DĂ©cembre 1, 2021
Par ZEKA
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L’incomprĂ©hension des partis et intellectuels de gauche face Ă  la situation engendrĂ©e par le Covid aura des consĂ©quences dĂ©sastreuses. Une fois de plus c’est l’extrĂȘme-droite qui a rĂ©ussi Ă  capter la dissidence populaire, rĂ©duisant toute chance de renverser son hĂ©gĂ©monie.

N’y avait-il vraiment aucune critique progressiste Ă  formuler Ă  l’encontre de la mise en quarantaine d’individus en bonne santĂ©, de laboratoires avides de milliards, d’un tel moment de fragilitĂ© collective utilisĂ© cyniquement pour laminer toutes les libertĂ©s publiques ?

Une analyse de Toby GREEN (professeur d’histoire au Kings College London, auteur de The Covid Consensus: The New Politics of Global Inequality) et Thomas FAZI (Ă©crivain, journaliste et traducteur, auteur de Reclaiming the State).

Initialement publiée le 23 novembre sur UnHerd, nous vous en proposons ici la traduction de Laurent, sociologue et ami de longue date.

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Tout au long des diffĂ©rentes phases de la pandĂ©mie mondiale, les prĂ©fĂ©rences des gens en termes de stratĂ©gies Ă©pidĂ©miologiques ont eu tendance Ă  recouper Ă©troitement leur orientation politique. Depuis que Donald Trump et Jair Bolsonaro ont exprimĂ© des doutes quant au bien-fondĂ© d’une stratĂ©gie de confinement en mars 2020, la plupart des libĂ©raux et de ceux qui se situent Ă  gauche de l’échiquier politique occidental se sont empressĂ©s d’adhĂ©rer Ă  cette stratĂ©gie, tout comme ils adhĂšreront ensuite Ă  la logique des passeports vaccinaux. Aujourd’hui, alors que les pays europĂ©ens expĂ©rimentent des restrictions de plus en plus importantes Ă  l’égard des personnes non vaccinĂ©es, les commentateurs de gauche – habituellement si prompts Ă  dĂ©fendre les minoritĂ©s victimes de discrimination – se distinguent par leur silence.

En tant qu’écrivains qui se sont toujours positionnĂ©s Ă  gauche, nous sommes troublĂ©s par cette tournure des Ă©vĂ©nements. N’y a-t-il vraiment aucune critique progressiste Ă  formuler Ă  l’encontre de la mise en quarantaine d’individus en bonne santĂ©, alors que les derniĂšres recherches indiquent qu’il existe qu’une diffĂ©rence infime en termes de transmission du virus entre les personnes vaccinĂ©es et non vaccinĂ©es ? La rĂ©ponse de la gauche au covid apparaĂźt maintenant comme faisant partie d’une crise plus large dans la politique et la pensĂ©e de gauche – une crise qui dure depuis au moins trois dĂ©cennies. Il est donc important d’identifier le processus par lequel cette crise a pris forme.

La gauche a adopté le confinement pour de mauvaises raisons

Au cours de la premiĂšre phase de la pandĂ©mie – celle des confinements – ce sont les partisans de la droite culturelle et Ă©conomique qui ont Ă©tĂ© les plus enclins Ă  souligner les dommages sociaux, Ă©conomiques et psychologiques en rĂ©sultant. Dans le mĂȘme temps, le scepticisme initial de Donald Trump Ă  l’égard de ce verrouillage de la sociĂ©tĂ© a rendu cette position intenable pour la plupart de ceux qui penchent vers la gauche culturelle et Ă©conomique. Les algorithmes des mĂ©dias sociaux ont ensuite alimentĂ© davantage cette polarisation. TrĂšs rapidement, les gauches occidentales ont donc adoptĂ© le confinement, considĂ©rĂ© comme un choix « pro-vie Â» et « pro-collectif Â» – une politique qui, en thĂ©orie, dĂ©fend la santĂ© publique ou le droit collectif Ă  la santĂ©. Pendant ce temps, toute critique des confinements Ă©tait stigmatisĂ©e comme une approche « de droite Â», « pro-Ă©conomie Â» et « pro-individuelle Â», accusĂ©e de privilĂ©gier le « profit Â» et le « business as usual Â» sur la vie des gens.

