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La question des « classes intermĂ©diaires Â», c’est-Ă -dire des couches sociales qui n’appartiendraient pas strictement au prolĂ©tariat ou Ă  la bourgeoisie, a toujours fait dĂ©bat chez les rĂ©volutionnaires : leur existence, leur position dans les rapports de production, leur rĂŽle dans la lutte des classes et les alliances possibles avec elles
 Elle a aussi Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e derniĂšrement lors des chantiers d’analyse de classe parisiens. Alain Bihr, thĂ©oricien communiste libertaire et sociologue, s’était penchĂ© sur la question dans « Entre bourgeoisie et prolĂ©tariat, l’encadrement capitaliste [1] Â». Quelques Ă©lĂ©ments.

Alain Bihr veut dĂ©montrer que la sociĂ©tĂ© capitaliste se structure non pas autour de seulement deux classes (bourgeoisie et prolĂ©tariat), mais autour de trois, en prouvant l’existence du troisiĂšme larron : la classe d’encadrement. Cette classe se distingue Ă  la fois de la classe du capital, composĂ©e des agents qui « dirigent le procĂšs global de reproduction du capital [
] en fonction de leurs intĂ©rĂȘts propres Â» et du prolĂ©tariat, qui est expropriĂ© de « la maĂźtrise de l’ensemble de ses conditions sociales d’existence Â» et exĂ©cute le processus de production. La classe d’encadrement, elle, « se compose de tous les agents qui mettent en Ɠuvre, organisent, conçoivent, lĂ©gitiment, contrĂŽlent les mĂ©diations (matĂ©rielles, sociales, institutionnelles, idĂ©ologiques) nĂ©cessaires Ă  la reproduction du capital Â». Elle a donc, pour Bihr, le rĂŽle de socialisation capitaliste, en faisant le lien entre les individus et des Ă©lĂ©ments Ă©loignĂ©s de la sociĂ©tĂ©, directement ou indirectement liĂ©s au processus de production (publicitĂ©, ingĂ©nierie, enseignement, recherche, encadrement et supervision de la force de travail
). Ainsi, il faut non pas penser la classe comme uniquement dĂ©finie par une place dans les rapports de production (exploitĂ©e et productrice de plus-value / exploiteuse du travail des autres), mais Ă©galement comme un rĂŽle dans la reproduction globale du capital Ă  l’échelle de la sociĂ©tĂ© : elle rend possible Ă  l’échelle de la sociĂ©tĂ© la continuitĂ© de l’extraction de la plus-value du travail. D’autre part, elle est dans une situation ambivalente vis-Ă -vis des deux autres classes, car, n’ayant elle-mĂȘme aucune possibilitĂ© de dĂ©cider de l’orientation de la reproduction du capital (elle est dominĂ©e par les capitalistes), elle est tout de mĂȘme chargĂ©e d’organiser les conditions gĂ©nĂ©rales de l’exploitation (et donc dominante sur le prolĂ©tariat). On comprend qu’elle se distingue Ă  la fois de la petite-bourgeoisie (qui a un petit capital) et des « classes moyennes [2] Â», qui sont davantage un concept sociologique fondĂ© sur le niveau de vie.

Le rĂŽle dĂ©volu Ă  la classe d’encadrement (assurer la domination matĂ©rielle et idĂ©ologique du capital sur la sociĂ©tĂ© entiĂšre) n’est pas une mince affaire et c’est donc une puissance majeure qui se dresse face aux vellĂ©itĂ©s d’émancipation du prolĂ©tariat. C’est le processus historique de dĂ©veloppement du capitalisme qui rend nĂ©cessaire de dĂ©vouer Ă  une classe donnĂ©e l’ensemble de ces tĂąches, car, Ă  ses dĂ©buts, les tĂąches d’encadrement Ă©taient assez embryonnaires, et majoritairement concentrĂ©es sur le lieu de production. Pour A. Bihr, l’extension de l’encadrement, qui prend sa source dans la division entre travail manuel et travail intellectuel, est indissociable du dĂ©veloppement de l’État comme agent de la rĂ©gulation du rapport entre les classes, de la circulation du capital, et de la reproduction des classes. La collecte des impĂŽts, la planification de la production, les services publics, font ainsi pleinement partie des tĂąches de l’encadrement. Toutefois, en leur sein, tous les agents ne font pas partie de l’encadrement : entre le directeur du bureau de poste et le guichetier il y a une diffĂ©rences de classe. Dans le secteur productif, ce sont bien sĂ»r les cadres (ingĂ©nieurs, technico-commerciaux, et aujourd’hui managers
) qui remplissent le rĂŽle d’encadrement. Bihr place Ă©galement les permanents syndicaux et les responsables des partis (surtout de gauche) dans la classe d’encadrement en ce qu’ils rĂ©gulent les rapports entre les classes. Quel que soit le secteur (Ă©tatique, privĂ©, politico-syndical), toutes les fractions de l’encadrement partagent un travail intellectuel qualifiĂ© insĂ©rĂ© dans un systĂšme bureaucratique et trĂšs hiĂ©rarchisĂ©, « impliquant autonomie et initiative Â», avec possibilitĂ© de s’élever dans la hiĂ©rarchie.


