Février 22, 2021
Par ACTA
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Dans le cadre de notre cycle autour des intérêts impérialistes français, nous avons pris le temps de revenir sur le concept de Françafrique et ses spécificités en 2021. Pour aller plus loin, Survie organise un live Facebook Jeudi 25 février à 19h avec Amzat Boukari-Yabara et Mathieu Lopes, que nous vous invitons à suivre.

ACTA : Peux-tu nous expliquer ce qu’est la Françafrique et comment elle a été mise en place à la suite des vagues indépendantistes ?

Amzat Boukari-Yabara : La Françafrique est la forme spécifique du néocolonialisme français. Sa face visible correspond aux transferts de compétences qui ont permis aux anciennes colonies d’accéder non pas à l’indépendance mais à la « souveraineté internationale », c’est-à-dire d’être reconnues « comme » indépendantes avec un drapeau, des frontières, une place aux Nations-Unies, etc. Aux transferts de compétence négociés autour de 1959 dans le cadre de la Communauté franco-africaine, s’ajoutent les accords de coopération imposés par la France en prélude à l’indépendance de 1960. Accords signés par des dirigeants africains soigneusement choisis pour leur francophilie, leur anticommunisme et leur malléabilité.

Les accords sont économiques, monétaires et stratégiques avec la priorité française sur l’accès aux ressources du sol et du sous-sol des anciennes colonies, militaires avec le maintien de bases françaises et d’antennes de renseignement au sein même des présidences africaines, techniques et administratifs sur un certain nombre de domaines incluant aussi la formation des futurs cadres africains par le biais de la coopération. La Françafrique est la contre-histoire, la face cachée des relations officielles franco-africaines. Une histoire qui se fonde sur des relations personnelles, occultes et décomplexées entre Africains et Français, révélatrices d’un véritable modèle néocolonial qui va plus loin que le simple scandale en posant les piliers d’un système de domination qui se renouvelle.

C’est François Mitterrand et Félix Houphouët-Boigny qui, dans les années 1950, incarnent cette « alliance » qu’est la Françafrique. Puis le retour du général de Gaulle au pouvoir permet à son homme de confiance, Jacques Foccart, d’occuper un poste unique dans l’histoire de secrétaire général en charge des affaires africaines. Tout en gérant directement les affaires africaines en parallèle au Quai d’Orsay ou à la Coopération, Foccart met en place les réseaux gaullistes dont le Service d’action civique au sein duquel il recrute les hommes de main dont plusieurs sont envoyés auprès des présidents « amis » de la France (Houphouët en Côte d’Ivoire, Senghor au Sénégal, Eyadéma au Togo, Mobutu au Zaïre, Bongo au Gabon…).

Les opposants ainsi que les présidents qui veulent s’affranchir de Paris, sont éliminés, physiquement si nécessaire. Foccart, dont les archives ont été étudiées notamment par l’historien Jean-Pierre Bat, dispose d’un accès privilégié au général de Gaulle pour mener toutes les actions nécessaires sans que son patron n’en porte la responsabilité. Tout en apportant chacun leur touche personnelle, les successeurs du général de Gaulle ne s’écarteront jamais en définitive des méthodes mises en place par ce qu’on va appeler la « Cellule Afrique de l’Élysée ».

Depuis quelques années, on entend de nombreux politiciens parler de la fin de ce système. Qu’en est-il en 2021 ? Comment la France continue-t-elle à assurer le maintien de cette mainmise ? Quels en sont les piliers ?

« La Françafrique n’a jamais existé ! » Depuis que les travaux de François-Xavier Verschave avec l’association Survie ont ramené le terme dans le débat public, presque tous les dirigeants français interrogés dans les médias préfèrent nier l’existence d’un tel dispositif. La Françafrique en 2021 n’est pas la même qu’en 1960, c’est certain, mais il y a une continuité. Une colonialité du système françafricain. La mise en place d’un Conseil présidentiel pour l’Afrique et l’activisme autour des diasporas africaines, en contre-point du refus d’examiner la question d’un racisme d’État et de la poursuite d’une politique d’ingérence purement coloniale constituent les points cardinaux d’un système qui manie la carotte et le bâton. L’ouverture vers l’Afrique non francophone est aussi une autre manière de rendre plus floue l’existence d’un pré carré français.