En somme, des dĂ©cennies de polarisation politique ont instantanĂ©ment politisĂ© une question de santĂ© publique, sans permettre aucune discussion sur ce que serait une rĂ©ponse cohĂ©rente de la gauche. En mĂȘme temps, la position de la gauche l’éloignait de toute forme de base ouvriĂšre, puisque les travailleurs Ă  faible revenu Ă©taient les plus gravement touchĂ©s par les impacts socio-Ă©conomiques des politiques de confinement continu, et Ă©taient Ă©galement ceux qui Ă©taient les plus susceptibles de travailler pendant que les classes moyennes et supĂ©rieures dĂ©couvraient le tĂ©lĂ©travail et les rĂ©unions Zoom. Ces mĂȘmes lignes de fracture politiques sont apparues pendant les campagnes vaccinales, puis avec la question des passeports sanitaires. La rĂ©sistance est associĂ©e Ă  la droite, tandis que les membres de la gauche traditionnelle soutiennent gĂ©nĂ©ralement les deux mesures. L’opposition est diabolisĂ©e comme un mĂ©lange confus d’irrationalisme anti-science et de libertarisme individualiste.

Mais pourquoi la quasi-totalitĂ© des partis et des syndicats de gauche ont-ils soutenu pratiquement toutes les mesures proposĂ©es par les gouvernements dans la gestion du Covid ? Comment une vision aussi simpliste de la relation entre la santĂ© et l’économie a-t-elle pu Ă©merger, une vision qui tourne en dĂ©rision des dĂ©cennies de recherches en sciences sociales montrant Ă  quel point la richesse et la santĂ© sont liĂ©es ? Pourquoi la gauche a-t-elle ignorĂ© l’augmentation massive des inĂ©galitĂ©s, l’attaque contre les pauvres, contre les pays pauvres, contre les femmes et contre les enfants, le traitement cruel des personnes ĂągĂ©es, et l’énorme augmentation de la richesse des individus et des sociĂ©tĂ©s les plus riches rĂ©sultant de ces politiques ? Comment, en ce qui concerne le dĂ©veloppement et le dĂ©ploiement des vaccins, la gauche a-t-elle fini par ridiculiser l’idĂ©e mĂȘme que, compte tenu de l’argent en jeu, et alors que BioNTech, Moderna et Pfizer gagnent actuellement Ă  eux trois plus de 1.000 dollars par seconde avec les vaccins Covid, les fabricants de vaccins pourraient avoir des motivations autres que le « bien public Â» en jeu ? Et comment est-il possible que la gauche, souvent en butte Ă  la rĂ©pression de l’État, semble aujourd’hui inconsciente des implications Ă©thiques et politiques inquiĂ©tantes des passeports sanitaires ?

Alors que la guerre froide a coĂŻncidĂ© avec l’ùre de la dĂ©colonisation et la montĂ©e d’une politique antiraciste mondiale, la fin de la guerre froide a marquĂ© le dĂ©but d’une crise existentielle pour les partis politiques de gauche. La montĂ©e de l’hĂ©gĂ©monie Ă©conomique nĂ©olibĂ©rale, de la mondialisation et du transnationalisme d’entreprise a sapĂ© la vision historique de l’État organisant la redistribution. En outre, comme l’a Ă©crit le thĂ©oricien brĂ©silien Roberto Mangabeira Unger, la gauche a toujours prospĂ©rĂ© dans les pĂ©riodes de grande crise (la rĂ©volution russe a bĂ©nĂ©ficiĂ© de la premiĂšre guerre mondiale et le rĂ©formisme social des suites de la deuxiĂšme guerre mondiale). Cette histoire peut expliquer en partie le positionnement de la gauche aujourd’hui : amplifier la crise et la prolonger par des restrictions sans fin est peut-ĂȘtre considĂ©rĂ© par certains comme un moyen de reconstruire la politique de gauche aprĂšs des dĂ©cennies de crise existentielle.