Idéologie et projet politique

Le rĂŽle intermĂ©diaire de la classe d’encadrement et sa proximitĂ© avec l’État lui donnent idĂ©ologiquement une base afin de se prĂ©senter comme reprĂ©sentante de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. De mĂȘme, dĂšs lors qu’elle administre les rapports sociaux, fluidifie et fait tampon dans les circuits de l’accumulation et de la reproduction du capital, elle peut se targuer de reprĂ©senter un projet modernisateur, progressiste, dont le caractĂšre rationnel « tend Ă  en masquer le contenu politique Â». Cela ne va pas sans une certaine dose d’auto-mystification, car au quotidien, son rĂŽle n’est pas de tout repos et peut susciter des rĂ©sistances du prolĂ©tariat : « un ingĂ©nieur doit croire [
] Ă  la technique pour que son travail d’encadrement des ouvriers apparaisse Ă  ses derniers comme scientifiquement et technologiquement nĂ©cessaire ; [
] une assistante sociale doit croire Ă  sa mission humanitaire et se comporter en consĂ©quence pour obtenir des familles marginalisĂ©es qu’elles acceptent de se conformer aux normes sociales et aux contrĂŽles administratifs, etc. Â» La rationalisation qu’accomplit la classe d’encadrement par son travail intellectuel qualifiĂ© vient d’une place particuliĂšre dans la division sociale du travail, hĂ©ritĂ©e de l’appareil scolaire. Le savoir et la culture font partie des privilĂšges de cette classe, qui consacre une part plus importante de ses revenus et de son temps dans ces deux postes de dĂ©penses, notamment pour les Ă©tudes des enfants, les sorties
 A. Bihr identifie d’ailleurs cette situation de « rente de savoir Â» (et de pouvoir) comme l’explication du « sursalaire Â» qui caractĂ©rise l’encadrement capitaliste. L’écart observĂ© [3] entre le coĂ»t estimĂ© de la marchandise force de travail de l’encadrement et les salaires observĂ©s provient donc de cette rente, comme on explique d’autres Ă©carts entre valeur et prix pour d’autres marchandises (foncier, Ă©nergie
). Les bons et loyaux services de l’encadrement sont ainsi rĂ©munĂ©rĂ©s par une « rĂ©trocession de la plus-value Â» collectĂ©e sur le travail productif, ce qui permet Ă  ses membres de surconsommer, d’épargner
 La bourgeoisie s’assure de la loyautĂ© de l’encadrement en l’achetant Ă  un prix supĂ©rieur Ă  celui du prolĂ©tariat, et cette mĂȘme classe d’encadrement dĂ©fend bec et ongles ses privilĂšges et ce qui les fonde (l’appareil scolaire, la bureaucratie, l’État
) pour maintenir son sursalaire. L’encadrement a donc matĂ©riellement intĂ©rĂȘt Ă  maintenir et renforcer l’exploitation du travail productif.

Bihr identifie le projet politique qui dĂ©coule de cette situation matĂ©rielle : celui du dĂ©veloppement et de la modernisation de l’État, de la dĂ©mocratisation des institutions (publiques ou privĂ©es) qui permet la mobilitĂ© sociale
 Toutefois, entre sa fraction privĂ©e, davantage au contact idĂ©ologique du capital, qui penche Ă  droite, et sa fraction publique, bien organisĂ©e politiquement et syndicalement, qui adhĂšre Ă  des projets de gauche, il n’y a pas consensus, mĂȘme si un socle commun se dĂ©gage. La classe d’encadrement, de par son rĂŽle et sa situation sociale, a un dĂ©bouchĂ© naturel en politique, et nombre de ses membres font partie des reprĂ©sentants politiques, parlant souvent au nom du prolĂ©tariat et non en son nom propre. La conquĂȘte du pouvoir d’État, notamment dans sa version socialiste, portĂ©e par une intelligentsia Ă©clairĂ©e et modernisatrice, comme on a pu le voir chez les bolchĂ©viks, constitue le projet politique majeur de l’encadrement capitaliste. Bihr reprend ici les analyses de MakhaĂŻski [4] sur le projet bureaucratique, gestionnaire et autoritaire des bolchĂ©viks, pour l’appliquer Ă  l’encadrement capitaliste.