De Dakar à Brazzaville en passant par Abidjan, Yaoundé ou Libreville, les affaires de Bolloré, Bouygues, Castel, Pinault ou Total inscrivent la Françafrique dans le cadre de la mondialisation néolibérale, servent de bases logistiques aux opérations françaises et disposent d’une capacité financière capable de défier les États africains au bras de fer. Beaucoup de Français ignorent que les puissances financières qui font la pluie et le beau temps à Paris sont liées à l’Afrique. S’appuyant sur un réseau qui remonte parfois à l’époque des comptoirs esclavagistes, l’Agence française de développement (AFD) se charge de conditionner les « aides » proposées aux pays africains à des marchés réservés aux entreprises françaises, qui génèrent d’énormes profits rapatriés en France via le mécanisme du franc CFA.

De Bamako à Bangui en passant par Niamey, Ouagadougou ou Ndjamena, l’armée française continue de s’ingérer dans les affaires africaines au nom de la lutte contre le terrorisme, tout en restant au service d’un certain nombre de régimes peu démocratiques. L’occupation française de Mayotte et des Îles Éparses, ou plus généralement l’influence impérialiste française dans l’océan Indien est également dénoncée.

Les questions des mémoires coloniales, des migrations postcoloniales, de la démographie africaine, des femmes et de la jeunesse, sont toutes traitées avec condescendance et paternalisme y compris par l’actuel président qui se permet des familiarités qui rappellent les nombreuses piques racistes du général de Gaulle. Entre négrophilie et négrophobie, la culture coloniale est l’un des réservoirs de la Françafrique. Sur les mémoires chaudes, comme la responsabilité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda qui a fait 800 000 morts en 1994, ou un certain nombre d’assassinats politiques comme celui de Thomas Sankara, les responsables qui sont encore en vie sont encore couverts dans le cadre d’une politique d’impunité qui est une caractéristique de la Françafrique, avec une politique du secret de polichinelle et de la complicité médiatique.

L’exécutif fait comme s’il n’est au courant de rien alors qu’il a donné l’ordre. Les bavures de l’armée française en Afrique prolongent cette impunité. Enfin, d’une part, les malettes d’argent dévoilées dans le cadre de l’affaire Elf continuent à circuler dans les jets ou dans les grands palaces parisiens lors des visites des présidents-monarques africains, finançant notamment les campagnes politiques françaises. Et d’autre part, une figure comme Alexandre Benalla, l’ancien garde du corps d’Emmanuel Macron, s’inscrit dans la continuité des intermédiaires qui, démasqués et grillés en France, se refont une santé loin des caméras, auprès des autocrates africains.

Peux-tu nous expliquer comment l’armée française se déploie en Afrique ?

L’armée a joué un rôle central dès la conquête coloniale au 19ème siècle, depuis l’Algérie avec Bugeaud jusqu’à Madagascar avec Gallieni en passant par Faidherbe au Sénégal. Durant la Seconde Guerre mondiale, c’est le Tchad de Félix Eboué qui offre un territoire et une armée au général de Gaulle. L’appel à l’empire colonial est souvent censuré quand on fait référence à son appel du 18 juin 1940. C’est Brazzaville qui devient capitale de la France libre. Un fait occulté, tout comme le massacre de Thiaroye en décembre 1944. L’Etat-major français décide d’exécuter plusieurs dizaines de soldats démobilisés qui réclamaient leur solde. C’est l’exemple d’un crime d’Etat qui implique l’armée française au plus haut niveau et dont les archives sont un enjeu contemporain. Bref, les militaires et administrateurs qui ont construit l’empire au début du 20ème siècle refusent d’imaginer que toute leur entreprise puisse s’effondrer comme un château de sable avec les indépendances. L’armée, à l’origine du coup d’Etat qui ramène le général de Gaulle au pouvoir, va être un important lobby institutionnel néocolonial.