La gauche n’a pas compris le rĂŽle de l’Etat dans la gouvernance nĂ©o-libĂ©rale

La mauvaise comprĂ©hension de la nature du nĂ©olibĂ©ralisme par la gauche peut Ă©galement avoir affectĂ© sa rĂ©ponse Ă  la crise. La plupart des gens de gauche pensent que le nĂ©olibĂ©ralisme a impliquĂ© un « retrait Â» ou un « Ă©videment Â» de l’État en faveur du marchĂ©. Ils ont donc interprĂ©tĂ© l’activisme du gouvernement tout au long de la pandĂ©mie comme un « retour de l’État Â» bienvenu, potentiellement capable, selon eux, de renverser le projet prĂ©tendument anti-Ă©tatique du nĂ©olibĂ©ralisme. Le problĂšme avec cet argument, mĂȘme en acceptant sa logique douteuse, est que le nĂ©olibĂ©ralisme n’a pas du tout entraĂźnĂ© un dĂ©pĂ©rissement de l’État. Au contraire, la taille de l’État en pourcentage du PIB a continuĂ© Ă  augmenter tout au long de l’ùre nĂ©olibĂ©rale.

Cela ne devrait pas ĂȘtre une surprise. Le nĂ©olibĂ©ralisme s’appuie sur une intervention extensive de l’État tout autant que le « keynĂ©sianisme Â», sauf que l’État intervient maintenant presque exclusivement pour servir les intĂ©rĂȘts du grand capital, pour faire la police dans les classes ouvriĂšres, renflouer les grandes banques et les entreprises qui feraient autrement faillite, etc. En effet, Ă  bien des Ă©gards, le capital est aujourd’hui plus dĂ©pendant de l’État que jamais. Comme le notent Shimshon Bichler et Jonathan Nitzan : « Au fur et Ă  mesure que le capitalisme se dĂ©veloppe, les gouvernements et les grandes entreprises deviennent de plus en plus imbriquĂ©s. (
) Le mode de pouvoir capitaliste et les coalitions de capitaux dominants qui le gouvernent ne nĂ©cessitent pas de petits gouvernements. En fait, Ă  bien des Ă©gards, ils ont besoin de gouvernements plus forts Â». Aujourd’hui, le nĂ©olibĂ©ralisme s’apparente davantage Ă  une forme de capitalisme monopolistique d’État – ou de corporatocraty – qu’au capitalisme de marchĂ© libre de petits États qu’il prĂ©tend souvent ĂȘtre. Cela explique en partie pourquoi il a produit des appareils d’État de plus en plus puissants, interventionnistes, voire autoritaires.

En soi, cela rend embarrassante la naĂŻvetĂ© de la gauche qui se rĂ©jouit d’un « retour de l’État Â» inexistant. Et le pire, c’est qu’elle a dĂ©jĂ  commis cette erreur auparavant. MĂȘme au lendemain de la crise financiĂšre de 2008, de nombreux membres de la gauche ont saluĂ© les importants dĂ©ficits publics comme « le retour de Keynes Â» alors que, en rĂ©alitĂ©, ces mesures n’avaient pas grand-chose Ă  voir avec Keynes, qui conseillait de recourir aux dĂ©penses publiques pour atteindre le plein emploi, et visaient plutĂŽt Ă  soutenir les coupables de la crise, les grandes banques. Elles ont Ă©galement Ă©tĂ© suivies d’une attaque sans prĂ©cĂ©dent contre les systĂšmes de protection sociale et les droits des travailleurs dans toute l’Europe.

C’est un peu la mĂȘme chose qui se produit aujourd’hui, alors que les contrats publics pour les tests Covid, les masques, les vaccins et, maintenant, les technologies de passeport vaccinal, sont attribuĂ©s Ă  des sociĂ©tĂ©s transnationales (souvent dans le cadre d’accords louches qui transpirent le copinage et les conflits d’intĂ©rĂȘts). Pendant ce temps, les citoyens voient leur vie et leurs moyens de subsistance bouleversĂ©s par la « nouvelle normalitĂ© Â». Le fait que la gauche semble complĂštement inconsciente de ce phĂ©nomĂšne est particuliĂšrement dĂ©routant. AprĂšs tout, l’idĂ©e que les gouvernements ont tendance Ă  exploiter les crises pour renforcer l’agenda nĂ©olibĂ©ral est un Ă©lĂ©ment essentiel de la littĂ©rature rĂ©cente de la gauche. Pierre Dardot et Christian Laval, par exemple, ont affirmĂ© que sous le nĂ©olibĂ©ralisme, la crise est devenue une « mĂ©thode de gouvernement Â». Plus cĂ©lĂšbre encore, dans son livre La stratĂ©gie du choc (2007), Naomi Klein a explorĂ© l’idĂ©e d’un « capitalisme du dĂ©sastre Â». Sa thĂšse centrale est que, dans les moments de peur et de dĂ©sorientation du public, il est plus facile de rĂ©organiser les sociĂ©tĂ©s : des changements spectaculaires de l’ordre Ă©conomique existant, qui seraient normalement politiquement impossibles, sont imposĂ©s en succession rapide avant que le public ait eu le temps de comprendre ce qui se passe.

