Le pape, l’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral des Nations Unies Ban Ki-Moon, Madonna et bien d’autres sont d’accord : nous sommes tous dans le mĂȘme bateau en ce qui concerne la « crise du coronavirus ». Mais comme le dit le proverbe, certains rament tandis que d’autres dirigent le bateau. Cet article examine les politiques allemandes pendant la crise du point de vue de leur impact sur les diffĂ©rentes classes sociales.

Le 27 fĂ©vrier 2020, le gouvernement allemand a mis en place un comitĂ© de gestion de crise et a commencĂ© Ă  prendre des mesures pour contenir la pandĂ©mie. Peu de temps aprĂšs, une sĂ©rie de politiques Ă©conomiques et fiscales ont Ă©tĂ© mises en place, destinĂ©es Ă  compenser les effets Ă©conomiques causĂ©s par la rĂ©duction imposĂ©e de l’emploi salariĂ©. Ces politiques sont analysĂ©es ici comme un simple instantanĂ©, car les politiques menĂ©es pendant cette crise sont en constante Ă©volution et reposent sur les relations de pouvoir toujours changeantes entre les classes sociales et les fractions de classe. Les politiques de crise sont Ă  la fois une dynamique et le rĂ©sultat de la lutte des classes.

Je me concentre ici sur une analyse des mesures dĂ©cidĂ©es par le gouvernement allemand et les fractions de la coalition au pouvoir, en commençant par les dĂ©cisions du ComitĂ© de coalition du 8 mars 2020 [Koalitionsausschuss der Großen Koalition, dite «GroKo»]. Le ComitĂ© de coalition est composĂ© de la chanceliĂšre Angela Merkel, des chefs de partis, des chefs des fractions parlementaires et des secrĂ©taires gĂ©nĂ©raux des partis au pouvoir, de l’Union chrĂ©tienne-dĂ©mocrate (CDU), de l’Union chrĂ©tienne-sociale (CSU) de BaviĂšre et du Parti social-dĂ©mocrate (SPD). Ce comitĂ© est devenu l’organe de gouvernement dĂ©cisif par lequel les conflits entre les partis au pouvoir sont rĂ©glĂ©s et des compromis sont trouvĂ©s. Je ne tiens pas compte des diffĂ©rentes mesures prises et politiques menĂ©es par les divers LĂ€nder, ni des dimensions internationales de la politique du gouvernement fĂ©dĂ©ral, y compris sa politique Ă  l’égard de l’Union europĂ©enne.

À qui profitent exactement les « paquets d’aide » dĂ©cidĂ©s par le gouvernement? Qui aide-t-il et qui repart les mains vides? On peut distinguer cinq classes sociales dans la sociĂ©tĂ© allemande: la classe capitaliste, la bourgeoisie moyenne, la petite bourgeoisie, la classe moyenne salariĂ©e et la classe ouvriĂšre[1].

La classe capitaliste

Ce sont les personnes qui, du fait qu’ils dĂ©tiennent le capital, c’est-Ă -dire des moyens de production, sont capables de vivre de l’appropriation du travail d’autres personnes sans avoir Ă  travailler elles-mĂȘmes. Cela inclut ceux qui commandent les relations sociales capitalistes et qui ont l’autoritĂ© d’exercer directement le pouvoir qui rĂ©sulte de la propriĂ©tĂ© du capital, les cadres supĂ©rieurs des entreprises. La premiĂšre et la plus importante mesure que le gouvernement allemand a prise en faveur de la classe capitaliste a Ă©tĂ© similaire Ă  celle de la crise de 2008-2009, Ă  savoir l’extension gĂ©nĂ©reuse de l’offre de travail Ă  temps partiel. Cela a permis aux capitalistes d’ajuster leurs besoins en main-d’Ɠuvre en fonction de la dynamique de la crise. Ils sont aptes ainsi Ă  suspendre les contrats de travail rĂ©guliers et Ă  rĂ©duire les coĂ»ts sans avoir Ă  licencier les travailleurs. Ils peuvent rĂ©duire le temps de travail comme ils le souhaitent et mettre en congĂ© une partie ou la totalitĂ© des travailleurs. Par rapport au recours aux licenciements, le temps court prĂ©sente l’avantage que les capitalistes peuvent rĂ©engager immĂ©diatement leurs travailleurs [qualifiĂ©s] lorsque la situation se retourne. Au cours de la crise financiĂšre et Ă©conomique de 2008-2009, la politique de chĂŽmage partiel a permis d’éviter autant que possible les licenciements massifs et de lier les travailleurs ayant des compĂ©tences spĂ©cifiques aux entreprises, permettant ainsi une reprise rapide de la production aprĂšs la crise.