Soixante ans après les indépendances, l’armée française a mené de nombreuses opérations extérieures en Afrique. Elle assume son statut néocolonial de « gendarme de l’Afrique » en faisant le sale boulot. En 2008 au Tchad, elle sauve Idriss Déby face à une rébellion armée. En 2014, elle évacue Blaise Compaoré renversé par une insurrection populaire. Entre temps, en 2011, les guerres de Libye pour assassiner Kadhafi et de Côte d’Ivoire pour décider à la place du peuple ivoirien l’issue du contentieux électoral opposant Gbagbo à Ouattara sont deux exemples d’ingérence.

Plus récemment, l’intervention Serval de janvier 2013, au motif qu’il fallait sauver le Mali de l’avancée des djihadistes, permet d’ouvrir le récit de la guerre contre le terrorisme. Et de construire encore cette image du sauveur blanc endossée par les présidents français successifs, de droite comme de gauche ou du centre. La propagande d’une France volant au secours d’une Afrique trop faible pour se défendre revient sans cesse, avec cette idée que la France intervient « à contre cœur » car « elle n’a pas le choix ».

François Hollande peut ainsi déclarer à Bamako qu’il vit le plus beau jour de sa vie. Nicolas Sarkozy et bien d’autres dirigeants font aussi de l’Afrique française le lieu où ils vont se ressourcer et prendre de la « chaleur humaine » pour fuir leur impopularité en France. L’Afrique construit à de nombreux hommes providentiels un « destin français » jusqu’à nos jours où aucun candidat à une élection présidentielle française ne peut faire campagne sans aller en Afrique ! Alors que les militants panafricains réclament en vain que les dirigeants français responsables des dégâts soient traduits en justice.

En parallèle, la coopération militaire vise à africaniser les armées nationales et européaniser la présence française qui passe également par les missions onusiennes pour obtenir une sorte de pseudo-légalité. Des milliers de soldats sont prépositionnés sur les bases à Abidjan, Dakar, Djibouti ou Libreville, sans compter les forces Barkhane au Sahel ou Sangaris en Centrafrique. D’autres forces sont en attente dans des bases en France. Les services de renseignement français ont généralement leurs entrées dans les appareils africains qu’ils ont bien souvent créés. Par ailleurs, les territoires français de Mayotte et La Réunion sont, dans l’océan Indien, de véritables bases militaires qui permettent à la France d’utiliser, comme elle le fait avec la Guyane, sa souveraineté comme un parapluie à son action coloniale.

De manière paradoxale, un cas comme celui de Djibouti montre que la présence militaire française en Afrique semble plus forte après les indépendances qu’avant les indépendances. Car il y a de la concurrence avec les Russes, les Américains, les Turcs et autres puissances qui font de l’Afrique un terrain d’enjeux géostratégiques. Il s’agit évidemment de protéger les ressortissants, les ressources et les intérêts français. Cette présence militaire relève directement de l’Elysée et n’est donc pas soumise aux représentants du peuple français. Ni évidemment aux peuples africains qui considèrent l’armée française en Afrique comme une armée d’occupation qui se paie sur les ressources nationales.

Peux-tu nous parler de l’aide publique au développement et quels sont ses objectifs ?

La colonisation avait pour prétexte de « développer » les colonies, en réalité de les exploiter pour le compte de la métropole. Quand les indépendances deviennent inéluctables, les débats réapparaissent sur le coût des colonies. De rentables elles deviennent un fardeau dont il faudrait se débarasser. Ou plutôt il faut se débarasser de tout ce qui coûte en le confiant aux Africains et garder dans le giron français tout ce qui rapporte. Après 1945, des structures sont mises en place pour préparer la future politique de coopération économique, monétaire et commerciale.

