Au moment oĂč j’écris ces lignes, des villes aux États-Unis d’AmĂ©rique sont sujettes Ă  un mouvement de protestation sans prĂ©cĂ©dent depuis le mouvement des Droits Civiques des annĂ©es 1960 – un mouvement qui se traduit localement par des Ă©meutes, de Los Angeles Ă  New York.
L’incident qui a mis le feu aux poudres est la mort de George Floyd, un Afro-AmĂ©ricain, suite Ă  son arrestation brutale par un policier le 25 mai 2020. Que le policier en question, contre lequel dix-huit plaintes avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dĂ©posĂ©es [1]

[1] Â« The Minneapolis police officer who knelt on George…

, ait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© n’a en rien interrompu ce mouvement. C’est en effet une situation singuliĂšre qui est en jeu, que rien ne semble sur le point d’apaiser – au point que le spectre de la guerre civile soit prĂ©sent dans les conversations les plus quotidiennes. Est-ce pourtant le bon spectre ? Sort social total

Comprendre la situation est d’abord identifier ce qu’il est convenu d’appeler un « racisme structurel Â», qui se traduit par un sort social, Ă©conomique, Ă©ducatif – un sort social total pourrait-on dire [2]

[2] En rĂ©fĂ©rence au sociologue Marcel Mauss qui lui parlait…

– qui Ă©crase la population noire, black et brown, l’exposant Ă  un plus grand taux relatif d’incarcĂ©ration que les blancs, un plus grand risque d’ĂȘtre abattu par un policier. Ce sort social – cette malĂ©diction Ă©tats-unienne – est la continuation de la sĂ©grĂ©gation par d’autres moyens, celle-ci Ă©tant dĂ©jĂ  la suite d’un « esclavage racial Â» qui, comme l’a Ă©crit Saidiya V. Hartman, a Ă©tĂ© plus « transformĂ© qu’annulĂ© Â» [3]

[3] Saidiya V. Hartman, Scenes of Subjection, Oxford…

.

Ce racisme structurel exprime le caractĂšre parataxique de la rĂ©alitĂ© Ă©tats-unienne, c’est-Ă -dire : sans mĂ©diation entre ces diverses composantes sociales, Ă©conomiques, et culturelles. Les rapports de classe et de race sont incomparablement plus violents aux U.S.A. qu’en France, puisqu’il m’est possible de comparer les deux. Non que la violence raciale soit absente de France, ce que le ComitĂ© Adama, parmi d’autres, nous rappelle Ă  chaque instant, et non que la France ne soit pas aussi violemment un pays divisĂ© en classes. Mais il existe en France entre ces classes et ces races des mĂ©diations, aussi minimales soient-elles, qui permettent que s’établisse ne serait-ce qu’un semblant de communication. C’est ce semblant que je ne vois pas aux U.S.A., pays dans lequel manque cruellement une sphĂšre publique effective. Le rĂ©el du non-rapport de classe et de race n’est affublĂ© d’aucune tentative de camouflage ; Ă  sa place mĂȘme, on construit des murs.

Cette structure de race et de classe est aujourd’hui manifeste dans une extrĂȘme « polarisation Â» (pour employer le terme aux U.S.A. usitĂ©) de la vie sociale et politique, c’est-Ă -dire non pas seulement l’institution sociale au long cours des inĂ©galitĂ©s, mais l’expression manifeste d’opinions irrĂ©ductiblement divergentes. Opinions au sens d’un parti-pris sans nĂ©gociation possible sur la politique Ă  tenir, que ce soit pour ou contre Trump, pour ou contre le port d’un masque, pour ou contre le confinement (shelter-in-place et stay-at-home orders), pour ou contre l’avortement, etc. C’est l’un des effets les plus dĂ©sastreux de la politique de Trump, que d’entretenir par tous les moyens possibles l’expression de la haine, sous toutes ses formes, raciale entre autres, mais concernant aussi la haine de genre, et de l’environnement. SupportĂ© par des rĂ©seaux sociaux rompus Ă  la formation de contre-vĂ©ritĂ©s, et non pas de « conspirations Â» comme on le dit trop vite, le suprĂ©matisme blanc a trouvĂ© dans Trump le leader qui pourrait enfin rĂ©tablir un monde fantasmĂ© – bien qu’appuyĂ© sur des rĂ©elles pratiques, de l’esclavage Ă  la « mort sociale Â» contemporaine des populations noires – oĂč aucune limite n’encombrerait le pouvoir blanc, patriarcal, et impĂ©rial. Que la vie sociale et politique se polarise signifie que la structure raciale est promue comme instrument d’une politique Ă  (r)Ă©tablir, d’un cĂŽtĂ©, mais Ă  renverser de l’autre.

Ségrégation, confinement, respiration

Structure et polarisation ne devraient cependant pas faire oublier l’un des Ă©lĂ©ments contingents et rĂ©cents qui explique le mode actuel de protestation. LĂ  oĂč en 2013 les mouvements de protestation qui avaient suivi l’acquittement de George Zimmerman dans le procĂšs oĂč il Ă©tait accusĂ© d’avoir tuĂ© l’adolescent Trayvon Martin (d’oĂč a Ă©mergĂ© le mouvement Black Lives Matter) avaient principalement consistĂ© en face-Ă -face plus ou moins tendus avec la police, le mouvement actuel n’est pas exempt, loin s’en faut, de pillages de magasins. Or il est probable que la situation qui mĂšne Ă  ces pillages soit aussi l’effet du confinement liĂ© au Covid-19 : plus de 14 % de la population amĂ©ricaine est dĂ©sormais sans emploi, soit plus de 40 millions d’états-uniens, sachant que le chĂŽmage parmi les noirs est typiquement le double de celui des blancs (et le chĂŽmage chez les hispaniques est juste derriĂšre celui des noirs) [4]

[4] Â« Jobless America : the coronavirus unemployment crisis…

. Ajoutons que les Afro-AmĂ©ricains courent un risque plus Ă©levĂ© d’exposition au virus, du fait de leur concentration dans les zones urbaines et de leur travail dans des industries dites « essentielles Â», liĂ©es Ă  l’industrie de la viande par exemple, au transport de la nourriture, Ă  l’acheminement des marchandises en gĂ©nĂ©ral. Seuls 20 % des travailleurs noirs ont dĂ©clarĂ© pouvoir travailler Ă  domicile, contre environ 30 % de leurs homologues blancs [5]

[5] Â« â€˜It’s a racial justice issue’ : Black Americans are…

.

Ce que le coronavirus a mis Ă  ciel ouvert dans la faille qui sĂ©pare et les races et les classes, c’est pour les populations Noires tout ce qui leur manque : une sĂ©curitĂ© sociale, des salaires dĂ©cents, une stabilitĂ© de logement pour ceux qui sont condamnĂ©s Ă  des dĂ©placements (par exemple suite Ă  des fermetures d’école). C’est comme si le confinement avait aggravĂ© la sĂ©grĂ©gation spatiale, comme si l’espace dĂ©jĂ  restreint d’une astreinte Ă  habiter dans des quartiers relĂ©guĂ©s s’était trouvĂ© encore plus rĂ©duit, encore plus gĂ©nĂ©rateur d’une claustrophobie autant sociale qu’existentielle (certains diraient : ontologique [6]

[6] Je renvoie ici Ă  l’afro-pessimisme (cf. l’introduction…

). L’on se rappellera la fameuse phrase de Martin Luther King – « une Ă©meute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus Â» – et l’on mesurera dĂšs lors toute la distance entre ces populations noires et les populations blanches, RĂ©publicaines, pro-Trump, qui s’opposent au confinement et parfois gagnent en justice au point de pouvoir l’empĂȘcher (comme dans le Wisconsin, oĂč la Cour SuprĂȘme de l’État, dirigĂ©e par des RĂ©publicains, a cassĂ© l’ordre de confinement du gouverneur DĂ©mocrate Tony Evers) : pour les secondes, il faut sortir du confinement pour relancer l’économie, pour raison fiscale ; pour les premiĂšres, il s’agit de sortir du confinement pour respirer, pour raison vitale. « I can’t breathe Â», disait George Floyd avant de mourir. Qu’elle soit cloisonnĂ©e, en prison ou dans la rue, la population noire est soumise Ă  l’interdiction de respirer. Suicide national dans un pays « incroyablement sĂ»r Â»

OĂč cette situation peut conduire les U.S.A. ? Sans mĂȘme considĂ©rer le mouvement de protestation de ces derniers jours, la politique actuelle des U.S.A. est suicidaire avant mĂȘme d’ĂȘtre capitaliste – ou dĂ©veloppant la pulsion de mort capitaliste au point de ne plus mĂȘme chercher la survie du profit plus qu’à trĂšs court terme. Ce n’est pas seulement des organisations internationales dont ce pays se coupe (comme avec l’O.M.S.), pas seulement des traitĂ©s internationaux dont il se retire (de non-prolifĂ©ration des armes nuclĂ©aires, des accords sur le climat, etc.), mais de tout avenir. AppuyĂ©e sur les Ă©nergies fossiles et la liquidation des lois nationales sur la protection de l’environnement, la politique suprĂ©matiste que Trump, soutenu par un parti RĂ©publicain avili et par des grandes compagnies complices comme Facebook, impulse entre son golf en Floride et le bunker oĂč il s’est rĂ©fugiĂ© dimanche soir dernier (le 30 mai), conduit les U.S.A. Ă  un effondrement de son territoire. Et la question est de savoir si cet effondrement est Ă©vitable.

Les jours qui viennent vont ĂȘtre cruciaux. Le but de l’extrĂȘme-droite est d’intensifier le chaos, que ce soit celui issu du Covid-19 ou du mouvement de protestation actuel [7]

[7] Â« US far right seeks ways to exploit coronavirus and…

. Cette tactique du pire est cependant limitĂ©e, et doit nous permettre de relativiser l’hypothĂšse d’une guerre civile. Les milices blanches qui, armĂ©es jusqu’aux dents, se sont rĂ©cemment manifestĂ©es pour demander l’abrogation des lois de confinement sont cependant infiniment moins nombreuses et puissantes que les forces en prĂ©sence dans le mouvement de protestation – s’il leur prenait la fantaisie, Ă  ces blancs, d’appeler Ă  la guerre civile, celle-ci se changerait pour eux en dĂ©faite rapide. Le mouvement en cours est Ă©tonnement vivace, jeune, multi-racial et divers sur le plan des classes. Et c’est bien de ce mouvement que s’exprime la possibilitĂ© d’un dĂ©passement de la forme sociale-Ă©tanche qui caractĂ©rise les U.S.A., la possibilitĂ© de conjurer le sort social total qui affecte les populations black et brown.

Trump et ses alliĂ©s, comme ils le font dĂ©jĂ , vont certes jouer la carte de « la loi et l’ordre Â» (law and order). Mais il n’est pas certain que cette carte puisse ĂȘtre jouĂ©e comme lors de l’élection prĂ©sidentielle de 2016 (et mĂȘme avant), dans la mesure oĂč Trump est dĂ©sormais un insider, au pouvoir [8]

[8] Clare Malone, « Trump Has Returned To His 2016…

. Il paraĂźt certes dĂ©mentiel que des individus puissent encore continuer Ă  croire un seul instant qu’il reprĂ©sente l’ordre et la loi, au vu du chaos permanent qu’urbi et orbi sa politique – car il s’agit d’une politique – provoque, au vu de l’incapacitĂ© totale qu’a le gouvernement en place de proposer une ligne fĂ©dĂ©rale Ă  la mesure du pays entier, au vu du mĂ©pris des travailleurs astreints Ă  maintenir en respiration artificielle l’industrie de la viande, etc. Que l’économie soit Ă©rigĂ©e au mĂ©pris de la vie des populations, on en aura eu la preuve visible le jour oĂč le speaker RĂ©publicain de l’AssemblĂ©e du Wisconsin dĂ©clara, protĂ©gĂ© derriĂšre un masque, des gants et d’autres Ă©quipements de protection massive contre le coronavirus, qu’il Ă©tait « incroyablement sĂ»r (incredibly safe) Â» de voter en personne pour l’élection des primaires amĂ©ricaines [9]

[9] Â« Republican Wisconsin assembly speaker wears…

 :

Le suicide national prend place dans un espace de plus en plus irrespirable, oĂč des Noirs sont tuĂ©s tandis que des blancs arborent les signes cyniques de la surprotection.

L’alliage des rĂ©formistes et des rĂ©volutionnaires

Des rĂ©seaux comme Fox news, que Trump regarde en continu, diffusent une information qui oblitĂšre consciemment la rĂ©alitĂ©, et alimente la croyance de type fasciste que le gouvernement façonne annĂ©e aprĂšs annĂ©e, en licenciant toutes les personnes en poste dans les administrations fĂ©dĂ©rales qui ne sont pas en accord absolu avec la ligne Trump et en Ă©lisant Ă  tous les Ă©chelons de l’appareil judiciaire des blancs intĂ©gristes. Cette croyance cimentĂ©e risque de recouvrir l’effondrement en cours des États-Unis, et il est pour cette raison nĂ©cessaire de croire Ă  l’inverse, avec autant de force, plus de force encore, Ă  l’impossible rupture d’avec sa structure et son histoire. En prenant pour cible (dans le Mississipi, dans les deux Caroline, en Virginie) des statues Ă©rigĂ©es Ă  la gloire de la ConfĂ©dĂ©ration (sudiste, esclavagiste) [10]

, ce mouvement pour les droits vitaux montre qu’une rĂ©elle politique du prĂ©sent est toujours en prise avec l’histoire qui s’est changĂ©e en structure, en sort malĂ©fique. La rupture devra se faire avec ce que le philosophe et activiste Cornell West appelle le « pillage officiel Â» perpĂ©trĂ© par Wall Street, avec tout Ă  la fois le fascisme et le nĂ©o-libĂ©ralisme [11]

[11] Â« â€˜America’s Moment of Reckoning’ : Cornel West Says…

. Deux ennemis à la fois, comme d’habitude.

 Mais symĂ©triquement aussi peut-ĂȘtre l’alliage, mĂȘme transitoire, entre deux nouveaux amis, les rĂ©volutionnaires et les rĂ©formistes. L’un des facteurs clef de la situation est la maniĂšre dont les liberals blancs, les classes intermĂ©diaires, vont rĂ©agir. L’une des raisons pour lesquelles ces derniers pourraient ne pas ĂȘtre effrayĂ©s par un soutien ferme au mouvement en cours, contre un simple retour Ă  la normale nĂ©o-libĂ©ral post-Trump, est qu’ils savent que Trump aussi bien que le nĂ©o-libĂ©ralisme conduisent tous deux Ă  la dĂ©vastation Ă©cologique, locale et planĂ©taire. Or c’est maintenant que les luttes contre le racisme structurel et les changements climatiques pourraient se coaliser. Le « white silence = white consent Â» concerne dĂ©sormais aussi bien la question raciale que la question Ă©cologique – qui est la mĂȘme question. Le Green deal (tel que soutenu par la frange socialiste incarnĂ©e par Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders, le candidat radical malheureux aux primaires DĂ©mocrates) devra ĂȘtre aussi un Black and brown deal, une recomposition intĂ©grale de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine.

Si cet alliage n’est pas portĂ© et soutenu par les DĂ©mocrates jusqu’au pouvoir en novembre 2020, l’étĂ© qui s’annonce caniculaire et sous la frappe du Covid-19 risque d’ĂȘtre l’occasion d’un carnage social, Ă©cologique et politique ininterrompu. Soyons clair, le candidat Centre-Droit des DĂ©mocrates, Joe Biden, est l’un des plus mauvais possibles dans la situation (Sanders ou Warren, avec leur projet de sĂ©curitĂ© sociale pour tous, auraient Ă©tĂ© beaucoup plus Ă  propos du fait de la pandĂ©mie). Mais peut-ĂȘtre que la situation imposera Ă  Biden l’impossible et pourtant nĂ©cessaire changement radical de la sociĂ©tĂ© nord-amĂ©ricaine, nĂ©cessaire dĂ©sormais Ă  la fois pour Ă©viter son implosion et pour rendre justice Ă  George Floyd comme Ă  ceux qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© dans l’asphyxie. Comme le dit Cornel West dans un article publiĂ© ce 1er juin dans The Guardian :

« Si la dĂ©mocratie radicale meurt en AmĂ©rique, qu’il soit dit de nous que nous avons tout donnĂ© alors que les bottes du fascisme amĂ©ricain tentaient de nous Ă©craser le cou Â» [12]

[12] Cornel West, « A boot is crushing the neck of American…

.

Madison, le 1er juin 2020.

[1] Â« The Minneapolis police officer who knelt on George Floyd’s neck had 18 previous complaints against him, police department says Â», CNN, 29 mai 2020.

[2] En rĂ©fĂ©rence au sociologue Marcel Mauss qui lui parlait de « fait social total Â».

[3] Saidiya V. Hartman, Scenes of Subjection, Oxford University Press, 1997.

[4] Â« Jobless America : the coronavirus unemployment crisis in figures Â», The Guardian, 28 mai 2020.

[5] Â« â€˜It’s a racial justice issue’ : Black Americans are dying in greater numbers from Covid-19 Â», The Guardian, 8 avril 2020.

[6] Je renvoie ici Ă  l’afro-pessimisme (cf. l’introduction de Red, White and Black : Cinema and the Structure of U.S. Antagonisms par Frank B. Wilderson III).

[7] Â« US far right seeks ways to exploit coronavirus and cause social collapse Â», The Guardian, 5 avril 2020.

[8] Clare Malone, « Trump Has Returned To His 2016 Law-And-Order Rhetoric, But It Might Not Sit So Well In 2020 Â», FiveThirtyEight, 29 m
ai 2020 (https://fivethirtyeight.com/features/after-minneapolis-can-trumps-law-and-order-strategy-work/).

[9] Â« Republican Wisconsin assembly speaker wears protective gear while telling voters they are ‘incredibly safe to go out’ Â», CNN, 7 avril 2020.

[10

[11] Â« â€˜America’s Moment of Reckoning’ : Cornel West Says Nationwide Uprising Is Sign of ‘Empire Imploding’ Â», Democracy Now, 1er juin 2020.

[12] Cornel West, « A boot is crushing the neck of American democracy Â» in The Guardian, 1er juin 2020.


Article publié le 04 Juin 2020 sur Nantes.indymedia.org