Novembre 20, 2020
Par Alternative Libertaire (AL)
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Militante altermondialiste célèbre pour sa dénonciation du libre-échange, du système de la dette, de l’impérialisme, et de tous les dégâts sociaux et écologiques qu’ils entraînent en Afrique, Aminata Traoré a donné à Alternative libertaire son opinion sur la situation au Mali, la guerre au Sahel et la présence de l’armée française.

Cela fait plus de huit ans que le Sahel est déchiré par une «  guerre sans fin  » impliquant des groupes djihadistes, des milices paramilitaires et des armées nationales chaperonnées par Paris. L’intervention française a débuté avec l’opération Serval, en janvier 2013, et a été prolongée par l’opération Barkhane, qui dure depuis août 2014 sans autre véritable objectif que d’occuper le terrain et de «  faire du scalp  » . [1]

Alternative libertaire  :
Huit ans d’insurrection et d’opération contre-insurrectionnelles qui meurtrissent le Mali, le Niger, le Burkina Faso… Quelle stratégie prônez-vous pour sortir de cet engrenage  ?

Aminata D. Traoré : Depuis l’opération Serval, en 2013, on n’a pas cessé de rappeler qu’il n’y a pas de solution militaire à une insurrection dont les causes profondes sont économiques, politiques, sociales et écologiques.

Bon nombre de responsables de l’opération Barkhane admettent, eux-mêmes, que la solution n’est pas militaire mais politique. «  Alliance pour le Sahel  », «  Coalition pour le Sahel  »… les stratégies de lutte antiterroriste de la France sont vouées à l’échec du fait d’un diagnostic biaisé. Il leur manque un socle économique solide, conforme aux besoins de développement véritable et d’humanité dont les peuples du Sahel ont soif. Ce sont les politiques néolibérales qui condamnent des pans entiers de notre société au chômage et à la misère qui poussent les jeunes dans les bras des «  djihadistes  » ou à émigrer.

Ce système mortifère a, aujourd’hui, pour bras armé Barkhane et pour bras économique l’Agence française de développement (AFD). Les investissements «  vertueux  » – forage de puits, financement de start-ups… – et autres ne sont que du saupoudrage pour séduire des Maliens désemparés.

Le tissu économique et la cohésion sociale ont été mis à mal par l’ouverture forcée de nos économies à la concurrence de produits occidentaux parfois subventionnés et asiatiques qui ruinent les économies locales. Je pense à l’agriculture, à l’élevage, mais aussi à l’artisanat. La calebasse, par exemple, est l’un de ces produits locaux emblématique, à la fois contenant, objet de décoration et source de revenus pour les paysans et les artisans, hommes et femmes. Elle est en train de disparaître avec l’invasion des objets en plastique.

S’agissant de l’absence de l’État et des services publics  : on ne peut pas passer sous silence son désengagement et les privatisations dans le cadre des programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale. Il ne faut pas s’étonner que des associations et des ONG dont certaines financées par l’Arabie saoudite aient occupé le terrain, là où l’État est absent et où les services publics sont payants.

Mais comment « dialoguer » avec les chefs djihadistes ? Comment oublier le massacre d’Aguel’hoc  ? Par un processus de type «  vérité-réconciliation  »  ?

À un moment ou à un autre, il faut faire taire les armes. La France et l’Allemagne n’ont-elles pas trouvé le chemin de la paix après les deux guerres meurtrières qu’elles se sont livrées au siècle dernier  ?

Beaucoup de Maliens et de Maliennes qui demandent le retrait de la force Barkhane ont cru, en 2013, à une guerre «  rapide et efficace  ». Ils ne comprennent pas que près de huit années plus tard des centaines de civils et de militaires paient de leurs vies pour une guerre dont la décision, la conduite et les moyens ne dépendent pas de nous. Comment peut-on exiger de l’État malien de gagner cette guerre alors que les puissantes armées de l’Otan n’en ont jamais été capables sur d’autres théâtres  ?

Aminata Traoré
cc Samba N’Diaye

L’opération Barkhane est très coûteuse et ne résout rien. Alors pourquoi continue-t-elle selon vous  ?

Il y a à la fois des motivations économiques et impériales. Dès 2013, l’État français a prouvé qu’il misait également sur un retour sur investissement militaire. Après la bataille de Konna  [2], on a vu débarquer à Bamako une cinquantaine d’hommes et de femmes d’affaires français. Le Medef venait explorer, dans le sillage de l’opération Serval, des opportunités d’affaires dans notre pays en pleine détresse. Je le sais parce qu’une membre de cette délégation m’a rendu visite et m’en a parlé. L’enjeu économique et commercial est indéniable. La motivation impériale est tout aussi certaine.

Dans ce contexte, qu’attendez-vous du gouvernement de transition issu du coup d’État du mois d’août ?

Je me pose moins de questions à propos de ce gouvernement qu’à propos des contraintes que fait peser sur lui la «  communauté internationale  » – la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest, l’Union africaine et l’ONU étant ici le cheval de Troie de la France.

Dans son discours à l’ONU, le 22 septembre, Emmanuel Macron n’a-t-il pas déclaré qu’il avait demandé à la junte la réitération «  de ce besoin de l’engagement de la France au Mali  » comme il l’a fait à Pau puis à Nouakchott  [3]. Elle a été reconfirmée informe-t-il. «  C’est sur ce sujet sur lequel nous resterons extrêmement vigilants  », a-t-il ajouté.

Les autorités de la transition ont donc les mains liées comme auparavant le président Ibrahim Boubacar Keïta  [4]. C’est ainsi que notre démocratie, dont la «  communauté internationale  » veut faire la pierre angulaire de la transition, tourne à vide.

Il est inacceptable de continuer ainsi par ces temps de tous les dangers – dont la pandémie du Covid-19 – et de faire des dix-huit mois à venir le moment d’une transition politique axée sur les certitudes et les pratiques d’un temps qui devrait être révolu.

Ces dix-huit mois doivent au contraire être mis à profit par les Maliens et les Maliennes pour promouvoir un processus de démocratisation par et pour nous-mêmes. Nous restons vigilants et mobilisés.

Propos recueillis par Guillaume Davranche (UCL Montreuil)

  • Aminata D. Traoré prépare actuellement la sortie d’un livre dont le titre provisoire est : Emblématique Mali. Quelle transition pour l’après-Covid, l’après-Barkhane, l’après-carbone et l’après-racisme systémique, coéd. Taama/La Sahélienne.



Source: Unioncommunistelibertaire.org