L’aide au développement assure à la fois le récit d’une France généreuse et la pratique d’une France qui ne fait que défendre ses intérêts. Le discours de l’aide permet au pouvoir français de présenter les Africains comme d’éternels mendiants tout en masquant le fait que les anciennes colonies ne disposent d’aucune souveraineté monétaire et budgétaire et que les dirigeants africains, non exempts de reproches, sont donc contraints de venir quémander leur argent auprès du Trésor français. Lequel au lieu de leur remettre leur argent, leur propose de financer par des prêts des constructions qui redonnent de la croissance à l’économie française. L’aide, en effet, n’est tournée que vers les projets qui sont jugés rentables pour la France ou plus précisément pour le MEDEF. En plus de l’aide publique, l’aide privée joue également un rôle dans l’influence française.

L’APD est une opération de communication nulle pour les Africains et à double tranchant pour l’opinion française : soit le Français se sent investi d’un devoir de solidarité envers l’Afrique qui n’est pas moins ambigu car l’Afrique ne réclame pas la charité, soit le Français voit les Africains comme des boulets qui prennent « son » argent à l’instar des immigrés bouc-émissaires. Il y a un conditionnement qui fait que, par ignorance des mécanismes de la Françafrique, « le travailleur français » dont parlait déjà Jacques Chirac pour justifier son racisme, lorsqu’il entend que Paris va « effacer la dette des pays africains », croit réellement que son pays fait des cadeaux aux Africains. Il n’en est rien. L’APD rapporte à la France des contrats, des emplois, des bénéfices, elle enrichit la France et elle appauvrit les Africains à l’exception de quelques élites africaines qui prennent leur commission et la détournent parfois dans ce qu’on a appelé les « biens mal acquis ». Thomas Sankara réclamait une aide qui aide à se passer de l’aide. Il voulait rompre avec une rente qui est utilisée pour autre chose que pour aider les peuples. Idem pour son refus de payer la dette, qui lui a valu d’être assassiné.

En plus des interventions militaires, le contrôle de la France sur l’Afrique (et l’impérialisme plus généralement) passe aussi par des processus de contrôle monétaire. Quel rôle joue le franc CFA dans ce cadre et penses-tu que sa disparition soit proche (notamment au vu des accords signés entre le président français et le président ivoirien et le projet « Eco ») ?

Le franc des colonies françaises d’Afrique est une monnaie coloniale, refondée en décembre 1945 sur la base du mécanisme monétaire mis en place par l’Allemage nazie dans les territoires occupés. L’économiste Nicolas Agbohou parle de « nazisme monétaire ». J’estime que le mécanisme remonte plus loin, à Colbert avec le pacte colonial de 1664 qui soumet les colonies au monopole exclusif de la métropole, et à Napoléon dans le projet de rétablissement de l’esclavage à Saint-Domingue qui a été mis en échec par l’indépendance d’Haïti, elle-même contrecarrée par la dette imposée par la France pour dédommager les colons.

Rebaptisé après 1960 en franc de la communauté financière ou de la coopération financière africaine, le franc CFA est un instrument direct de la politique africaine française. Son maintien fait partie des accords imposés au moment des indépendances. Des pays comme la Guinée de Sékou Touré et le Mali de Modibo Keita, puis plus tard Madagascar et la Mauritanie, ont pu en sortir, même si le Mali y est revenu. Des pays comme la Guinée-Equatoriale et la Guinée-Bissau ont choisi d’adopter le Franc CFA, donnant du crédit au mythe qui dit qu’il s’agirait de la « monnaie des Africains ». La division est encore coloniale puisque le franc CFA d’Afrique de l’Ouest et le franc CFA d’Afrique centrale, qui ont la même « valeur », ne sont pas interchangeables et n’ont pas cours sur les marchés.

