Avril 13, 2022
Par Partage Noir
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Les prémices

Tout commence dans les années 1840. L’Europe est secouée par des révolutions, les révoltes grondent partout. Les monarchies sont contestées. Des penseurs réfléchissent à ce processus de soulèvement et proposent une organisation sociale différente. Parmi eux, Proudhon et Hegel. L’influence de ces théoriciens de la pensée sociale est diversement accueillie en Allemagne.

Karl Grün.

Alors que le nom de Marx reste insignifiant, Proudhon est très populaire au début des années 1840 grâce à Karl Grün [1], mais sa « crédibilité » régresse sous la pression réactionnaire qui suit l’échec de la révolution de 1848. Bakounine, alors en Allemagne, prend une part active à cette révolution.

Parallèlement, le mouvement ouvrier se structure. Emanation des associations d’ouvriers des différentes parties du monde, pour des revendications sociales, la Première Internationale voit le jour au congrès de Genève en 1866. Très vite, deux courants de pensée s’affrontent en son sein, personnifiés par deux figures historiques Marx incarne le socialisme autoritaire et Bakounine défend le socialisme libertaire. La rupture est consommée en 1872.

Il semble que les origines réelles du mouvement anarchiste allemand se trouvent dans les contacts entre les militants ouvriers de la section de langue allemande de la Fédération jurassienne. De cette collaboration d’idées naissent des journaux comme l’Arbeiterzeitung qui, grâce à l’aide des camarades suisses, est diffusé dans toute l’Allemagne. D’orientation communiste anarchiste, ce journal paraît tous les quinze jours de 1874 à 1877.

Cependant, la période des attentats qui suit en France la défaite de la Commune de Paris renforce la répression de l’État et, en Allemagne, la « propagande par le fait » coûte la vie à de nombreux militants. En outre, entre 1878 et 1890, une loi « contre les entreprises au sein de la social-démocratie visant la sécurité de l’État » contraint à l’exil les militants connus et réduit par là-même toute propagande anarchiste à la clandestinité.

Gustav Landauer (1890).

Le mouvement libertaire perd du terrain et cette faiblesse profite à la social-démocratie qui devient le creuset des idées révolutionnaires. Dès 1875, les diverses fractions de la social-démocratie s’allient pour former le SPD (Sozialistiche Partei Deutsch-land). Mais cette alliance ne dure guère. Une opposition se dessine : « Die Jungen ». Parmi eux : Gustav Landauer et Rudolf Rocker. En 1891, la scission est effective. « Die Jungen » quitte le SPD et fonde un journal, Der Sozialist, dont la direction revient dès 1893 à Landauer.

Les débuts de l’anarchisme allemand

Cette opposition des « Jungen » au sein de la social-démocratie allemande permet au mouvement anarchiste d’avoir ses racines dans son propre pays et de ne pas être seulement un idéal né dans l’exil politique. Déjà, dans les congrès du SPD, se décèlent des influences anarchistes : tendances antiparlementaires et anticentralisatrices. En 1891, la rupture se produit entre le SPD et les partisans de l’opposition qui fondent le Verein Unabhäniger Sozialisten (Cercle des socialistes autonomes) dont les militants s’expriment essentiellement à travers un journal, Der Sozialist. Organe officiel des socialistes autonomes, ce journal publie des commentaires de Landauer sur Stirner et Dejacque, ainsi que des traductions de textes de Reclus, Kropotkine, etc.

Gustav Landauer (1870-1919) est délégué au Congrès socialiste de Londres en 1896. Rappelons qu’au cours de ce congrès, les socialistes ont exclu les anarchistes, sur la question parlementaire. Dans chaque délégation se trouvent des anarchistes. La délégation allemande se compose quarante-six sociaux-démocrates et de cinq anarchistes : Landauer, Pawlowitsch, Kohl, Kampffmeyer, Heffner.


Avec la propagande du Sozialist, contrôlé par Landauer, de nombreux groupes anarchistes se forment et peuvent bientôt songer à fonder une fédération anarchiste allemande. Aussi, dans ce premier quart de siècle, le mouvement anarchiste allemand, né en grande partie de l’opposition à la social-démocratie, va devoir assurer son existence autonome. Après l’élan donné par le Sozialist, une Anarchistische Föderation Deutschlands se constitue à travers tout le pays. Mais le mouvement reste stationnaire jusqu’à la Première Guerre mondiale, malgré une participation massive au congrès d’Amsterdam.

