Décembre 27, 2020
Par ZEKA
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L’influence du philosophe Giorgio Agamben est parfois réduite par les différents courants académiques italiens, mais c’est justement la réponse académique qui a généré les interventions du philosophe romain, publiées à partir de février 2020 dans la rubrique Una voce du site Quodlibet.it, et qui esquissent une autre réalité. Les interventions d’Agambien sur l’état d’exception gouvernementale et sur la terreur sanitaire à laquelle nous sommes soumis depuis le mois de janvier, en raison ou en vertu de l’épidémie de Covid-19, ont produit une série de réflexions directes ou indirectes, dans les magazines ou sur les réseaux sociaux. Il est donc difficile de minimiser l’importance de ce penseur contemporain.

Dans une conférence inaugurale tenue à l’IUAV à Venise en 2006, Agamben signalait de façon significative, à travers certains index, la relation entretenue entre un auteur dit « contemporain » [] avec son propre présent. Il convient de rappeler ici quelques-unes de ces caractéristiques, en les séparant de l’argumentation d’origine, afin de comprendre les interventions publiées sur le site « Quodlibet » (dont certaines ont été retranscrite sur ce blog) et que l’on trouve dans le recueil Où en sommes-nous ? L’épidémie comme politique.

Partant du prologue de Où en sommes-nous ?, intitulé « Avertissement », Agamben explique le but de ses interventions qui, bien que claires dès les premières publications, ne sont pas toujours évidentes dans les rangs des détracteurs et des défenseurs de la doxa, lesquels n’ont de cesse d’intervenir pour critiquer ou, bien pire, se permettent de corriger sa pensée []. L’intention de son intervention était de réfléchir aux « conséquences éthiques et politiques de la pandémie et de définir la transformation des paradigmes politiques que dessinaient les mesures d’exception » [].

Agamben écrit : « Il appartient vraiment à son temps, il est vraiment “contemporain” celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui [son temps] ou qui ne s’adapte pas à ses exigences, lesquelles sont souvent dépassées […], il est plus capable que d’autres de percevoir et de saisir son temps » []. Dans la même perspective, nous lirons plus loin que « le contemporain est celui qui garde son regard fixé sur son temps, pour percevoir non les lumières, mais les ténèbres » et, enfin, ce contemporain est aussi celui qui « divise et interpole le temps en étant capable de le transformer et de le relier à d’autres époques, de lire son histoire d’une manière inédite, de la citer selon un besoin qui ne vient en aucune manière de sa volonté, mais d’un besoin auquel il ne peut manquer de répondre ».

Dans la juste continuité des études auxquelles l’auteur s’intéresse depuis une vingtaine d’années concernant l’état d’exception et la dynamique du fondement politique à travers l’exclusion de l’homo sacer [], mais aussi au caractère omniprésent des dispositifs [], Agamben s’intéresse à l’événement de l’épidémie. Il y retrace le récit qui combine la prolongation indéfinie d’un état d’exception (désormais dépourvu de sens propre) et la dictature médico-sanitaire [] (pour la défense de la santé au sens biologique uniquement), deux instruments de nos gouvernements qui trouvent leur marque dans la « biosécurité ».

Pour preuve, considérons que l’épidémie n’est jamais traitée par l’auteur dans ses aspects technico-sanitaires []. L’auteur, en effet, sans entrer dans le fond de son origine et de sa propagation, se borne à s’interroger sur le décalage entre les descriptions de la maladie donnée par des institutions reconnues (comme le Conseil national de la recherche, l’OMS, l’ARS, etc.), sur les mesures prises pour son endiguement et, plus généralement, sur le caractère éthique des mesures dictées au nom de la sécurité et alimentées par la terreur.

Deux hypothèses se croisent. Une première, d’ordre juridique, indique la perte de légitimité des pouvoirs institutionnels qui ont décidé d’abandonner les « paradigmes des démocraties bourgeoises, avec leurs droits, leurs parlementaires et leurs constitutions », au profit d’un paradigme de gouvernement fondé sur la normalisation de l’exception et, par conséquent, sur le caractère incontestable de ses mesures arbitraires et sans fondement ; une seconde, de nature purement politique, dénonce l’insécurité qui, collectivement encouragée et non déployée au sein d’une communauté réelle, induit toute singularité pour protéger sa propre vie (nue), se soumettant à des mesures coercitives technico-sanitaires qui semblent l’annihiler plutôt que de la défendre.

