Juin 6, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Blansky. Le lanceur de fleurs. Sur un mur de JĂ©rusalem. 2005

« Comme le mot l’indique, l’antimilitarisme a pour objet de disqualifier le militarisme, d’en dĂ©noncer les redoutables et douloureuses consĂ©quences, de combattre l’esprit belliciste et de caserne, de flĂ©trir et de dĂ©shonorer la guerre, d’abolir le rĂ©gime des armĂ©es. Â»
Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure

« Les anarchistes n’ont rien contre les armes, ils n’ont rien contre le concept de dĂ©fense face Ă  l’oppression.
Mais par contre, ils en ont beaucoup contre un certain usage des armes, voulu ou commandĂ© par l’État, organisĂ© par les structures rĂ©pressives. Ils ont beaucoup Ă  dire contre un usage militaire des armes.
 Â»
L’anarchisme entre thĂ©orie et pratique, Alfredo M. Bonanno

Nous, les anarchistes, comme les autres, avions cru que la guerre prĂšs de chez nous Ă©tait du passĂ©. Nous avons cru, et moi le premier, que le rouleau compresseur du capitalisme, l’accĂšs potentiellement de tous Ă  une consommation effrĂ©nĂ©e rendrait obsolĂšte une guerre traditionnelle. Et nous avions tort.
Le rĂ©cit anarchiste est plein de bruits et de fureurs. De la Commune de Paris et la Semaine sanglante Ă  la colonne Durruti, en passant par la Makhnovtchina et la RĂ©volution mexicaine. Nous savons tous comment cela s’est fini. Et pourtant nous n’osons pas imaginer une autre façon de faire. Il n’y a de vraie rĂ©volution que les armes Ă  la main ! La guerre russo-ukrainienne est peut-ĂȘtre l’occasion de rĂ©flĂ©chir Ă  cela.

L’antimilitarisme anarchiste

Comment ne serait-on pas contre l’armĂ©e quand on professe Ni dieu ni maĂźtre ! L’armĂ©e est effectivement un outil de domination et d’aliĂ©nation. C’est toute une conception de la sociĂ©tĂ© qui est contenue dans l’essence mĂȘme de son fonctionnement. Mais l’armĂ©e au cours des annĂ©es a changĂ©, s’est modifiĂ©e, s’est transformĂ©e. Elle a suivi l’évolution technique. Hiroshima est le pivot de cette conversion. Il y a avant et depuis. Les guerres coloniales qui ont suivi ont Ă©puisĂ© l’idĂ©e de la conscription obligatoire. Cette derniĂšre a une odeur d’ancien rĂ©gime. La technologisation continue de l’armement implique un nouveau type de soldat. Le conscrit, prĂ©sent sous les drapeaux pour quelques mois ou annĂ©es, n’est plus adaptĂ© Ă  ces nouvelles armes. Il faut des professionnels. Peu de soldats mais une efficacitĂ© accrue, poussĂ©e au maximum. Bien ou mieux payĂ©s, ces derniers sont aussi plus fiables pour les pouvoirs. Le risque de les voir se rebeller est de plus en plus mince.
Dans ce contexte l’antimilitarisme traditionnel, le refus de servir sous quelque forme que ce soit tend Ă  disparaĂźtre. Cette idĂ©e, faute de pratique, ne survit que sous la forme de slogan. Certes, nous sommes antimilitaristes mais comment ? C’est lĂ  qu’apparaĂźt l’idĂ©e de milices. PrĂ©sentes de fait en Ukraine avec Makhno, elles ont pris corps, elles se sont instituĂ©es en Espagne, pendant la rĂ©volution. Devant la nĂ©cessitĂ© de faire front Ă  l’insurrection nationaliste, tant carliste que franquiste, les anarcho-syndicalistes se sont spontanĂ©ment organisĂ©s en groupes de dĂ©fense. Ils se sont armĂ©s et sont partis au front. La diffĂ©rence essentielle entre ces milices et une armĂ©e traditionnelle rĂ©sidait dans le mode de prise de dĂ©cision, celle-ci Ă©tant collective. Peut-on dire ainsi, qu’il s’agissait d’une armĂ©e autogĂ©rĂ©e ? Je le pense. Que l’on soit dans une milice ou dans une armĂ©e classique, le rapport aux armes est identique ; en derniĂšre alternative il faut tuer celui qui est en face. Prendre les armes, c’est faire le pari qu’en face l’arme des oppresseurs ne sera pas plus grosse que la sienne, c’est faire le pari que l’on tuera un max de gens avant d’ĂȘtre tuĂ© soi-mĂȘme et qu’à la fin quand notre camp aura gagnĂ© on n’aura plus besoin des armes.