Il est intéressant de rappeler que très tôt, plusieurs dirigeants africains, même inféodés à la France, ont remis en cause le franc CFA, en estimant que cette monnaie ne leur permettait pas d’être compétitifs. On peut citer le cas du président nigérien Hamani Diori qui remet en cause la non-convertibilité et l’arrimage du franc CFA au franc français en estimant que cela joue sur le prix de vente de l’uranium. Paris lui répond par un coup d’Etat qui le renverse en 1974. Plus tôt, le président togolais Sylvanius Olympio est assassiné le 13 janvier 1963 alors qu’il s’apprêtait à sortir du franc CFA. Kadhafi appelait également à une sortie du franc CFA. Même des poids lourds de la Françafrique comme Félix Houphouët-Boigny, Omar Bongo, Abdou Diouf, Paul Biya ou Gnassingbé Eyadéma ont, à un moment ou à un autre, plaidé pour un plus grand contrôle par les Africains de leur monnaie, mais toujours dans la dépendance à la France et jamais dans la rupture. La servitude monétaire est quelque chose dont les présidents ont bel et bien conscience mais soit s’en accommodent par manque de courage, soit y trouvent leur intérêt.

Les organisations de la société civile ont pris le relais de la contestation depuis les années 1990, avec des économistes qui produisent des travaux sur le sujet. Ces dernières années, la contestation publique et populaire du franc CFA a permis à la Françafrique d’examiner la « modernisation » de la domination monétaire en court-circuitant le projet de l’ECO soutenu par les États de la Communauté économique de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO), en particulier le Nigéria et le Ghana. Au contraire des Britanniques qui ont toujours investi en dehors de leurs seules colonies, la France a concentré ses investissements dans son pré carré (Sénégal, Côte d’Ivoire, Gabon et Cameroun principalement) qu’elle pensait éternellement acquis à ses multinationales mais la concurrence est en train de tout changer.

Le rapport de décembre 2013 écrit par Lionel Zinsou, Tidjane Thiam, Jean-Michel Severino, Hubert Védrine et Hakim El Karoui explique clairement comment Paris compte utiliser les pays de la zone CFA pour élargir ladite zone aux pays anglophones, en changeant au passage le nom du franc CFA. Ce rapport très peu discuté et qui semble presqu’inconnu dans les milieux militants montre pourtant comment la France a anticipé les contestations qui sont apparues ces cinq dernières années et a toujours envisagé de les canaliser, en utilisant les présidents africains comme boucliers vis-à-vis des contestations populaires. La question centrale du point de vue de la souveraineté est de savoir pour qui travaillent les présidents africains.

Côté français, la position de l’Elysée n’est pas forcément la même que celle de Bercy qui n’est pas toujours la même que celle du MEDEF. Certains voient dans le franc CFA un instrument de prestige désuet par rapport aux réalités économiques et jugent son abandon nécessaire pour avancer le cadre ultralibéral. Profiter du rejet populaire du franc CFA pour mener une réforme donnant l’impression à l’opinion d’en finir avec le néocolonialisme monétaire tout en permettant à la France de s’ouvrir plus largement sur les marchés porteurs du Nigéria et du Ghana, ainsi que de l’Angola. Ce que la France perdrait d’un point de vue « économique », ses multinationales le gagneraient d’un point de vue « commercial ».

Et je pense que c’est plutôt la position de Macron qui est un banquier uniquement guidé par la recherche du système qui maximise le profit du capitalisme mondialisé. Et le franc CFA en dépit de l’immense scandale qu’il représente, ne rapporte plus assez aux yeux de ceux qui en veulent toujours plus. D’autres sont plutôt attachés au contrôle politique que donne le franc CFA sur les gouvernants africains en lien avec le FMI et la Banque mondiale. Mais jamais les dirigeants français ne feront leur analyse sur la base d’une critique objective et fondée émanant des Africains. Et c’est en cela qu’il y a un traitement raciste de cette question.