Que faire ?

L’analyse d’Alain Bihr est stimulante car elle fait le lien entre une analyse des classes sociales et de leurs bases matĂ©rielles, les besoins issus du dĂ©veloppement du capitalisme Ă  travers l’État, et les projets politiques que nous combattons. Elle permet d’interroger la composition des milieux militants, qui rassemblent nombre de membres de l’encadrement. Elle redonne Ă©galement de la profondeur pour discuter d’une perspective rĂ©volutionnaire dĂ©passant les projets de la gauche radicale et de ses avatars rĂ©cents, gravitant souvent autour d’une dĂ©fense acritique des services publics, de rĂ©fĂ©rences intellectuelles et de mode d’organisation issus du lĂ©ninisme, ou tout du moins trĂšs verticales et intellos (Extinction Rebellion chez les Ă©colos, FrĂ©dĂ©ric Lordon, Andreas Malm ou Bernard Friot Ă  gauche).

En revanche, peu de perspectives ressortent du livre. Alain Bihr conclut en posant la question « Comment peut-on ĂȘtre un traĂźtre Ă  sa propre classe ? Â» et prĂ©conise que les militants rĂ©volutionnaires issus de l’encadrement « enseignent Ă  leurs semblables la honte et l’indignation d’ĂȘtre ce qu’ils sont Â» pour contribuer Ă  « lĂ©zarder le ‘rempart social’ que constitue l’encadrement Â», et Ă©ventuellement provoquer des dĂ©sertions. Également, de dĂ©noncer au sein des organisations syndicales et rĂ©volutionnaires le rĂŽle contre-rĂ©volutionnaire de l’encadrement et de chercher Ă  renforcer « l’auto-activitĂ© du prolĂ©tariat Â».

Dans l’analyse, on pourra regretter que le rĂŽle social de diffĂ©rentes catĂ©gories n’ait pas davantage Ă©tĂ© mentionnĂ© : les artistes, les professions libĂ©rales ou les forces de l’ordre notamment, qui ont, diffĂ©remment certes, une place dans la pacification sociale. Le peu de place consacrĂ© Ă  l’analyse internationale (qui demanderait certainement un autre ouvrage) laisse penser que la valse Ă  trois temps dĂ©crite s’applique principalement Ă  la France, ou aux centres capitalistes, mĂȘme si le rĂŽle modernisateur de la classe d’encadrement de pays « Ă©mergents Â» au XXĂšme siĂšcle est Ă©voquĂ©. C’est davantage l’objet du MĂ©nage Ă  trois de la lutte des classes [5], sorti en 2019, qui actualise l’analyse issue de MakhaĂŻski et de Bihr avec de nombreux exemples issus de luttes rĂ©centes, dans lesquelles la « classe moyenne salariĂ©e Â» s’illustre particuliĂšrement d’aprĂšs les auteurs (Loi travail en France, soulĂšvements en Tunisie et Égypte lors des printemps arabes
).

Reste Ă©galement Ă  poser la question du projet politique qui accompagne la volontĂ© de redĂ©finition du prolĂ©tariat en excluant « les classes moyennes Â», portĂ© par les ouvrages mentionnĂ©s. À l’heure du dĂ©classement d’une bonne partie de l’encadrement, d’attaques trĂšs fortes de la bourgeoisie contre le restes des services publics et de « l’État-providence Â» provoquant quelques luttes vigoureuses, d’un salariat prĂ©caire dans lequel ces classes moyennes trempent en partie, de luttes de rue populaires massives souvent cristallisĂ©es contre l’État un peu partout sur la planĂšte, doit-on insister sur une dĂ©finition du prolĂ©tariat sĂ©parĂ© de ses fractions plus stables (et conservatrices ?) ou au contraire chercher Ă  radicaliser les aspirations Ă  l’émancipation d’un prolĂ©tariat large et souple ? Si on considĂšre les classes davantage comme des pĂŽles attractifs que comme des ensembles bien dĂ©finis, les mouvements de lutte des classes intermĂ©diaires (et des autres) laisse la possibilitĂ© d’intervention politique pour une perspective rĂ©volutionnaire, sans Ă©pargner les critiques contre tout ce qui tend Ă  reproduire le systĂšme existant, notamment les pratiques et idĂ©es issues de ces mĂȘmes classes.

zygaena




Source: Oclibertaire.lautre.net