Une dynamique similaire est Ă  l’Ɠuvre aujourd’hui. Prenez, par exemple, les mesures de surveillance high-tech, les cartes d’identitĂ© numĂ©riques, la rĂ©pression des manifestations publiques et la multiplication trĂšs rapide des lois introduites par les gouvernements pour lutter contre l’épidĂ©mie de coronavirus. Si l’on se fie Ă  l’histoire rĂ©cente, les gouvernements trouveront sĂ»rement le moyen de rendre permanentes un grand nombre de ces rĂšgles d’urgence, comme ils l’ont fait avec une grande partie de la lĂ©gislation antiterroriste de l’aprĂšs-11 septembre. Comme l’a notĂ© Edward Snowden : « Lorsque nous voyons des mesures d’urgence adoptĂ©es, en particulier aujourd’hui, elles ont tendance Ă  ĂȘtre collantes. L’urgence a tendance Ă  s’étendre Â». Cela confirme Ă©galement les idĂ©es sur l’« Ă©tat d’exception Â» avancĂ©es par le philosophe italien Giorgio Agamben, qui a pourtant Ă©tĂ© vilipendĂ© par le courant dominant de la gauche pour sa position anti-confinement.

En dĂ©finitive, toute forme d’action gouvernementale doit ĂȘtre jugĂ©e en fonction de ce qu’elle reprĂ©sente rĂ©ellement. Nous soutenons l’intervention du gouvernement si elle sert Ă  promouvoir les droits des travailleurs et des minoritĂ©s, Ă  crĂ©er le plein emploi, Ă  fournir des services publics essentiels, Ă  contenir le pouvoir des entreprises, Ă  corriger les dysfonctionnements des marchĂ©s, Ă  prendre le contrĂŽle d’industries cruciales dans l’intĂ©rĂȘt public. Mais au cours des 18 derniers mois, nous avons assistĂ© Ă  l’exact opposĂ© : un renforcement sans prĂ©cĂ©dent des mastodontes transnationaux et de leurs oligarques aux dĂ©pens des travailleurs et des entreprises locales. Un rapport publiĂ© le mois dernier sur la base des donnĂ©es de Forbes a montrĂ© que les seuls milliardaires amĂ©ricains ont vu leur fortune augmenter de 2 000 milliards de dollars amĂ©ricains pendant la pandĂ©mie.

Un autre fantasme de gauche qui a Ă©tĂ© dĂ©menti par la rĂ©alitĂ© est l’idĂ©e que la pandĂ©mie ferait naĂźtre un nouvel esprit collectif, capable de surmonter des dĂ©cennies d’individualisme nĂ©olibĂ©ral. Au contraire, la pandĂ©mie a encore plus fracturĂ© les sociĂ©tĂ©s : entre les vaccinĂ©s et les non-vaccinĂ©s, entre ceux qui peuvent rĂ©colter les bĂ©nĂ©fices du travail intelligent et ceux qui ne le peuvent pas. De plus, un peuple composĂ© d’individus traumatisĂ©s, arrachĂ©s Ă  leurs proches, amenĂ©s Ă  se craindre les uns les autres en tant que vecteurs potentiels de maladies, terrifiĂ©s par le contact physique, n’est guĂšre un bon terreau pour la solidaritĂ© collective.