La manière dont Macron et Ouattara ont annoncé la fin du franc CFA et le passage à l’ECO est aussi une opération de communication. Ouattara est un fervent partisan du franc CFA et il a clairement annoncé, de manière unilatérale, que l’ECO aura les mêmes critères que le franc CFA, notamment un taux de change fixe arrimé sur l’euro et la Banque centrale européenne (au lieu du Trésor et de la Banque de France) là où d’autres dirigeants africains plaident pour un taux de change flottant arrimé à un panier de devises sous le contrôle d’une banque centrale fédérale africaine.

Macron a feint de concéder des détails comme le changement de nom, la non-obligation de déposer en garantie un montant minimum des réserves au Trésor français ou le retrait de la France du conseil d’administration des banques centrales, détails qui sont souvent des cadeaux empoisonnés. La Banque de France dont une grande partie de l’activité de son imprimerie à Chamalières est liée à la fabrication du franc CFA est également peu enthousiaste à l’idée de perdre ce marché juteux.

Enfin, l’absence de consultation des parlements africains, à l’heure où plusieurs organisations militantes réclament des référendums, pose problème. La ratification en catimini de la réforme du franc CFA par le Parlement français, en dépit de la dénonciation des Communistes, est un autre signal négatif. Le choix d’un député d’origine sénégalaise pour porter le projet de loi s’inscrit aussi dans une vieille stratégie d’utiliser des élus noirs pour traiter d’une question de néocolonialisme monétaire qui, selon moi, repose sur un fond criant de racisme. Qu’il s’agisse du projet des pays africains entre eux qui s’inspirent largement du projet de l’Euro, ou du projet d’usurpation français qui élargit le franc CFA, les projets portant la marque « ECO » semblent de toute façon mort-nés et aucun de ces projets ne correspond à un projet de souveraineté dans le sens du panafricanisme.

Concrètement, et on l’a vu pour le passage à l’euro, on ne change pas de monnaie du jour au lendemain à une échelle transnationale sans consulter et préparer les populations et les différents acteurs économiques, sans avoir un projet commun allant plus loin que celui de la seule monnaie. Il n’y a aucun intérêt à continuer de copier l’Europe. L’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla a une position intéressante quand il explique qu’en l’état, la sortie la plus pragmatique du franc CFA passe par repartir sur des monnaies nationales tout en construisant les bases d’un Etat fédéral notamment pour l’Afrique de l’Ouest. Il est fort probable que, s’il n’y a pas rapidement une révolution politique et culturelle africaine, qui peut être aussi accélérée par le départ des dinosaures africains qui s’accrochent à la servitude monétaire, si les responsabilités ne sont pas prises au plus haut niveau côté africain, le statu quo demeure encore un moment.

Peux-tu nous parler des résistances et des luttes menées en Afrique pour lutter contre ce système ?

Les résistances sont multiples et anciennes. Elles s’inscrivent dans la continuité des résistances au colonialisme car les mouvements de libération africains n’ont pas adhéré à la forme des indépendances survenues en 1960. Le concept de la « seconde indépendance » est souvent brandi pour expliquer qu’il y a eu indépendance mais pas décolonisation et qu’il faut donc étudier la situation coloniale, symbolisée d’ailleurs par le franc CFA, les bases militaires, la domination culturelle et autres outils de soft power. Ce sont des indépendances dans un cadre nécolonial. Les résistances anticoloniales sont donc devenues anti-impérialistes et elles se sont dédoublées.

Résister dans la diaspora, parfois sur le sol de la puissance nécoloniale comme en France, en Belgique ou en Angleterre, où les politiques africaines et les ingérences se décident en catimini et s’organisent dans l’indifférence des opinions publiques occidentales repues au discours misérabiliste sur l’Afrique. Résister en Afrique face à des régimes qui ont promu pendant trente ans la répression ouverte et qui depuis 1990 se sont ouverts en façade pour mieux réprimer derrière les murs.