Le poids des armes

En 1938, Voline Ă©crivait (Terre Libre, n° 53) Ă  propos de l’armement des milices espagnoles : « Je suis partisan d’une troupe de choc peu nombreuse, minutieusement sĂ©lectionnĂ©e et Ă©quipĂ©e, et jusqu’à un certain point motorisĂ©e (autos blindĂ©es tous terrains, liaison par radio, avions pour missions spĂ©ciales) [
], pourvue d’armes automatiques portatives Ă  petit calibre pour le tir rapprochĂ© par surprise et de bons fusils Ă  lunette pour le grignotement Ă  distance. Â» Je crois que, d’une certaine façon, nous, les « rĂ©volutionnaires Â», en sommes encore lĂ , Ă  un moment oĂč, la guerre d’Ukraine l’a bien illustrĂ©, il suffit d’un missile tirĂ© Ă  des milliers de kilomĂštres de distance pour faire partir en fumĂ©e un tel Ă©quipement. Un autre oubli parmi les tenants du recours aux armes est patent. Qui fabrique ces armes et Ă  quel coĂ»t ? Ce n’est pas gratuit, ni financiĂšrement, ni en exploitation des ouvriers. Il faut pour les acheter de l’argent. Il ne suffit plus de dĂ©valiser quelques pharmacies, Ă©piceries ou commissariats pour s’en procurer. Il faut emprunter, soit aux capitalistes, soit aux truands de tout bord et, aprĂšs, il faut rembourser, soit politiquement, soit Ă©conomiquement, soit bien sĂ»r les deux ! Prendre les armes n’est paradoxalement pas trĂšs antimilitariste ! C’est dans cette impasse-lĂ  que nous sommes. Ce qui est alors surprenant ce sont les rĂ©actions virulentes causĂ©es par la simple Ă©vocation d’une autre possibilitĂ© d’antimilitarisme.

La dĂ©sobĂ©issance civile ?
Les compagnons russes du Kras (anarcho-syndicalistes russes), dans une interview trĂšs intĂ©ressante, publiĂ©e sur plusieurs sites français, Ă©voquent trois possibilitĂ©s d’engagement pris par les anarchistes ukrainiens. Pour eux, il y a deux nationalismes en conflit et « il n’appartient pas aux anarchistes de choisir le ‘‘moindre mal’’ entre les deux Â». Il existerait donc en Ukraine trois positions prises par les compagnons libertaires : le soutien Ă  l’État nationaliste ukrainien, le renforcement de la soi-disant ‘‘autodĂ©fense territoriale’’ et enfin ‘‘l’assistance Ă  la population civile et aux victimes des bombardements de l’armĂ©e russe’’. Les compagnons de Longo MaĂŻ, prĂ©sents lĂ -bas depuis longtemps se posent aussi cette question, selon leurs lettres postĂ©es sur Radio Zinzine : « Que veut dire pacifisme dans notre situation ? Pourquoi un trĂšs grand nombre de nos ami·es anarchistes ont rejoint l’armĂ©e et les unitĂ©s de dĂ©fense territoriale ? Â»