Mais peut-ĂȘtre la rĂ©ponse de la gauche peut-elle ĂȘtre mieux comprise en termes individuels plutĂŽt que collectifs. La thĂ©orie psychanalytique classique a Ă©tabli un lien clair entre le plaisir et l’autoritĂ© : l’expĂ©rience d’un grand plaisir (assouvissant le « principe de plaisir Â») peut souvent ĂȘtre suivie d’un dĂ©sir d’autoritĂ© et de contrĂŽle renouvelĂ©s, manifestĂ© par l’ego ou le « principe de rĂ©alitĂ© Â». Cela peut en effet produire une forme subvertie de plaisir. Les deux derniĂšres dĂ©cennies de mondialisation ont vu une Ă©norme expansion du « plaisir de l’expĂ©rience Â», partagĂ© par la classe libĂ©rale mondiale de plus en plus transnationale, dont beaucoup, de maniĂšre assez curieuse en termes historiques, se sont identifiĂ©s comme Ă©tant de gauche (et ont en effet usurpĂ© de plus en plus cette position aux circonscriptions traditionnelles de la classe ouvriĂšre de gauche). Cette augmentation massive du plaisir et de l’expĂ©rience vĂ©cue au sein des catĂ©gories sociales les plus fortunĂ©es s’est accompagnĂ©e d’un sĂ©cularisme croissant et de l’absence de toute contrainte ou autoritĂ© morale reconnue. Du point de vue de la psychanalyse, le soutien de cette classe aux « mesures Covid Â» s’explique assez facilement en ces termes : comme l’apparition souhaitĂ©e d’une coterie de mesures restrictives et autoritaires qui peuvent ĂȘtre imposĂ©es pour restreindre le plaisir, dans le cadre strict d’un code moral qui intervient lĂ  oĂč il n’y en avait pas auparavant.

La gauche entretient une foi naĂŻve dans la Science

Un autre facteur expliquant l’adhĂ©sion de la gauche aux « mesures Covid Â» est sa foi aveugle dans la « science Â». Celle-ci trouve ses racines dans la foi traditionnelle de la gauche dans le rationalisme. Cependant, une chose est de croire aux vertus indĂ©niables de la mĂ©thode scientifique, une autre est d’ĂȘtre complĂštement inconscient de la façon dont ceux qui sont au pouvoir exploitent la « science Â» pour faire avancer leur agenda. Pouvoir faire appel Ă  des « donnĂ©es scientifiques solides Â» pour justifier ses choix politiques est un outil incroyablement puissant entre les mains des gouvernements. C’est, en fait, l’essence mĂȘme de la technocratie. Toutefois, cela signifie qu’il faut sĂ©lectionner avec soin les « donnĂ©es scientifiques Â» qui soutiennent son programme et marginaliser agressivement toute autre opinion, quelle que soit sa valeur scientifique.

C’est ce qui se passe depuis des annĂ©es dans le domaine de l’économie. Est-il vraiment difficile de croire qu’une telle prise de contrĂŽle par les entreprises se produit aujourd’hui dans le domaine de la science mĂ©dicale ? Pas selon John Ioannidis, professeur de mĂ©decine et d’épidĂ©miologie Ă  l’universitĂ© de Stanford. Ioannidis a fait la une des journaux au dĂ©but de l’annĂ©e 2021 lorsqu’il a publiĂ©, avec certains de ses collĂšgues, un article affirmant qu’il n’y avait aucune diffĂ©rence pratique en termes Ă©pidĂ©miologiques entre les pays qui avaient mis en place un systĂšme de verrouillage (type confinement) et ceux qui ne l’avaient pas fait. La rĂ©action contre cet article – et contre Ioannidis en particulier – a Ă©tĂ© fĂ©roce, surtout parmi ses collĂšgues scientifiques.

Cela explique sa rĂ©cente dĂ©nonciation cinglante de sa propre profession. Dans un article intitulĂ© « How the Pandemic Is Changing the Norms of Science Â», Ioannidis note que la plupart des gens – surtout Ă  gauche – semblent penser que la science fonctionne selon « les normes mertoniennes de communautarisme scientifique, d’universalisme, de dĂ©sintĂ©ressement et de scepticisme organisĂ© Â». Mais, hĂ©las, ce n’est pas ainsi que fonctionne rĂ©ellement la communautĂ© scientifique, explique Ioannidis. Avec la pandĂ©mie, les conflits d’intĂ©rĂȘts des entreprises ont explosĂ©, et pourtant en parler est devenu un anathĂšme. Il poursuit : « Les consultants qui ont gagnĂ© des millions de dollars en conseillant des entreprises et des gouvernements ont obtenu des postes prestigieux, du pouvoir et des Ă©loges publics, tandis que les scientifiques qui travaillaient bĂ©nĂ©volement mais osaient remettre en question les rĂ©cits dominants Ă©taient accusĂ©s d’ĂȘtre en conflit. Le scepticisme organisĂ© Ă©tait considĂ©rĂ© comme une menace pour la santĂ© publique. Il y a eu un affrontement entre deux Ă©coles de pensĂ©e, la santĂ© publique autoritaire contre la science – et la science a perdu Â».