La parution des Trente Thèses de Landauer suscite un regain d’intérêt pour l’anarchisme. Plusieurs réunions ont lieu et aboutissent, en 1908, à la création du Sozialistischer Bund. Selon un programme rédigé par Landauer, le Sozialistischer Bund est une fédération de groupes indépendants conçus sur le modèle des « sections » parisiennes. Il comptera jusqu’à une quinzaine de groupes avant la Première Guerre mondiale.

Entre 1890 et 1914, paraît un grand nombre de journaux qui se concurrencent. L’Arbeiterzeitung et Der Federalist rivalisent avec Der Revolutionär, l’organe de l’AFD. Der Sozialist, accusé d’orientation intellectuelle par ses détracteurs, est supplanté par Neues Leben issu d’un groupe de l’AFD. A côté de publications spécifiques anarchistes, on trouve Der Kampf, organe pour l’anarchisme et le syndicalisme, et surtout Der Weckruf, organe pour l’anarcho-syndicalisme, avec comme mensuel Die Neue Gesellschaft. Il faut également citer de nombreuses revues issues de la « bohême » artistique et littéraire comme Kampf, Der arme Teufel, Kaïn (fondé par le poète anarchiste Erich Mühsam).

En même temps, les militants anarchistes agissent au sein de la Freie Vereinigung Deutscher Gewerkschaften (Union libre des syndicats allemands), créée en 1897 et qui dure jusqu’à la Première Guerre mondiale. L’action des anarchistes dans cette organisation syndicale est bénéfique et contribue à nouer de solides affinités avec les idées libertaires. Leur influence se fait sentir surtout dans Die Einigkeit, organe de la FVDG.

Cette organisation syndicale est la seule à s’élever contre la guerre. C’est pourquoi, dès le déclenchement des hostilités, elle est interdite et ses journaux saisis. Pendant le conflit paraissent quelques feuillets s’élevant avec véhémence contre le massacre des peuples, là encore l’interdiction tombe.

Il faut rappeler, lorsque survient la Première Guerre mondiale, que le SPD épouse les thèses bellicistes et vote les crédits de guerre. Ce n’est que vers la fin du conflit que l’opposition radical-socialiste, les spartakistes, voit le jour, avec deux ténors : Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

La République des conseils de Bavière

Les spartakistes dénoncent avec vigueur l’absurdité de la guerre poussant les prolétaires les uns contre les autres pour le seul profit du Capital. La population, lassée par ces années de guerre où elle a vu s’engloutir les plus jeunes de ses fils, aigrie par la famine et les privations, écoute d’une oreille attentive les harangues des orateurs populaires.

L’effondrement de la monarchie entraîne la création dans plusieurs villes de conseils ouvriers pour contrecarrer le système étatique prussien. Beaucoup de villes s’érigent en communes indépendantes, alors que les « Républiques de conseils » cherchent à se fédérer. Dans ces « Républiques », l’administration, la défense et l’approvisionnement sont organisés à l’échelle locale.

La tentative de fédération des Républiques de conseils » échoue à cause notamment de l’attitude des socialistes. C’est Noske, ministre social-démocrate de la Défense, qui fait assassiner le 15 janvier 1919 Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, et c’est lui aussi qui anéantira la République des conseils de Bavière (Bayerische Räterepublik).

Car c’est en Bavière que quatre semaines exceptionnellement mouvementées — du 7 avril au 3 mai 1919 — vont marquer l’Histoire. Là où les réactionnaires ne voient qu’un règne de la terreur, les révolutionnaires veulent ériger une société libre.

Ret Marut/B. Traven.

Poussés par la ferveur populaire, Landauer, Mühsam, Toller, Marut (alias B. Traven) [2] rejoignent les conseils ouvriers, tout en ne renonçant pas à leurs convictions libertaires. Pour eux, c’est avant tout l’occasion de mettre en pratique le socialisme libertaire. Tous occupent des fonctions importantes au Soviet central bavarois, au grand déplaisir des communistes qui ne tardent pas à prendre le contrôle du conseil.

La création des « Républiques de conseils » coupe court à la volonté de la social-démocratie allemande de prendre, par le biais d’élections parlementaires, le pouvoir. Noske charge, le 1er mai 1919, ses mercenaires de mettre un terme à cette insurrection. Mühsam et Toller sont arrêtés et condamnés respectivement à quinze et cinq ans de réclusion. Pour Landauer, l’ordre est donné de le fusiller. Ce qui est fait, salement : les soldats lui fracassent le crâne à coups de crosse avant de l’achever d’une balle dans la nuque.

Ainsi s’achève la période révolutionnaire dans l’Allemagne d’après-guerre. Et l’on voit qu’il est faux d’attribuer à l’action seule des spartakistes ces mouvements révolutionnaires.

