisme ». Cette enveloppe, produit des conditions données de la production, éclate sous l’action des forces de production devenues mûres pour passer au stade de la propriété collective. Ceci a lieu lorsque l’État, c’est-à-dire le prolétariat organisé en classe dirigeante, concentre alors dans ses mains les forces de production déjà centralisées par l’évolution du capitalisme et les transforme en propriété d’État, lorsque, pour ainsi dire, l’évolution de la production capitaliste est arrivée à son terme et que le monopole du capital est devenu une entrave pour le mode de production. Mais on ne trouve aucun passage dans les écrits de Marx qui fasse allusion à l’emploi possible du pouvoir d’État du prolétariat organisé en classe dominante pour accélérer lui-même cette évolution du capitalisme, pour faire progresser son développement dans le sens de l’État, pour poursuivre l’œuvre du centralisme capitaliste, cette concentration du capital qui apparaît, selon Marx, comme une conséquence de la loi de la production capitaliste.

Que ce prolongement de l’évolution du capitalisme soit la mission de « l’État prolétarien », cela pourrait bien être effectivement le prolongement du marxisme selon le mode léniniste !

Jusqu’en 1917 c’était un dogme marxiste que, seul, le complet développement du capitalisme pourrait rendre possible une société socialiste et qu’en Russie il faudrait que l’évolution de la production capitaliste fasse de la majorité de la population des prolétaires et prolétarise donc les masses paysannes. Pour ces raisons, les marxistes jugeaient impossible en Russie une révolution « socialiste » et indispensable le pouvoir de la bourgeoisie capitaliste. Pour ces mêmes raisons, les menchéviks marxistes défendaient leur coalition avec la bourgeoisie démocratique et des chefs en vue du parti bolchévik soutenaient après la révolution de février le point de vue suivant : la révolution démocratique n’est pas encore terminée et il faut faire pression, dans l’opposition, sur le gouvernement bourgeois démocrate. Si cette politique avait prévalu, écrivait Trotsky, la Révolution serait passée par-dessus notre parti !.

Ce que voulait précisément la Révolution, ce n’était ni un gouvernement démocratique, ni un prolongement du capitalisme fondé sur quelque doctrine marxiste, mais bien la réalisation du socialisme. La prise de possession des terres par les Soviets de paysans, des usines par les Soviets d’ouvriers : telle était la signification du mot d’ordre : tout le pouvoir aux Soviets. Un système économique fondé sur une union de ces Soviets d’usines pour construire l’organisation de l’industrie, lié aux Soviets de paysans et aux coopératives en nombre accru, eût pu jeter les bases d’une société socialiste. Mais une telle édification était impossible selon la doctrine marxiste. En Russie, l’éventualité du socialisme était encore, d’après les conceptions du marxisme, absolument hors de question ! En outre le socialisme ne pouvait se réaliser que par la transformation des moyens de production en propriété d’État : d’où, comme condition préalable, un fort pouvoir d’État et, comme but unique du parti bolchévik marxiste, la conquête du pouvoir politique. A quelles fins ? Si ce n’est pour instaurer le socialisme, du moins pour lui ouvrir la voie en accélérant l’évolution vers un capitalisme de monopole, en le transformant, par le moyen de la dictature en un monopole d’État et en instituant un capitalisme d’État. Ce dernier prépare matériellement le socialisme, il est la dernière étape avant le socialisme et même, à vrai dire. il est le socialisme : le socialisme n’est autre que le monopole capitaliste d’État, même s’il est mis au service du peuple entier.

Mais quand cette théorie est passée dans les faits, on a vu que ce monopole capitaliste d’État ne profitait pas beaucoup au peuple tout entier, mais à une fraction bien déterminée du peuple : à ceux qui exerçaient le pouvoir dans l’État, qui tenaient en mains le monopole capitaliste, à cette oligarchie de parti qui s’intitule « dictature du prolétariat ».

L’État est toujours une organisation politique au service d’une classe dirigeante. L’État prolétarien de Lénine — celui du capitalisme d’État — est la dernière forme possible de l’État : l’État bureaucratique. La « classe dirigeante » d’un tel État, c’est le Parti qui, par la dictature et la terreur, exerce exclusivement le pouvoir.

Un des représentants les plus typiques de cette « commissarocratie soviétique », de cette oligarchie dite « dictature du prolétariat », a excellemment caractérisé la conception bolchéviste du socialisme et la nature de cet « État soviétique » bolchéviste par une phrase qui en dit plus long que bien des volumes ; elle résume les développements théoriques de Lénine sur l’État et la Révolution ainsi que sur la question : les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? en termes concis et expressifs, bien qu’un peu ingénus et brutaux : Le capitalisme d’État, c’est ce capitalisme que nous saurons organiser, ce capitalisme qui est étroitement lié à l’État ; quant à l’État, ce sont les travailleurs, c’est la fraction la plus progressiste des travailleurs, c’est l’avant-garde, c’est nous ! [16]




Source: Partage-noir.fr