Les luttes sont aussi menées pour obtenir le respect des libertés publiques, le droit à manifester, à critiquer, à réclamer des comptes aux dirigeants, le droit à la citoyenneté dans toute sa dimension : la reconnaissance administrative, l’éducation, la santé, l’inscription sur les listes électorales et le respect du vote, des constitutions et des lois. Et donc la lutte contre l’impunité, la corruption, le clientélisme, contre les divisions ethniques. Les luttes concernent l’alternance dans les régimes verrouillés et pour l’alternative dans les régimes à alternance, même si sans alternative, il n’y a pas vraiment d’alternance.

Ce sont à peu près les mêmes groupes sociaux qui mobilisent à leurs niveaux respectifs depuis plusieurs décennies : les opposants, les activistes, les intellectuels, les étudiants, les femmes, les jeunes, les travailleurs, les paysans, les religieux, les artistes. Les réseaux sociaux ont donné une autre ampleur mais le problème demeure, de ne pas céder au découragement et d’obtenir des avancées qui remobilisent plutôt que de ne se remobiliser qu’en réaction à des actualités comme l’esclavage en Libye ou la mort de George Floyd. Il y a tout un panorama de luttes populaires à l’échelle africaine qui fait écho aux luttes contre la mondialisation néolibérale.

Quelle est l’actualité des mouvements panafricains ? En quoi le panafricanisme apparaît-il toujours comme un horizon vers lequel tendre pour les peuples en lutte ?

Le panafricanisme ne se résume pas à la lutte contre la Françafrique mais ce volet est essentiel. L’actualité, c’est lutter et s’organiser contre tout ce que nous avons évoqué au cours de cet entretien. Le néocolonialisme, le néolibéralisme, le racisme, l’impérialisme, la Françafrique et autres mécanismes de domination. Avec une dimension d’inclusion plus forte de la diaspora. La recherche de véritables solidarités horizontales entre les peuples africains pour justement se passer des mécanismes de coopération asymétrique entre les Etats africains et occidentaux ou asiatiques. La logique des peuples contre les Etats est un vrai défi en Afrique où nous évoluons sur un terrain délimité par le temps, la logique et l’intérêt colonial. Je dirais même la mentalité coloniale. La question des frontières et des circulations, des identités et des conflictualités, est encore bien présente.

Par exemple, l’un des enjeux panafricains est de faire travailler ensemble des mouvements qui appartiennent à des zones d’influence coloniale différente. Sortir du francocentrisme qui résume les luttes à « la France contre l’Afrique » pour aller vers des axes à partir desquels on peut repousser justement le néocolonialisme hors du continent. Cela nécessite de ne négliger aucun territoire y compris les îles, mais aussi de tenir compte de quelques pays stratégiques comme le Nigéria, l’Algérie, l’Ethiopie ou l’Afrique du Sud. Traiter le cas de l’Union Africaine qui est tout sauf panafricaniste. Et évidemment appuyer tout ce que la diaspora peut apporter ou représenter.

En termes de vision, l’unité reste un objectif mais pas une utopie. Il y aura toujours des contradictions et des conflits entre Africains mais l’enjeu est de rendre ces conflits le moins exploitable possible par des puissances non-africaines. De construire une masse critique suffisante pour peser sur la marche du continent africain mais également sur les pouvoirs avec lesquels l’Afrique est amenée à construire un rapport de force. Il y a également un travail énorme de formation à mener, ainsi qu’un travail d’organisation car, comme disait Stokely Carmichael, il ne faut pas confondre mobilisation et organisation. La formation doit amener à l’engagement et à la prise de responsabilités.

Enfin, au niveau du Congo-Brazzaville, la Ligue Panafricaine – UMOJA, est candidate à l’élection présidentielle de mars 2021 avec des conditions bien précises. C’est évidemment une candidature sur une base programmatique, fondée sur la nécessité de ramener le panafricanisme dans le champ politique, dans l’un des territoires les plus durs du système françafricain. Une ancienne « capitale de la France Libre » qui doit redevenir une capitale de la libération africaine.

Amzat Boukari-Yabara est historien, auteur de Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, et secrétaire général de la Ligue Panafricaine – UMOJA




Source: Acta.zone