Les autonomes nationalistes, version française, lors d’une manifestation à Paris le 12 mai 2011.

Il y a quelques années, les autonomes nationalistes étaient en vogue au sein des groupes néonazis allemands refusant de s’affilier à un parti d’extrême droite. En France, on a même vu quelques groupes tenter de s’approprier cette étiquette, mais ils étaient assez rares et peu nombreux. Mais quelques années ont passé depuis 2005, et de moins en moins de Kameradschaften se revendiquent de ce label. La mode est-elle passée ? Revient-on aux fondamentaux chez les néonazis ? Le modèle a-t-il échoué ou bien a-t-il eu tant de succès qu’il en est devenu inutile ?

Si l’on en croit de nombreuses brochures publiées en Allemagne contre l’extrême droite, les Autonomes Nationalistes (AN) sont toujours une nouveauté incontournable de la scène néonazie allemande. Ces militants non organisés dans des partis sont décrits ainsi : ils utilisent les méthodes d’apparition du black block en manifestation et adoptent une attitude anti-système, qui cherche à expérimenter sans se laisser scléroser par une théorie et qui est donc orientée vers la pratique militante. Le tout combiné à des symboles piqués à la fois à l’extrême gauche radicale et à la pop-culture.

Le néonazisme dans la crise

Dans son ensemble, la scène néonazie allemande traverse une crise. Le NPD se débat avec une procédure d’interdiction qui n’en finit pas, des échecs électoraux et des querelles internes. De même, les Freie Kameradschaften sont de moins en moins présentes dans les rues et développent une capacité d’action politique bien inférieure à celle qu’elles avaient ces dernières années. Les manifestations rassemblant plusieurs milliers de néonazis se sont faites de plus en plus rares, sans que cela s’explique seulement par les actions de blocage des antifascistes. Cette crise a frappé également les AN de plein fouet, en tant que composante de la scène des Kameradschaften.

Les groupes qui se font appeler « autonomes nationalistes » ne sont plus que quelques exceptions et ils limitent leur activité à l’animation de leurs sites Internet. L’esprit enthousiaste des débuts a fait long feu. Ce qui passionnait en 2005, comme le dépassement de formes d’action non adaptées à l’époque, et qui promettait l’accès à un public nouveau et plus jeune, n’est plus qu’une vieille lune.

Du néonazisme non encarté…

manif-pegida-dresdeAujourd’hui, les néonazis ont la possibilité d’avoir une activité de rue précisément là où on n’en attendrait pas de la part de néonazis se revendiquant « autonomes ». Lors des manifestations organisées par l’une ou l’autre branche locale ou régionale de PEGIDA ou à l’occasion de protestations racistes contre l’installation d’hébergements pour les réfugiés, les néonazis se glissent dans les rangs des manifestants, de façon plus ou moins affichée. Ce nouvel accès à des parties de la population qui, jusqu’alors, n’étaient pas forcément accessibles à la propagande néonazie est l’une des quelques joies qui restent aux néonazis ces derniers mois ; or cela s’inscrit précisément en faux contre le positionnement des AN selon qui le « peuple », qui a subi des lavages de cerveau irréversibles, ne saurait être porteur d’une politique d’opposition et pourrait tout juste en être le décor. D’autant plus que les AN affichent une fidélité ostentatoire au national-socialisme : leurs visages sont masqués, mais pas leur idéologie. Dans les mouvements racistes actuels, c’est l’inverse : les manifestations ont besoin d’un caractère bourgeois ou tout au moins d’une apparence civique. De ce fait, les néonazis qui y participent camouflent leur idéologie, mais pas leurs visages. Les épisodes violents qui ont lieu par exemple à Leipzig autour de LEGIDA (attaques de journalistes et d’opposants à la manifestation raciste par des hooligans et des néonazis organisés gravitant autour des Freie Kräfte) ne renversent pas la tendance ; il s’agit simplement de défouloirs pour les néonazis.

Pour la génération qui lança les AN, être « autonome », cela signifiait essentiellement ne pas appartenir à un parti et rester en quelque sorte indépendant. Ce qu’apportait « l’autonomie », au regard de ce qu’étaient avant les Freie Nationalisten, c’était le fait de pirater le discours de l’extrême gauche ; cela permettait de semer le trouble dans les esprits en brouillant en apparence les frontières idéologiques et en s’appropriant une dimension subversive. Mais les termes repris à l’autonomie l’étaient de façon très sélective : on posait en affichant sa « détermination » et son « opposition au système », mais on se gardait bien d’adopter les discussions plénières, de surmonter la hiérarchie ou de réfléchir sur les rôles attribués selon les sexes.

À gauche, la Tor déploie une banderole "Pour des espaces politiques, sociaux et culturels libres à Berlin et partout ailleurs". À droite, un autocollant : "Non au multiculturalisme. Shootons les cultures étrangères."