L’anarcho-syndicalisme

Les nouvelles de la révolution allemande ramènent chez eux de nombreux exilés. Ainsi Rudolf Rocker revient de Londres. Rudolf Rocker (1873-1958) est une des figures les plus attachantes du mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste allemand. Arrivé à Londres en 1895, cet ancien relieur aide par ses talents d’orateur les anarchistes juifs de la banlieue londonienne et milite durant de nombreuses années au sein de la Fédération des juifs anarchistes. Comme la plupart des anarchistes allemands, son cheminement politique passe d’abord par la social-démocratie où il fait partie de l’opposition « Die Jungen ».

La Première Guerre mondiale ayant provoqué la disparition de la FVDG, le syndicalisme refait une apparition massive après la guerre. Le courant anarchiste du mouvement ouvrier allemand et la tradition syndicaliste révolutionnaire de l’Allemagne d’avant-guerre s’allient en une seule organisation : la Freie Arbeiter Union Deutschlands (FAUD, Union libre des travailleurs allemands). Rudolf Rocker fait adopter au congrès constitutif de la FAUD, qui se tient du 27 au 30 décembre 1919, la déclaration de principe du syndicalisme qui repousse l’État et le parlementarisme, rejoignant ainsi les positions de la CNT espagnole.

La FAUD se déclare anarcho-syndicaliste. Elle joue un rôle important sous la République de Weimar et adhère en 1923 à l’Association internationale des travailleurs (AIT, anti-autoritaire). Elle édite de nombreux journaux, tant au niveau régional que national, et possède des fédérations d’industrie et des organisations de métiers dans toute l’Allemagne. Alors que la FVDG compte environ 7 500 adhérents avant la Première Guerre mondiale, la FAUD atteint son apogée avec plus de 125 000 cotisants.

De 1918 à 1933, la propagande anarcho-syndicaliste se développe au travers de journaux nationaux comme Der Syndikalist, hebdomadaire tiré à 100 000 exemplaires, ou des feuilles régionales telles que Die Arbeiterbörse. A côté, existent des mensuels comme Arbeiterecho, Die Internationale, Der Bauarbeiter. La FAUD a son organisation de jeunesse, la Syndikalistische anarchistische Jugend Deutschlands (SAJD), qui édite le journal Jungen Anarchisten. La FAUD dirige également une maison d’éditions dont s’occupe Fritz Dater. Son catalogue fournit une bibliographie dense sur le mouvement anarchiste. La diffusion des idées libertaires, au travers de cette maison d’éditions, aide largement la propagande anarchiste. Des militants comme Helmut Rüdiger, Augustin Souchy, Arthur Lehning, Rudolf Rocker contribuent par leurs écrits à faire de la presse de la FAUD un remarquable outil de formation et de propagande.

Parallèlement à la FAUD existe la Föderation Kommunistischer Anarchisten Deutschland (FKAD, Fédération des communistes anarchistes d’Allemagne), animée par Pierre Ramus, avec comme journal Der Freie Arbeiter et un mensuel pour la jeunesse, Freie Jugend.

La « bohème » artistique et littéraire est toujours présente et son représentant le plus illustre, Erich Muhsam, après sa captivité, édite Fanal avec Rudolf Rocker.

Fin d’une époque

Augustin Souchy.

Le mouvement est florissant jusqu’à l’incendie du Reichstag, mais la montée du fascisme réduit progressivement son influence. Jusqu’en 1935, les anarchistes allemands diffusent clandestinement sous le régime hitlérien différentes revues comme Sozialrevolution, organe des anarcho-syndicalistes allemands à l’étranger. Une fois encore, la situation politique contraint les anarchistes à l’exil. Certains se réfugient d’abord en France, puis en Espagne où ils combattent dans les rangs de la CNT. Ils se mêlent ensuite au mouvement espagnol en exil (Augustin Souchy, Fritz Kater) ou au mouvement suédois de la SAC (Helmut Rüdiger). Pierre Ramus et Rudolf Rocker émigrent aux États-Unis. Erich Mühsam est pendu par les SS dans un camp de concentration en 1934, exécuté comme tant d’autres anonymes du mouvement ouvrier.

Ainsi s’achève une tranche d’histoire de l’Allemagne. A la fin de la guerre, la reconstruction du mouvement s’avère très difficile. De plus, l’Allemagne est coupée en deux suite à l’arrangement entre Staline et les alliés. De nombreux militants qui ont fui le nazisme se fixent définitivement à l’étranger et quelques rares survivants vont tenter de perpétuer la mémoire sociale du mouvement ouvrier et anarchiste allemand, impulsant ainsi une nouvelle dynamique. Une histoire qui mérite d’être racontée, ici ou ailleurs, mais une autre fois.




Source: Partage-noir.fr