Mai 16, 2022
Par Lundi matin
159 visites

Le 27 janvier 1972, mathĂ©maticien Alexandre Grothendieck prend la parole devant les chercheurs du CERN. Deux ans plus tĂŽt, il a dĂ©missionnĂ© de l’Institut des hautes Ă©tudes scientifiques (IHES), fondĂ© pour lui en 1958, en raison de financements militaires, et se consacre depuis, avec son mouvement Survivre et Vivre, Ă  moraliser la recherche, Ă  dĂ©noncer le rĂŽle de la science dans le dĂ©veloppement technico-industriel qui menace la survie de l’espĂšce humaine, « la vie tout court sur la planĂšte Â».



Il avoue ne s’ĂȘtre, pendant longtemps, jamais interrogĂ© sur l’impact social de ses propres recherches et de leurs applications pratiques. Elles lui procuraient du plaisir et « le consensus social  Â» lui disait que c’était une activitĂ© noble et positive. Or en discutant avec nombre de ses collĂšgues, il s’est aperçu qu’il s’agissait pour beaucoup d’une servitude et d’une contrainte, d’un impĂ©ratif pour obtenir un emploi lorsqu’on est engagĂ© dans cette voie : « La production scientifique, comme n’importe quel autre type de production dans la civilisation ambiante, est considĂ©rĂ©e comme un impĂ©ratif en soi.  Â» Il a Ă©galement compris que ses relations avec ses Ă©lĂšves n’étaient ni spontanĂ©es ni Ă©galitaires, mais vĂ©ritablement hiĂ©rarchiques. « Un autre aspect de ce problĂšme qui dĂ©passe les limites de la communautĂ© scientifique, de l’ensemble des scientifiques, c’est le fait que ces hautes voltiges de la pensĂ©e humaine se fond aux dĂ©pens de l’ensemble de la population qui est dĂ©possĂ©dĂ©e de tout savoir.  Â» Il explique qu’au dĂ©part il a interrompu son activitĂ© de recherche pure en se rendant compte qu’il y avait des problĂšmes urgents Ă  rĂ©soudre concernant la crise de la survie : « les activitĂ©s scientifiques que nous faisons ne servent Ă  remplir directement aucun de nos besoins, aucun des besoins de nos proches, de gens que nous puissions connaĂźtre. Il y a aliĂ©nation parfaite entre nous-mĂȘmes et notre travail. Â»

En Ă©changeant avec ses confrĂšres au sein de l’association Survivre et Vivre, il est arrivĂ© Ă  la conclusion que mettre les connaissances scientifiques au service de la recherche de solutions des problĂšmes qui se posent, Ă©tait une illusion, compte tenu de l’imbrication des problĂšmes Ă©conomiques, politiques, idĂ©ologiques et scientifiques. Un changement de civilisation est nĂ©cessaire. Celle-ci, occidentale ou industrielle, est condamnĂ©e Ă  disparaĂźtre Ă  court terme.

AprĂšs cette prise de parole, Alexandre Grothendieck Ă©change longuement avec ses auditeurs en rĂ©pondant Ă  leurs questions. Il explique que face Ă  la complexitĂ© des problĂšmes planĂ©taires, « les mĂ©thodes des sciences expĂ©rimentales ne nous servent pratiquement Ă  rien Â» : avec une seule planĂšte Terre, impossible de rĂ©pĂ©ter une expĂ©rience. Sans pouvoir le dĂ©montrer, il se dit convaincu de la nĂ©cessitĂ© de changements dans les relations humaines, comme le dĂ©passement du dĂ©sir de domination notamment. Il dĂ©nonce « la sĂ©paration stricte de nos facultĂ©s rationnelles et des autres modes de connaissances Â», ainsi que « l’attitude analytique Â» qui incite Ă  la spĂ©cialisation en contraignant Ă  « diviser chaque parcelle de la rĂ©alitĂ©, chaque problĂšme en des composantes simples pour mieux les rĂ©soudre  Â», la stratification des spĂ©cialitĂ©s scientifiques d’aprĂšs des critĂšres objectifs de subordination des unes aux autres, la sĂ©paration dans la science entre connaissance et dĂ©sirs et besoins.