Il ne s’agit pas de détecter une pratique gouvernementale dans l’état d’urgence – un aspect connu de la littérature sur la gouvernance néolibérale [] – ni de réveiller ceux qui, ayant abandonné leur rôle de résistants depuis des années, trouvent dans la sécurité médicale, sûre et tangible, une réalisation de leurs rêves, mais plutôt de regarder l’obscurité de notre temps et, ramenant la question à une dimension humaine collective, de se demander : « Qu’est-ce qu’une société qui n’a d’autre valeur que la survie ? ». S’il est en fait évident qu’une société en état d’urgence perpétuelle ne peut être libre et que les énergies d’un peuple visant uniquement à sauvegarder la vie répondent facilement aux revendications tyranniques du gouvernement, ce qui se passe lorsque la santé devient une obligation légale est moins évident. Nous ne savons pas quel genre de statut la citoyenneté du futur prendra, mais nous avons quelques éléments du présent qui nous permettent de souligner la nature du problème : la combinaison d’une législation d’urgence, dans laquelle le pouvoir exécutif supplante le législatif, excluant tout sens à l’ordre démocratique, et l’incitation à un comportement social qui donne du sens à l’expérience vitale même lorsqu’elle est réduite à son essence biologique-végétative. Cela est dangereux, ne serait-ce que pour le souvenir de ce qui s’est passé avec le nazisme, dans lequel ces conditions ont fonctionné simultanément.

Sans nécessairement recourir à la mémoire du passé, une idée des effets d’une gouvernance de la sécurité et de la santé sur la citoyenneté peut se déduire de la manière dont il a été décidé de « reconvertir » le travail et les études. Enfermés chez eux, isolés et liés au calcul de la performance, les individus perdent toute possibilité de communiquer et de s’établir en communauté ; la possibilité de toute activité politique est définitivement écartée, le tout – ironiquement – au nom d’une épidémie qui tire son origine du concept de « corps politique », demos [].

Revenons maintenant aux biais par lesquels le contemporain établit un rapport avec son temps. Quand Agamben rappelle à l’Église que « le pape François a embrassé les lépreux » et que les professeurs qui travaillent actuellement en ligne « sont l’équivalent parfait des professeurs qui, en 1931, jurèrent allégeance au régime fasciste », il saisit clairement le négatif de l’intrigue de notre réalité, il ignore les revendications narratives de son temps et aborde les événements historiques selon un besoin qu’il juge impératif, se révélant ainsi contemporain.

Nous pouvons différer de la manière dont l’auteur combine les éléments de cette époque qui est le présent, mais cela n’a rien à voir avec sa capacité à répondre avec courage aux questions de notre temps.


D’après le Laboratoire d’Archéologie Philosophique (Archeologiafilosofica.it)
Traduit de l’italien par Zeka.

Illustration : La Lithotomie, ou l’Extraction de la pierre de folie, Jérôme Bosch, 1494.

Notes & références

  1. Par contemporain, nous entendons ici celui/celle qui étudie ou présente des événements, des éléments, des objets d’analyse en tant qu’ils sont contemporains, en dehors de leur évolution. []
  2. Dénoncer la mystification construite autour du grand événement spectaculaire Covid-19 (que nous distinguons du virus Sars-CoV-2) et les formes de gouvernements et de contrôle des population qui se reféfinissent globalement, ne signifie pas défendre la normalité dévastatrice du premier, ni de de positionner en faveur d’un retour à la normalité. Tout comme cela ne signifie pas nier la mort des gens. Pourtant, nous constatons nous-mêmes chaque jour, de la part de penseurs auto-proclamés issus — et c’est là le plus inquiétant — de nos mouvements antiautoritaires (ou présentés comme tels) une volonté, consciente ou pas, d’obscurcir voire d’empêcher tout débat contradictoire. []
  3. G. Agamben, in Où sommes-nous ? L’épidémie comme politique, Quodlibet, Macerata 2020, p. 11. []
  4. G. Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Nottetempo, Milan 2008, p. 9. []
  5. Dans la Rome antique, littérallement « l’homme sacré », un individu qui n’a plus de droits civiques. []
  6. G. Agamben, Homo sacer. Pouvoir souverain et vie nue, Einaudi, Turin 1995; G. Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Nottetempo, Milan 2006. []
  7. Lire à ce sujet la traduction (en français) d’un essai initialement paru sur Contra Toda Nocividad, et publié le 24 décembre 2020 sur le site Attaque : https://attaque.noblogs.org/post/2020/12/24/madrid-espagne-contre-lapplication-carte-de-sante-virtuelle-et-la-dictature-de-la-techno-sante/ []
  8. « Je n’ai pas l’intention d’entrer dans le débat scientifique sur l’épidémie, je m’intéresse aux conséquences éthiques et politiques extrêmement graves qui en découlent » dans G. Agamben,  Où en sommes-nous ?, Cit., 37-8. []
  9. « La gouvernance néolibérale fait référence à un mode de gestion qui diffuse ou facilite l’arrimage de la logique du marché à l’organisation des pratiques. Malgré sa présentation comme une simple technique gestionnaire, la gouvernance encadre ses possibilités et ses ressortissants dans une logique néolibérale », Lebel (2010, p. 118). []
  10. Il est principalement connu pour être à la racine du mot démocratie qui signifie aujourd’hui le « pouvoir » (kratos) du « peuple » (démos). []



Source: Zeka.noblogs.org