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Depuis des années, des collectifs de personnes handicapées militent pour la déconjugalisation de l’Allocation adulte handicapé. En 2021, la lutte a connu un nouveau regain avec une pétition devant le Sénat qui aurait dû aboutir au vote d’une proposition de loi. L’entrée en scène, vivement contestée, de l’Association des paralysés de France ces derniers mois fait prendre à la mobilisation une tournure particulière.

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Déconjugalisons l’AAH

UCL (2021)

L’allocation adulte handicapé (AAH), est une allocation de 903 euros mensuels (sous le seuil de pauvreté) versée aux personnes dont le taux d’invalidité est d’au moins 80 %, ou qui ont une « restriction substantielle et durable à l’accès à l’emploi ». Les collectifs de personnes handicapées, tels qu’Act Up Paris, le CHLEE, ou les Dévalideuses, réclament depuis des années sa déconjugalisation. Depuis sa création en 1975, l’AAH est conjugalisée : son montant dépend des revenus du ou de la partenaire de la personne qui en bénéficie, de sorte qu’en fonction de ces revenus, l’AAH peut diminuer proportionnellement, voire disparaître. Depuis sa création, les activistes handi dénoncent l’iniquité de ce dispositif, qui organise leur dépendance vis à vis de leurs partenaires, à l’image d’une conception paternaliste du handicap qui n’envisage pas les personnes handicapées comme capables d’autonomie, mais nécessairement dépendantes, de leur famille, de leur conjoint·e, ou d’institutions spécialisées.

Entretenir la dépendance, c’est entretenir la violence

Cette image paternaliste va dans le sens des intérêts des associations gestionnaires, qui veulent continuer de justifier l’existence des établissements spécialisés qu’elles gèrent, et pour lesquels elles perçoivent des financements publics considérables. Or, accroître la dépendance des personnes handicapées, en particulier des femmes et minorités de genre, c’est les placer dans des situations de danger bien souvent inextricables.

Quelques chiffres qui font froid dans le dos : 4 femmes handicapées sur 5 sont victimes de violences [2]. 34 % ont subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur compagnon (contre 19 % des femmes en général) [3], et ce chiffre monte à 88 % s’agissant des femmes autistes [4]. Comment espérer se sortir de telles situations lorsque l’on sait que très peu de logements d’urgence sont accessibles, que bien souvent nos proches eux-mêmes vivent dans des logements inadaptés, et qu’on est dépendant·e financièrement de notre conjoint-agresseur ? Face à ce constat accablant, le gouvernement continue d’ignorer les revendications des activistes handi. Pire encore, il instrumentalise la question en soutenant que l’autonomie financière des personnes handicapées se gagne par l’accès à l’emploi. Il existe indéniablement un problème d’accès à l’emploi des personnes handicapées, mais celui-ci est structurel et organisé par un système capitaliste et validiste. La mécanique d’exclusion se met en place dès l’école : 6 enfants handicapés sur 10 sont en CP à six ans, et seuls 4 sur 10 entrent au collège à dix ans [5]. 28 % des femmes handicapées obtiennent le bac (contre 52 % des femmes en général) [6]. 54 % des femmes handicapées déclarent avoir subi des discriminations dans l’emploi dans les cinq dernières années (contre 34 % de la population active générale) [7].

Une autonomie qui se gagne au mérite

Résultat de ce système discriminatoire, une très forte exclusion du monde du travail, et un accès à des postes moins qualifiés et moins bien payés pour celles qui travaillent : 54 % des femmes handicapées sont inactives (contre 32 % de l’ensemble des femmes et 24 % de l’ensemble des hommes), et seules 1 % de celles qui travaillent sont cadres (contre 10 % des hommes handicapés, 14 % des femmes en général, et 21 % des hommes en général) [8]. Au lieu de prendre à bras le corps ce problème, l’État ne propose que des mesures qui valorisent le patronat et stigmatisent les personnes handicapées qui ne travaillent pas, comme par exemple l’organisation de «  duodays  » (journées nationales pendant lesquelles un·e salarié·e accueille une personne handicapée sur son lieu de travail). Ce discours est soutenu par les associations gestionnaires, qui y ont intérêt puisqu’elles gèrent les Esat, ces lieux où l’on travaille comme en milieu ordinaire, mais qui échappent aux règles protectrices du droit du travail.

L’APF cache bien son jeu

Alors qu’elle ne s’était pas prononcée jusque là sur la déconjugalisation de l’AAH, l’Association des paralysés de France (APF) a commencé à vouloir occuper le terrain en laissant croire qu’elle était organisatrice du rassemblement initié par Act Up Paris en juin devant le Parlement (alors qu’Act Up avait refusé sa participation), et en prenant l’initiative d’une autre manifestation le 16 septembre dernier. Cette récupération d’une mobilisation qui commençait à gagner en visibilité a mis en colère les collectifs antivalidistes, qui ont alors décidé de faire de la dénonciation des agissements des associations gestionnaires un axe majeur de leur action. L’enjeu est en effet crucial, tant les associations gestionnaires entretiennent le flou, et passent auprès du grand public pour des défenseurs des intérêts des personnes handicapées, alors qu’il n’en est rien, bien au contraire, puisqu’elles gèrent des lieux de restriction de liberté et d’emploi de personnes handicapées, financés par l’argent public. Ce flou leur permet de gagner le droit de s’asseoir à la table des négociations, prenant place dans toutes les instances représentatives, et empêchant du même coup les collectifs de personnes concernées de faire entendre une voix différente. Elles ont ainsi les coudées franches pour entretenir les logiques d’exclusion qui leur permettent de justifier le maintien des établissements spécialisés et des Esat, alors même que le droit international les condamne. L’APF en particulier, s’est déjà maintes fois illustrée par le passé, par exemple en 2018, lorsqu’elle a saboté la mobilisation contre le projet de loi Elan, qui prévoyait de passer de 100 % à 10 % les logements neufs accessibles, pour ensuite négocier de passer à 20 %, et présenter ça comme une victoire.

Vers l’autonomie

La lutte pour la déconjugalisation est fondamentalement une lutte pour l’autonomie des personnes handicapées, et est clairement incompatible avec les intérêts des associations gestionnaires, qui cherchent à les maintenir sous la dépendance des dispositifs qu’elles gèrent, à l’écart du reste de la société. Ne nous y trompons pas et soutenons les militant-es concerné-es dans leur combat contre les associations gestionnaires !

Julie (UCL Nantes)





Source: Unioncommunistelibertaire.org