Il cite en exemple le mouvement des Nouveaux Alchimistes qui sont en relation avec des millions d’AmĂ©ricains intĂ©ressĂ©s par l’agrobiologie, et qui dĂ©veloppent des biotechniques avec des moyens rudimentaires, sans faire appel Ă  « l’hyperstructure industrielle et technologique  Â», et crĂ©ent des Ă©cosystĂšmes artificiels trĂšs productif en nourriture, sans Ă©lectricitĂ© ni engrais. Ce genre de recherches est impossible Ă  l’intĂ©rieur des structures acadĂ©miques existantes.

Il est persuadĂ© que « les structures actuelles de la sociĂ©tĂ© vont s’écrouler, lorsque que les rouages ne marcheront plus, parce que les mĂ©canismes de la sociĂ©tĂ© industrielle, par leur fonctionnement mĂȘme, sont autodestructeurs  Â». La recherche scientifique ne cessera pas de façon autoritaire mais par un consensus gĂ©nĂ©ral. Un accĂ©lĂ©rateur de particules, par exemple, implique un effort social considĂ©rable qui n’aurait jamais Ă©tĂ© admis si un large public avait Ă©tĂ© consultĂ©.

« Nous avons Ă©tĂ© Ă©levĂ©s dans une certaine culture ambiante, dans un certain systĂšme de rĂ©fĂ©rences. Pour beaucoup d’entre nous, d’aprĂšs les conditionnements reçus dĂšs l’école primaire en fait, nous considĂ©rons que la sociĂ©tĂ© telle que nous la connaissons est l’aboutissement ultime de l’évolution, le nec plus ultra. Â» Pourtant des centaines et des milliers de civilisations avant la nĂŽtre, sont nĂ©es, ont vĂ©cu, puis se sont Ă©teintes.
« La recherche n’a pas d’odeur.  Â» La science peut tout autant ĂȘtre bien que mal employĂ©e, quelques que soient les intentions des chercheurs.
Il juge le raisonnement scientifique « grossier  Â» par rapport aux phĂ©nomĂšnes de la vie, aux phĂ©nomĂšnes naturels. En mathĂ©matique, chaque proposition est vraie ou fausse. Or cette dichotomie empĂȘche d’apprĂ©hender la rĂ©alitĂ© dans laquelle des aspects en apparence contradictoires doivent ĂȘtre pris en ligne de compte.

Il refuse cependant de se poser en modĂšle et n’appelle pas chacun Ă  abandonner son travail. Toutefois, « cette transformation ne se fera pas par la vertu magique d’adhĂ©rer Ă  un certain parti ou, de temps en temps, de distribuer des tracts, ou encore d’adhĂ©rer Ă  certains syndicats ou de dĂ©poser des bulletins de vote.  Â» Il prĂ©vient aussi que « si l’on pense que les relations personnelles ne peuvent changer qu’aprĂšs le changement des structures – cela signifie qu’on renvoie tout au grand jour J de la rĂ©volution –, la rĂ©volution ne viendra jamais ou la rĂ©volution qui viendra ne changera rien. C’est-Ă -dire qu’elle mettra une Ă©quipe dirigeante technocratique Ă  la place d’une autre Ă©quipe technocratique et la sociĂ©tĂ© industrielle ira son chemin comme par-devant.  Â»

La pensĂ©e d’Alexandre Grothendieck est plus que jamais d’actualitĂ©. Ce texte devrait absolument ĂȘtre lu, dĂ©battu, commentĂ© partout et par tous, notamment dans les milieux militants et universitaires. Merci aux Ă©ditions du Sandre pour cette publication plus accessible que l’épais recueil paru il y a quelques semaines chez Gallimard.

Ernest London

Bibliothécaire-armurier chez Fahrenheit 451




Source: Lundi.am