Ce qui est remarquable ici, mais peut-ĂȘtre est-ce seulement une question d’information, c’est que l’incitation ou la participation Ă  des actions de dĂ©sobĂ©issance civile n’est pas mentionnĂ©e. Ce mode d’action semble poser beaucoup de problĂšmes aux anarchistes. Je ne sais pas pourquoi. Il semble bien qu’une rĂ©volution qui utiliserait ce genre de moyen ne serait pas une Vraie RĂ©volution. La rĂ©volution syrienne, dont Omar Aziz, anarchiste dĂ©clarĂ©, avait dit avant d’ĂȘtre assassinĂ© : « Nous ne sommes pas moins que les travailleurs de la Commune de Paris : ils ont rĂ©sistĂ© pendant 70 jours et nous, nous continuons encore aprĂšs un an et demi. Â», n’a jamais Ă©tĂ© reconnue comme telle alors que le Rojavah, kalachnikov au poing, a rassemblĂ© tous les suffrages. Il en est de mĂȘme pour la rĂ©volution soudanaise qui s’est refusĂ© Ă  prendre les armes contre la clique de gĂ©nĂ©raux criminels qui se maintient au pouvoir appuyĂ©e sur les milices qui semĂšrent la terreur au Darfour. Deux femmes, deux AmĂ©ricaines, Erica Chenoweth et Maria Stephan, peu convaincues de l’efficacitĂ© de ce genre de mĂ©thodes, ont rassemblĂ© toutes les donnĂ©es possibles Ă  ce sujet. Partant d’une base mondiale de donnĂ©es en sciences sociales et politiques, et aprĂšs une Ă©tude rigoureuse, chiffrĂ©e et « multivariĂ©e Â» des faits, le livre d’Erica Pouvoir de la non-violence, (sous-titrĂ© Pourquoi la rĂ©sistance civile marche) revient sur la question. Il s’agit d’une recherche des plus nuancĂ©es qui compare en efficacitĂ© 323 campagnes de rĂ©sistance violentes et/ou non-violentes couvrant une pĂ©riode de 1900 Ă  2006. De nombreux graphiques et tableaux complĂštent le texte, de mĂȘme qu’un « appendice Â» sur la Toile : les deux chercheuses amĂ©ricaines concluent leur travail en Ă©nonçant que « les mouvements principalement non-violents ont atteint deux fois plus souvent leurs objectifs que les mouvements violents Â», et que, depuis 1900, « une campagne non-violente sur quatre s’est conclue par un Ă©chec complet Â». Il est possible de se demander pourquoi ce que l’on peut dĂ©signer comme action directe non-violente suscite une telle vague de rĂ©crimination parmi nous.

L’action armĂ©e n’est du ressort que de quelques-uns, jeunes, mecs la plupart du temps. La dĂ©sobĂ©issance civile peut ĂȘtre pratiquĂ©e par tous, quels que soient le sexe, l’ñge, la race, le genre, l’orientation sexuelle, que sais-je ? Au fond, ce n’est que le passage de la lutte sociale Ă  la lutte politique, l’ennemi Ă©tant momentanĂ©ment diffĂ©rent. Aujourd’hui en Ukraine il y a un grand nombre d’actions de ce type. Au Belarus, il y a des sabotages de voies ferrĂ©es pour ralentir l’arrivĂ©e des renforts en matĂ©riel et nourriture.

Peut-on simplement imaginer un pays d’oĂč les industries d’armement seraient absentes ? Un pays oĂč la dĂ©sobĂ©issance civile ferait l’objet d’enseignement Ă  l’école. Un pays qui n’aurait pas besoin de hĂ©ros morts au combat. Un pays anarchiste pour tout dire ! Un pays qui ne serait pourtant pas Ă  l’abri d’envie de conquĂȘte mais dont le conquĂ©rant potentiel saurait qu’il ne pourrait rien en faire.

Nous connaissons aujourd’hui les vainqueurs de cette guerre ignoble en Ukraine, ce sont ensemble les fabricants d’armes et les cimentiers. Pourquoi pas ?

Pierre Sommermeyer, individuel




Source: Monde-libertaire.fr