À gauche, la Tor déploie une banderole « Pour des espaces politiques, sociaux et culturels libres à Berlin et partout ailleurs ». À droite, un autocollant : « Non au multiculturalisme. Shootons les cultures étrangères. »

« S’organiser sans organisation » à la sauce néonazie, cela n’a été inventé ni par les Freie Kameradschaften, ni par les autonomes nationalistes. Cette nouvelle édition devait servir avant tout à se prémunir contre la répression. Si on ne crée ni parti ni association, on ne risque pas de se faire interdire par l’État. Mais sur la durée, c’est précisément ce qui n’a pas fonctionné. Le concept d’autonomes nationalistes a ainsi été porté sur les fonts baptismaux par la Kameradschaft Tor de Berlin en 2004, et un an après, en mars 2005, la Tor était interdite, montrant par là-même que l’étiquette AN ne protégeait pas des interdictions. Depuis, de nombreux groupes ont été visés par une interdiction à travers toute l’Allemagne. Dernière en date, l’interdiction en décembre 2014 des autonomes nationalistes de Göppingen.

 … au néonazisme des partis

Der-dritte-Weg-WunsiedelParallèlement à cela, on a pu remarquer depuis quelques années la formation de tout petits partis, émergeant des ruines de la Deutsche Volksunion (DVU) et se préparant à la possible interdiction du NPD. Ainsi, on a vu la naissance de Die Rechte en 2012, principalement localisée dans la région de la Ruhr où elle a massivement recruté chez les autonomes nationalistes, pourtant a priori hostiles à prendre leur carte dans un parti. Ce sont les mêmes motivations qui ont présidé en 2013 à la naissance du parti « Der III. Weg », en anticipation de l’interdiction (qui eut effectivement lieu peu de temps après) d’un réseau de petits groupes autonomes, appelé Freies Netz Süd, en Bavière.

Une nouvelle dynamique et une volonté d’expérimenter

Le seul vrai mérite des autonomes nationalistes est leur capacité à expérimenter, capacité qu’ils n’ont probablement pas programmée comme telle, mais qui s’est auto-alimentée. Telle est la fonction qu’ont indéniablement eu les AN dans la scène néonazie. Ils sont parvenus à dépoussiérer le néonazisme, en abandonnant la coupe façon Jeunesse hitlérienne et le look des gros bœufs naziskins. Avec les autonomes nationalistes, un pont a été jeté entre les besoins d’un mouvement politique et une scène culturelle jeune et connectée. Les jeunes (et jeunes adultes) d’extrême droite ont pu participer aux manifs et autres activités sans être (comme autrefois) accablés par tout un tas de règles concernant leur comportement et leur façon de s’habiller.

Dans les années 1990…

Dans les années 1990…

Alors qu’il était impensable de s’habiller autrement qu’en chemise brune lors des premières marches en mémoire de Rudolf Hess à Wunsiedel, l’image contre-culturelle de la scène a fini par être acceptée, même pour ce genre de défilés solennels. Cela n’a donc gêné personne que certains soient en survêtement à Dresde ou à Magdebourg. Savoir adapter son style vestimentaire, c’était façon de s’ouvrir à une culture jeune sans pour autant être obligé d’abandonner la référence au national-socialisme historique.

De même, ce sont les AN qui ont systématiquement introduit les différentes nouvelles formes de propagande dans la scène néonazie, comme les blogs, les vidéos sur YouTube et l’activisme sur Facebook. Du point de vue culturel, ils ont lancé de nouvelles dynamiques et ont permis d’ouvrir l’extrême droite radicale à d’autres cultures de jeunesse, ce qui a également eu des répercussions en termes politiques. Le « hardcore national-socialiste » et le rap néonazi ont pu s’établir et le style de vie straight edge ainsi que le graffiti comme art de propagande ont fait leur entrée en scène. Ce sont les AN qui se sont chargés de faire le lien entre la culture et la politique. On a vu ainsi à maintes reprises des mots d’ordre ou des thématiques de l’extrême gauche recyclés les AN, ce qui déclencha (à la grande joie des fachos) beaucoup de confusion. Ce faisant, les AN n’y sont pas allés de main morte. On peut ne pas toujours tomber d’accord sur la valeur émancipatrice de certaines analyses anti-impérialistes, mais on peut facilement reconnaître la patte de l’antisémitisme national-socialiste dans l’anti-impérialisme diffusé dans les « manifestations pour la paix » par les autonomes nationalistes de Dortmund. Et cela, ils l’ont ouvertement concédé, sans en faire aucunement mystère ni tenter de le camoufler.

Casquette NAMais là où la volonté d’expérimenter des AN a dépassé les bornes, c’est précisément là où elle s’est fait stopper net : chiper les symboles, d’accord, mais on a fini par leur dire d’arrêter de venir aux manifs avec leurs drapeaux antifas.