La gauche s’est perdue, elle risque mĂȘme de disparaĂźtre

En dĂ©finitive, le mĂ©pris flagrant et la moquerie de la gauche Ă  l’égard des prĂ©occupations lĂ©gitimes des gens (concernant les confinements, les vaccins ou les passeports sanitaires) sont honteux. Non seulement ces prĂ©occupations sont enracinĂ©es dans des difficultĂ©s rĂ©elles, mais elles dĂ©coulent Ă©galement d’une mĂ©fiance lĂ©gitime envers les gouvernements et les institutions qui ont Ă©tĂ© indĂ©niablement capturĂ©s par les intĂ©rĂȘts des entreprises. Quiconque, comme nous, est favorable Ă  un État vĂ©ritablement progressiste et interventionniste doit rĂ©pondre Ă  ces prĂ©occupations, et non les rejeter.

Mais lĂ  oĂč la rĂ©ponse de la gauche s’est avĂ©rĂ©e la plus insuffisante, c’est sur la scĂšne mondiale, en ce qui concerne la relation entre les restrictions de libertĂ©s et l’aggravation de la pauvretĂ© dans le Sud. N’a-t-elle vraiment rien Ă  dire sur l’énorme augmentation des mariages d’enfants, l’effondrement de la scolarisation et la destruction de l’emploi formel au Nigeria, oĂč l’agence nationale de statistiques suggĂšre que 20% des personnes ont perdu leur emploi pendant les confinements ? Qu’en est-il du fait que le pays prĂ©sentant les chiffres les plus Ă©levĂ©s en matiĂšre de mortalitĂ© Covid et de taux de surmortalitĂ© pour 2020 est le PĂ©rou, qui a connu l’un des confinements les plus stricts au monde ? Sur tout cela, elle a Ă©tĂ© pratiquement silencieuse. Cette position doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e en relation avec la prĂ©Ă©minence de la politique nationaliste sur la scĂšne mondiale : l’échec Ă©lectoral des internationalistes de gauche tels que Jeremy Corbyn signifie que les questions mondiales plus larges ont eu peu de prise lorsqu’il s’est agi de considĂ©rer une rĂ©ponse plus large de la gauche occidentale au Covid-19.

Il convient de mentionner que certains mouvements de gauche, radicaux et socialistes, se sont prononcĂ©s contre la gestion actuelle de la pandĂ©mie. Il s’agit notamment de Black Lives Matter aux Etats-Unis, des Left Lockdown Sceptics au Royaume-Uni, de la gauche urbaine chilienne, de Wu Ming en Italie et, surtout, de l’alliance des sociaux-dĂ©mocrates et des Verts qui gouverne actuellement la SuĂšde. Mais tout le spectre de l’opinion de gauche a Ă©tĂ© ignorĂ©, en partie en raison du petit nombre de mĂ©dias de gauche, mais aussi en raison de la marginalisation des opinions dissidentes par cette mĂȘme gauche intellectuellement dominante.

Au final, il s’agit d’un Ă©chec historique de la gauche, qui aura des consĂ©quences dĂ©sastreuses. Toute forme de dissidence populaire est susceptible d’ĂȘtre captĂ©e une fois de plus par l’extrĂȘme-droite, rĂ©duisant Ă  nĂ©ant toute chance pour la gauche de gagner les Ă©lecteurs dont elle a besoin pour renverser l’hĂ©gĂ©monie de la droite. Pendant ce temps, la gauche s’accroche Ă  une technocratie d’experts sĂ©vĂšrement minĂ©e par ce qui s’avĂšre ĂȘtre une gestion catastrophique de la pandĂ©mie en termes de progressisme social. Alors que toute forme de gauche viable et Ă©ligible s’évanouit dans le passĂ©, le dĂ©bat contradictoire et la libertĂ© de ne pas ĂȘtre d’accord, qui sont au cƓur de tout vĂ©ritable processus dĂ©mocratique, risquent fort de disparaĂźtre avec elle.




Source: Zeka.noblogs.org