L’État allemand couvre une partie des salaires des travailleurs en chĂŽmage partiel, ce qui permet aux capitalistes de transfĂ©rer en partie ou totalement leurs coĂ»ts de main-d’Ɠuvre Ă  l’État, c’est-Ă -dire aux fonds de l’assurance chĂŽmage ou – si celle-ci est Ă©puisĂ©e – au contribuable. Par rapport Ă  la derniĂšre crise financiĂšre et Ă©conomique, le recours au chĂŽmage partiel a Ă©tĂ© une fois de plus facilitĂ©. Il suffit dĂ©sormais que 10% des travailleurs d’une entreprise soient touchĂ©s par une diminution d’horaire de travail (et non plus un tiers de la main-d’Ɠuvre, comme auparavant). Cette fois-ci, l’État dispense Ă©galement les entreprises de verser leur part au systĂšme d’assurance sociale. Contrairement Ă  ce qui se passait auparavant, le chĂŽmage partiel peut dĂ©sormais ĂȘtre utilisĂ© pour les travailleurs intĂ©rimaires ou contractuels.

La classe capitaliste profite Ă©galement des crĂ©dits et des garanties de l’État mis en place par le gouvernement. Tout d’abord, trois nouveaux programmes de crĂ©dit ont Ă©tĂ© instaurĂ©s par l’intermĂ©diaire de la Kreditanstalt fĂŒr Wiederaufbau (KfW – Institut de crĂ©dit pour la reconstruction), qui appartient Ă  l’État, afin d’aider les entreprises ayant des difficultĂ©s Ă  remplir leurs obligations pendant la crise.

PremiĂšrement, un programme de crĂ©dit pour les entreprises dont le chiffre d’affaires ne dĂ©passe pas 500 millions d’euros et qui existent depuis plus de cinq ans peut recevoir des crĂ©dits allant jusqu’à 1 milliard d’euros Ă  des taux d’intĂ©rĂȘt prĂ©fĂ©rentiels ; deuxiĂšmement, un programme de crĂ©dit pour les jeunes entreprises qui peuvent profiter des mĂȘmes conditions favorables ; troisiĂšmement, un autre programme spĂ©cial dans lequel le KfW participe Ă  un consortium de financement (de nombreuses grandes banques fournissant collectivement des fonds) qui offre des crĂ©dits Ă  partir d’au moins 25 millions d’euros.

En tant que banque de dĂ©veloppement appartenant Ă  l’État, le KfW peut, en principe, Ă©mettre des crĂ©dits illimitĂ©s, puisqu’il peut ĂȘtre refinancĂ© et ses engagements sont garantis par l’État allemand, tant qu’il (l’État) reste solvable. Pour le programme spĂ©cial ayant trait Ă  la crise du coronavirus, le KfW a initialement estimĂ© qu’entre 50 et 100 milliards d’euros seront fournis.

Aucun examen n’est nĂ©cessaire pour l’octroi de crĂ©dits jusqu’à 3 millions d’euros ; pour les montants jusqu’à 10 millions, une procĂ©dure d’examen simplifiĂ©e est requise. NĂ©anmoins, les entreprises doivent dĂ©montrer que leurs difficultĂ©s financiĂšres trouvent leur origine dans la crise du coronavirus, qu’elles Ă©taient solvables au dĂ©but de l’annĂ©e et que le crĂ©dit Ă©mis sera suffisant pour les financer jusqu’à la fin de l’annĂ©e. Les crĂ©dits accordĂ©s dans le cadre des deux premiers programmes ont une durĂ©e de cinq ans ; pendant la premiĂšre annĂ©e, aucun remboursement n’est prĂ©vu ; au cours de chacune des quatre annĂ©es suivantes, 25% du crĂ©dit doit ĂȘtre remboursĂ©. Le financement du consortium peut durer jusqu’à six ans. Ce programme de crĂ©dit d’État prĂ©sente un Ă©norme inconvĂ©nient : les entreprises ne peuvent pas demander directement le crĂ©dit auprĂšs du KfW, mais uniquement auprĂšs de la banque ou de la filiale avec laquelle elles sont en relation. L’octroi d’un crĂ©dit par le KfW nĂ©cessite la participation des banques locales ou d’affaires des entreprises. Le KfW assume 80% du passif des grandes entreprises, 90% du passif des petites entreprises et le reste est pris en charge par les banques locales respectives.

Le crĂ©dit de l’État dĂ©pend donc Ă©galement de la volontĂ© des banques commerciales de fournir des crĂ©dits. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment pendant une crise que la volontĂ© des banques d’accorder des crĂ©dits diminue, car de nombreux prĂȘts s’avĂšrent « non performants », c’est-Ă -dire qu’ils ne peuvent ĂȘtre remboursĂ©s parce que de nombreuses entreprises deviennent insolvables pendant la crise malgrĂ© l’octroi de crĂ©dits. MĂȘme les grandes entreprises ayant de meilleures notations financiĂšres devront payer des intĂ©rĂȘts plus Ă©levĂ©s sur les marchĂ©s des capitaux.

Les spreads sur les obligations d’entreprises ont doublĂ©, c’est-Ă -dire la diffĂ©rence d’intĂ©rĂȘt que le gouvernement fĂ©dĂ©ral paie sur les obligations Ă©mises sur les marchĂ©s des capitaux – plus faible que pour les entreprises – en raison de sa meilleure capacitĂ© de remboursement. Le marchĂ© des obligations plus risquĂ©es Ă  taux d’intĂ©rĂȘt Ă©levĂ© s’est pratiquement Ă©vaporĂ©, ce qui rend d’autant plus importants les programmes de crĂ©dit pour les capitalistes.

Du 23 mars, jour de la mise en place des programmes, au 2 avril, 3200 demandes de crĂ©dit auprĂšs du KfW ont Ă©tĂ© soumises, pour un volume total de 11 milliards d’euros. Quelques 2700 demandes pour un volume total de 960 millions d’euros ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© approuvĂ©es au cours de cette pĂ©riode. Il n’est pas clair si les demandes ont Ă©tĂ© traitĂ©es dans l’ordre oĂč elles sont arrivĂ©es ou quels critĂšres ont Ă©tĂ© utilisĂ©s pour les approuver ou les rejeter. Le nombre de demandes de crĂ©dit rejetĂ©es par les banques qui n’ont pas Ă©tĂ© transmises au KfW est inconnu.

Entre-temps, il est clair qu’en dĂ©pit de l’aide de l’État, un resserrement du crĂ©dit s’est dĂ©veloppĂ© parce que les banques privĂ©es rĂ©duisent massivement l’émission de crĂ©dits. Ce resserrement du crĂ©dit touche avant tout les petites et moyennes entreprises. En rĂ©action Ă  cela, le 6 avril, le gouvernement a Ă©laborĂ© un autre programme pour le KfW, dans lequel le gouvernement fĂ©dĂ©ral assumera 100% des engagements. Ce programme est conçu pour les entreprises de plus de dix salariĂ©s, ne nĂ©cessite aucune Ă©valuation des risques et a une durĂ©e de vie de dix ans. Le montant maximum du crĂ©dit accordĂ© doit ĂȘtre Ă©quivalent Ă  trois mois de leurs chiffres d’affaires en 2019. Les entreprises comptant jusqu’à 50 travailleurs peuvent recevoir jusqu’à 500 000 euros ; les entreprises de plus de 50 travailleurs reçoivent jusqu’à 800 000 euros. Le volume total des engagements pris par le KfW dans le cadre du programme s’élĂšvera Ă  300 milliards d’euros.

Il est Ă©vident que quelques grandes entreprises profitent de la part du lion de l’argent du KfW, tandis que la masse des petites et moyennes entreprises se voit attribuer une part plus faible du volume de crĂ©dit. Sur les 443 demandes de crĂ©dit prĂ©sentĂ©es jusqu’au 25 mars, pour un volume total de 7,4 milliards d’euros, 7,2 milliards d’euros ont Ă©tĂ© allouĂ©s Ă  11 demandes seulement, tandis que les 432 demandes restantes n’ont reçu ensemble que 220 millions d’euros. Seule, la sociĂ©tĂ© Daimler AG nĂ©gocie actuellement avec de nombreuses banques une ligne de crĂ©dit de 10 milliards d’euros. En mai, le gouvernement allemand a dĂ©cidĂ© de subventionner la compagnie aĂ©rienne Lufthansa, en difficultĂ©, Ă  hauteur de 9 milliards d’euros. Trois milliards d’euros sont versĂ©s par le biais d’un crĂ©dit du KfW. Ces exemples montrent clairement que les crĂ©dits et les garanties que l’État mobilise sont effectivement gigantesques par rapport aux autres dĂ©penses de l’État, et pourtant, par rapport au crĂ©dit requis par les grandes entreprises privĂ©es, ils paraissent petits et pourraient ĂȘtre rapidement Ă©puisĂ©s.

Le « Fonds de stabilisation Ă©conomique » (WSF) du gouvernement, destinĂ© exclusivement aux grandes entreprises, s’élĂšve Ă  600 milliards d’euros et devrait durer jusqu’à la fin 2021. Sur ce montant, 400 milliards d’euros sont des garanties de prĂȘts visant Ă  faciliter le financement des grandes entreprises sur les marchĂ©s des capitaux pour des prĂȘts d’une durĂ©e maximale de cinq ans. La part du lion de ce programme est destinĂ©e Ă  contrecarrer la tendance des grandes entreprises Ă  devoir payer des intĂ©rĂȘts plus Ă©levĂ©s pendant la crise pour leur refinancement sur les marchĂ©s des capitaux. Cent milliards d’euros supplĂ©mentaires sont versĂ©s au KfW pour soutenir son propre refinancement. Les 100 milliards d’euros restants sont rĂ©servĂ©s Ă  la participation directe de l’État dans les entreprises qui ont rencontrĂ© des difficultĂ©s financiĂšres.

Toutefois, comme lors de la crise financiĂšre prĂ©cĂ©dente, l’État a choisi d’ĂȘtre un « investisseur silencieux » et de renoncer sciemment Ă  tout rĂŽle dans la gestion des entreprises concernĂ©es. L’achat d’actions assorties de droits de vote est toutefois possible. En contrepartie, les entreprises doivent accepter certaines conditions pour l’utilisation des fonds, telles que la limitation des salaires des dirigeants et le versement de dividendes. L’exemple de la Lufthansa est significatif Ă  cet Ă©gard. Comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, l’État subventionne la compagnie aĂ©rienne Ă  hauteur de 9 milliards d’euros, mais n’a utilisĂ© que 300 millions d’euros pour acheter 20% des actions de la compagnie. De plus, le gouvernement a dĂ©clarĂ© qu’il n’interviendrait pas dans les affaires de Lufthansa – contrairement au gouvernement français qui veut au moins rĂ©aliser certains objectifs dits Ă©cologiques tout en subventionnant Air France.

La dĂ©cision d’accorder une aide en capital aux entreprises est prise par le ministĂšre de l’Economie et de l’Energie, en consultation avec le ministĂšre des Finances. Pour bĂ©nĂ©ficier des fonds du WSF, les entreprises doivent avoir rempli au moins deux des trois critĂšres suivants au cours des deux exercices prĂ©cĂ©dant le 1er janvier 2020 : premiĂšrement, le total des actifs doit ĂȘtre supĂ©rieur Ă  43 millions d’euros ; deuxiĂšmement, le chiffre d’affaires doit ĂȘtre supĂ©rieur Ă  50 millions d’euros ; troisiĂšmement, les entreprises doivent avoir une moyenne de plus de 249 employé·e·s au cours de l’annĂ©e. Les petites entreprises en phase de dĂ©marrage peuvent bĂ©nĂ©ficier de cette aide si, Ă  un moment donnĂ©, elles ont pu lever au moins 50 millions d’euros de capitaux auprĂšs d’investisseurs privĂ©s.

Le 1er avril 2020, le gouvernement a lancĂ© un programme supplĂ©mentaire de soutien aux start-up et les fonds pour les financer Ă  hauteur de 2 milliards d’euros. Aux mesures dĂ©jĂ  mentionnĂ©es s’ajoutent dĂ©sormais des allĂ©gements fiscaux sous forme de reports de l’impĂŽt sur le revenu et sur les sociĂ©tĂ©s. Le gouvernement ne se contente pas de soutenir financiĂšrement les entreprises, mais il a Ă©galement modifiĂ© temporairement les rĂšgles du jeu basĂ©es sur le marchĂ©. Pour les entreprises menacĂ©es de faillite, le gouvernement suspend temporairement l’obligation de dĂ©poser une demande d’insolvabilitĂ© jusqu’au 30 septembre 2020. En temps normal, l’absence de dĂ©claration d’insolvabilitĂ© serait un acte criminel, mais pour le moment, elle est autorisĂ©e. En outre, le droit d’un crĂ©ancier d’engager une procĂ©dure d’insolvabilitĂ© a Ă©tĂ© limitĂ© jusqu’au 30 septembre 2020. Cette disposition peut ĂȘtre prolongĂ©e jusqu’au 31 mars 2021 par dĂ©cret.

En outre, la possibilitĂ© temporaire de tenir des rĂ©unions d’actionnaires en ligne a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e. De cette maniĂšre, les conseils d’administration et les principaux actionnaires, entre autres, peuvent Ă©viter des actions dramatiques qui ont parfois Ă©tĂ© utilisĂ©es dans le passĂ© par certains actionnaires ou d’autres critiques des sociĂ©tĂ©s pour intervenir dans les assemblĂ©es. Le principal journal conservateur allemand, la Frankfurter Allgemeine Zeitung, a appelĂ© Ă  maintenir ces nouvelles rĂšgles et Ă  ne jamais revenir au statu quo ante.

La moyenne bourgeoisie

Cette classe comprend les entrepreneurs qui, bien qu’ils exploitent des salarié·e·s, le font Ă  une Ă©chelle trop petite pour pouvoir accumuler un capital suffisant et sont donc obligĂ©s de travailler eux-mĂȘmes dans leur entreprise. Le nombre de salariĂ©s ou l’importance du capital nĂ©cessaire pour passer de la bourgeoisie moyenne Ă  la classe capitaliste ne peut, en gĂ©nĂ©ral, ĂȘtre prĂ©cisĂ© et varie d’un secteur Ă  l’autre. En gĂ©nĂ©ral, on peut dire que le programme que le gouvernement fĂ©dĂ©ral dirige vers les entreprises de plus de dix employĂ©s profite surtout Ă  la classe capitaliste, tandis que le programme destinĂ© aux entreprises de un Ă  dix employĂ©s s’adresse davantage Ă  la bourgeoisie moyenne.

D’un point de vue analytique de classe, ce n’est pas une coĂŻncidence si certains des programmes du gouvernement s’adressent aux entreprises comptant jusqu’à dix employĂ©s et d’autres programmes aux entreprises de plus de dix employĂ©s. Tout comme la classe capitaliste, la bourgeoisie moyenne peut demander la mise en place du chĂŽmage partiel. Elle peut Ă©galement profiter officiellement des programmes de crĂ©dit du KfW, l’État assumant 90% des responsabilitĂ©s. Mais dans la pratique, elle doit d’abord Ă©chouer Ă  obtenir un financement auprĂšs de banques privĂ©es. Contrairement Ă  la classe capitaliste, la bourgeoisie moyenne ne peut pas profiter du programme de crĂ©dit lancĂ© le 6 avril, qui prĂ©voit la prise en charge de 100% des dettes par l’État.

En mars 2020, le gouvernement fĂ©dĂ©ral a dĂ©cidĂ© d’accorder des subventions d’un montant total de 50 milliards d’euros aux petits entrepreneurs employant jusqu’à dix personnes (Ă©quivalent temps plein). Les entreprises comptant jusqu’à cinq employĂ©s ont pu bĂ©nĂ©ficier d’un paiement unique pouvant aller jusqu’à 9000 euros pendant trois mois; les entreprises de six Ă  dix employĂ©s ont pu bĂ©nĂ©ficier d’un paiement unique pouvant aller jusqu’à 15 000 euros pendant trois mois. Ces subventions n’étaient pas spĂ©cifiquement destinĂ©es au revenu personnel de l’entrepreneur mais Ă  permettre le paiement des frais de fonctionnement courants tels que le loyer des locaux de l’entreprise, le crĂ©dit et les leasings.

Les subventions ont Ă©tĂ© versĂ©es sur la base des informations fournies par le demandeur sans autre contrĂŽle. Les fausses informations fournies par le demandeur sont toutefois considĂ©rĂ©es comme une infraction pĂ©nale (fraude aux subventions). Les autoritĂ©s locales responsables des paiements ont annoncĂ©, en partie, la mise en Ɠuvre de contrĂŽles alĂ©atoires concernant les fausses informations ou l’utilisation inappropriĂ©e des fonds, et les subventions doivent ĂȘtre imposables. À condition que le propriĂ©taire rĂ©duise le loyer d’au moins 20%, les subventions non utilisĂ©es peuvent Ă©galement ĂȘtre utilisĂ©es pendant deux mois supplĂ©mentaires si nĂ©cessaire. Les gouvernements des États ont Ă©galement lancĂ© des programmes d’aide supplĂ©mentaires dont les montants diffĂšrent. La mesure dans laquelle les subventions de l’État fĂ©dĂ©ral et des LĂ€nder peuvent couvrir les frais fixes des entreprises appartenant Ă  la bourgeoisie moyenne dĂ©pend principalement du niveau des frais eux-mĂȘmes, qui varient Ă©normĂ©ment d’un secteur Ă  l’autre et d’un endroit Ă  l’autre. On peut supposer que pour de nombreuses entreprises, les subventions ne suffiront pas longtemps.

Pour leurs frais personnels, les petits entrepreneurs peuvent, voire doivent, le cas Ă©chĂ©ant, demander une aide sociale. La coalition gouvernementale estime que cela pourrait toucher jusqu’à 300 000 des quelque 1,6 million de propriĂ©taires de petites entreprises employant de un Ă  dix salariĂ©s. C’est pourquoi l’accĂšs Ă  l’aide sociale a Ă©tĂ© facilitĂ©. La vĂ©rification des ressources n’est plus exigĂ©e du bĂ©nĂ©ficiaire pour les nouvelles demandes faites entre le 1er mars et le 30 juin 2020 pour les six premiers mois. Les frais rĂ©els de logement sont reconnus et inclus dans l’aide sociale pour la mĂȘme pĂ©riode (et non plus seulement une partie des frais comme c’est le cas habituellement). Lors d’une demande de supplĂ©ment pour enfant, seul le dernier mois de revenu est dĂ©terminant, et non les six derniers mois de revenu habituels.

Le 22 avril, le ComitĂ© de coalition a dĂ©cidĂ© d’accorder un nouvel allĂ©gement fiscal aux petites et moyennes entreprises. Entre autres mesures, il a rĂ©duit la taxe sur la valeur ajoutĂ©e pour les entreprises de restauration de 19% Ă  7% du 1er juillet 2020 au 30 juin 2021. Cette mesure profitera aux fractions de la bourgeoisie moyenne et de la classe capitaliste qui sont actives ou ont investi dans le secteur de la restauration.

La petite bourgeoisie

Cette classe comprend les travailleurs « solitaires » ou indĂ©pendants, qui n’ont pas de salariĂ©s et qui, par consĂ©quent, n’exploitent pas le travail salariĂ©, mais vivent exclusivement de leur propre travail. Une partie de ces indĂ©pendants ne sont cependant que pseudo-indĂ©pendants, car ils ne possĂšdent pas de moyens de production et sont dĂ©pendants d’un entrepreneur ou d’un client, ce qui les dĂ©signe davantage comme des salariĂ©s que comme de la petite bourgeoisie. La petite bourgeoisie a pu obtenir un paiement unique pouvant aller jusqu’à 9000 euros pour trois mois pour ses dĂ©penses professionnelles. Ce paiement ne devait expressĂ©ment pas ĂȘtre utilisĂ© pour couvrir les coĂ»ts personnels. La petite bourgeoisie peut Ă©galement bĂ©nĂ©ficier d’un accĂšs facilitĂ© Ă  l’aide sociale. Les mĂȘmes rