DĂ©cembre 8, 2020
Par CQFD
404 visites


Par Juliette Iturralde {JPEG}

Une brise de rĂ©volte souffle sur l’édition française. « Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon. Son monde est Ă  l’opposĂ© de celui que nous dĂ©fendons. Nous ne voulons pas voir les villes se vider pour devenir des citĂ©s-dortoirs hyperconnectĂ©es. Amazon est le fer de lance du saccage des rapports humains et de l’artificialisation de la vie. Â» Ainsi commence l’appel lancĂ© le 11 novembre dernier par plus de cinquante petites maisons d’édition et leurs structures de diffusion-distribution.

En France, les grands de la distribution de livres se comptent sur les doigts d’une main. Et dĂšs son apparition sur le marchĂ©, Amazon fut accueilli en star dans leur bergerie, sans que les maisons d’édition aient de droit de regard sur les marges nĂ©gociĂ©es : chasse gardĂ©e des distributeurs, avec pour prĂ©textes le secret commercial et la lĂ©gislation interdisant le refus de vente. Pas grave, pariĂšrent nombre d’éditeur·trices – un revendeur de plus pour leur marchandise. Depuis, Internet est devenu la premiĂšre librairie du monde. Les deux tiers des livres y sont vendus, Ă  70 % par Amazon.

La durĂ©e de vie d’un livre est de seulement quelques mois en librairie gĂ©nĂ©raliste et le retour des invendus au distributeur, en Ă©change d’un avoir sur une prochaine commande, doit ĂȘtre effectuĂ© sous un an : passĂ© ce dĂ©lai, le ou la libraire garde les ouvrages et les achĂšte en ferme. Pari risquĂ© vu le nombre exponentiel de nouveautĂ©s publiĂ©es. Dans ces conditions, seule une entreprise avec de grandes capacitĂ©s de stockage, qui fait son beurre sur l’électromĂ©nager et ose vendre du bouquin Ă  perte [1], peut fournir n’importe quel titre sans devoir passer par la case « attendre que votre commande arrive en librairie Â». FrĂ©dĂ©ric Duval, PDG d’Amazon France, le confirme : « Nous vendons plutĂŽt du fonds de catalogue et les libraires sont dans la nouveautĂ©. Je schĂ©matise, mais 70 % des livres vendus par Amazon ont plus de deux ans. Â» [2]

La situation de quasi-monopole dont jouit le gĂ©ant a enfermĂ© le monde de l’édition dans une inquiĂ©tante dĂ©pendance : le choix de publier un livre pourrait ne plus ĂȘtre fonction de son contenu mais de sa rentabilitĂ© escomptĂ©e
 via les algorithmes d’Amazon. C’est donc le modĂšle Ă©conomique de la firme qui dicterait les parutions. Le groupe des 451, Ă©phĂ©mĂšre fĂ©dĂ©ration militante des divers mĂ©tiers du livre, alertait dĂ©jĂ  sur de tels risques en 2014 : « Un point de non-retour a Ă©tĂ© franchi  : la crĂ©ation littĂ©raire et la critique se retrouvent dans une situation inĂ©dite d’allĂ©geance vis-Ă -vis d’un seul et unique vendeur, lequel peut dĂ©sormais, selon son bon vouloir, augmenter ses marges et inflĂ©chir les choix des diffuseurs et des Ă©diteurs. Â» [3]

Hobo Diffusion, signataire de l’appel du 11 novembre dernier, en a fait les frais : « Nous avons soutenu notre distributeur, Makassar, quand, en juin 2019, Amazon a voulu lui imposer une nouvelle remise d’achat, bien supĂ©rieure Ă  celle proposĂ©e aux libraires indĂ©pendants avec lesquels nous travaillons. C’était la goutte de trop. Nous avons donc dĂ©cidĂ© ensemble de ne plus mettre en vente sur cette plateforme les ouvrages que nous diffusons. Â» Il aura fallu attendre la crise du Covid et les pleins phares sur la vente Ă  distance pour que cette situation soit rendue publique. « Les librairies prennent aujourd’hui la mesure de la tornade Amazon. Les petites Ă©ditions ont avec elles cet ennemi en commun. Affirmer notre opposition au diktat de la firme, c’est ouvrir la possibilitĂ© de faire front commun. Â»

Autre diffuseur-distributeur Ă  signer cet appel, Serendip : « Nous n’avons jamais vendu sur Amazon, et les Ă©ditions que nous reprĂ©sentons approuvent. Comme nous sommes modestes, on est passĂ©s entre les mailles du filet : nous n’avons jamais eu de contact avec la firme. En montant notre boĂźte, nous voulions nous inscrire dans la chaĂźne du livre, ses mĂ©tiers et savoir-faire. NĂ©gocier avec Amazon, c’est d’emblĂ©e dĂ©truire ça : les liens humains avec libraires, Ă©diteur·trices, livreur·euses, etc. Â»

Si le ver semble n’avoir laissĂ© que le trognon aux indĂ©pendant·es, l’éditeur Zones sensibles a imaginĂ© une rĂ©sistance Ă  coups de pĂ©pins. Cette petite structure belge a trouvĂ© la malice : mettre le code-barres Ă  l’intĂ©rieur de la couverture des livres. Ce simple geste demanderait trop de manipulations aux scanneurs de Jeff Bezos, et rend impossible le rĂ©fĂ©rencement des produits. « Je me voyais mal publier des livres qui fustigent le monde proposĂ© par Amazon et continuer Ă  l’alimenter. Mais je ne suis pas le chevalier blanc qui apporte la solution magique. Je peux me permettre cette astuce car Zones sensibles est une petite maison. Les plus grosses, qui ont beaucoup de salarié·es, sont coincĂ©es. Â»