Sebastian Schmidtke

Sebastian Schmidtke

Les autonomes nationalistes avaient-ils vécu ? Pas tout à fait. Peut-être que le label de « nationalisme autonome » va disparaître, mais le style AN continue d’être particulièrement attractif. Il s’est même étendu à toute la scène. Rien qu’à Berlin, l’autonome nationaliste Sebastian Schmidtke est devenu dès 2012 le leader régional du NPD. Les autonomes nationalistes permettent que coexistent des choses qui semblent inconciliables. Ainsi, Schmidtke en costard a pu (et peut toujours) jouer au politicien et à côté de cela se remettre à son ancien passe-temps, l’anti-antifa, avec les vieux réseaux du groupe autonome Nationaler Widerstand Berlin. D’un point de vue musical, le rap a pu s’installer durablement dans la scène néonazie.

À gauche, Patrick Killat, aka Villain 051.

À gauche, Patrick Killat, aka Villain 051.

Lors des manifestations anti-réfugiés à Berlin, la musique diffusée était presque toujours exclusivement du rap, et en tête de manif, on pouvait voir Patrick Killat, qui s’était produit en live pendant les manifs des HoGeSa sous le nom de « Villain 051 ». Or, ni ces manifestations ni ce vieux hooligan de « Villain 051 » ne sont autonomes : mais sans l’impulsion donnée par les AN les années précédentes, les manifestations racistes qui ont marqué l’actualité allemande cet hiver auraient très certainement eu un autre visage.

Les autonomes nationalistes 2.0 ?

Harlem Shake des JN de Magdebourg.

Harlem Shake des JN de Magdebourg.

Ce que de nombreux journalistes ont mis en avant ces derniers temps sous le nom de « Nipster » (= Nazi-Hipster), n’est a priori qu’un avatar des autonomes nationalistes, du moins dans le style. Les Nipster sont depuis 2014 une sorte de fantôme qui est dans l’air depuis la parution d’un article dans le magazine américain de la pop, Rolling Stone. Cet article avait donné un écho important aussi bien aux activités du néonazi bavarois Patrick Schröder (de la chaîne Internet FSN-TV), qu’au harlem shake publié par les Junge Nationaldemokraten de Magdebourg ainsi qu’à l’émission de cuisine « nationaliste » Balaclava Küche (cagoule en anglais) diffusée sur YouTube.

Baclava KücheEn France, Libération s’en est également fait l’écho en novembre 2014, sans faire le lien avec la mouvance des autonomes nationalistes, préférant le pittoresque de Balaclava Küche, dont les deux animateurs, cagoulés bien sûr, diffusent leur idéologie en offrant des plats vegans à leurs invités (des fachos plus ou moins connus) : il est question de produits régionaux, « bios si possible », qu’il vaut mieux acheter plutôt que les « saloperies de Nestlé, de Coca-Cola, de Kraft, d’Unilever et d’Israël ».

Tout cela correspond bien à ce qu’on sait du principe des AN, qui s’est juste paré d’un nouveau label. En gros, ce sont les autonomes nationalistes 2.0. Chez les premiers autonomes nationalistes, la différence affichée et la provocation jouaient un rôle, y compris dans leurs propres rangs. Or aujourd’hui, il y a une génération de néonazis qui se sont socialisés avec les AN et qui, lorsqu’ils arrivent dans la scène néonazie, ne font plus scandale lorsqu’ils se livrent à des expérimentations de ce genre. On peut même remarquer une étincelle d’auto-ironie ici ou là. Pour autant, cela ne signifie absolument pas un abandon des repères idéologiques du national-socialisme.

Le label AN est peut-être alors en train de disparaître parce qu’il est seulement victime de son succès. Dans la politique du symbole, les AN ont laissé des traces dont on ne peut pas se débarrasser. Ils ne brandissent plus l’emblème de l’antifa, mais on peut voir de nombreuses variations autour du logo rond aux deux drapeaux dans les apparitions publiques des néonazis. Cette façon de s’accaparer les nouveaux médias, de s’approprier les cultures de jeunesse ou encore de se montrer curieux ou prompts à essayer des choses nouvelles, c’est la marque de fabrique des AN. Et c’est entre temps devenu une habitude tout à fait intégrée par la scène néonazie.

Si, par le biais de développements politiques actuels devaient se profiler de nouvelles occasions pour un néonazisme prêt à l’affrontement et focalisé sur l’action de rue, les « vieux » autonomes nationalistes seraient certainement nombreux à refaire surface, tandis que de plus jeunes seraient ravis de les suivre en apportant leurs idées à eux. Le potentiel est là, n’en doutons pas.

D’après Antifaschistisches Infoblatt, numéro 106, printemps 2015

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