« Les gĂ©ants du numĂ©rique, ce sont aujourd’hui les adversaires des États Â», dĂ©clarait le ministre de l’Économie Bruno Le Maire dĂ©but novembre. Peut-ĂȘtre. Mais l’État n’est pas l’ennemi d’Amazon. Depuis 2007, le libertarien Jeff Bezos a ouvert 25 sites en France (le plus grand fait 142 000 m2) en bĂ©nĂ©ficiant souvent de plusieurs dizaines de millions d’euros d’aides publiques pour leur implantation. En 2021, 11 nouveaux projets sont en cours – accĂ©lĂ©ration vertigineuse. Les Ă©lu·es se targuent Ă  l’occasion d’apporter de l’emploi dans leur rĂ©gion, niant l’avalanche de rapports dĂ©montrant le contraire, comme celui de l’ancien secrĂ©taire d’État au numĂ©rique, Mounir Mahjoubi, qui avance qu’à chiffre d’affaires Ă©quivalent, les entrepĂŽts Amazon embauchent 2,2 fois moins de salarié·es que les autres entreprises de logistique. En France, ce sont entre 10 400 et 20 200 postes en moins [4] du fait de l’expansion de l’entreprise, qui en 2017 ne comptait plus que 4,7 salarié·es pour 1 robot, contre 7,7 en 2015.

Aux États-Unis, l’expression consacrĂ©e est « Retail Apocalypse Â» : le mastodonte est responsable de la fermeture de 9 000 magasins en 2019 et de la suppression de 300 000 emplois nets depuis 2010. S’ajoutent au massacre les dĂ©gĂąts sur l’environnement, l’ubĂ©risation de l’emploi, mais surtout la dĂ©fiscalisation du gros des bĂ©nĂ©fices de ce GAFAM, dont la taxation promise par l’Europe ne ponctionnera qu’une infime partie. Ce type d’économie surassistĂ©e par les budgets publics, sans rĂ©elle redistribution vers les services publics via la fiscalitĂ©, c’est bien la start-up nation en marche, au dĂ©triment de la santĂ© et de la culture. Un modĂšle qui mise tout sur le progrĂšs technique, assez swag pour paraĂźtre indĂ©trĂŽnable en pleine pandĂ©mie.

Les confinements se suivent mais ne se ressemblent pas : Amazon avait dĂ» fermer en avril ; en novembre, c’est open-bar. Le click-and-collect devenant la norme, c’est le monde de Bezos qui est consacrĂ©. Loin de contrer cette logique, les voix politiciennes se multiplient pour dĂ©velopper des « Amazon locaux Â». « La psychose française sur Amazon n’a aucun sens, Ăąnonnait le secrĂ©taire d’État Ă  la Transition numĂ©rique, CĂ©dric O, Ă  l’AssemblĂ©e nationale ce 4 novembre. [
] Le fond du sujet sur lequel […] nous travaillons avec les collectivitĂ©s territoriales, c’est de numĂ©riser les petits commerces. Â»

Plus rĂ©servĂ©, le patronat de l’édition joue quand mĂȘme le jeu, et les salarié·es des librairies se retrouvent Ă  gĂ©rer de la commande, sans conseils ni sourires, dans les flammes d’une amazonisation soft. Les outils de vente en ligne aujourd’hui enracinĂ©s grĂące aux subventions rĂ©duiront encore le nombre et la qualitĂ© des emplois une fois la crise passĂ©e. Seule la grande distribution, principale concurrente des librairies de centre-ville et d’Amazon, se frotte les mains au gel hydroalcoolique, en rang derriĂšre Michel-Édouard Leclerc : « Les contraintes Covid-19 vont faire accĂ©lĂ©rer la digitalisation et faire gagner deux ans aux commerçants. Aujourd’hui, je dis : Amazon mĂȘme pas peur  ! [5] Â»

L’appel du 11 novembre, lui, dĂ©clare la guĂ©rilla au Goliath online : « Nous devons, sans attendre, boycotter et saboter son monopole. Â» Gageons que mille autres fleuriront et que la notion d’« Ă©dition de gauche Â» y gagnera en consistance. Mais avec la persistance de la crise, espĂ©rons surtout que d’autres acteurs et actrices du livre emboĂźteront le pas aux signataires de l’appel. Et que de nouveaux modĂšles seront imaginĂ©s, comme les Punti rossi dans l’Italie des annĂ©es 1970 : un rĂ©seau autonome de distribution de l’édition critique Ă  travers le maillage engagĂ© de lieux camarades…

Ferdinand Cazalis

JPEG

- Cet article a Ă©tĂ© conjointement publiĂ© en langue catalane par le journal La Directa, dans une traduction de Dolors Serra.

- La version francophone de cet article a Ă©tĂ© publiĂ©e sur papier dans le n°193 de CQFD, en kiosque du 4 au 31 dĂ©cembre. En voir le sommaire.

  • Ce numĂ©ro est disponible chez prĂšs de 3 000 marchands de journaux partout en France. Pour retrouver les points de vente prĂšs de chez vous, cliquez ici.
  • Pour recevoir les prochains numĂ©ros dans votre boĂźte aux lettres, vous avez la possibilitĂ© de vous abonner.



Source: Cqfd-journal.org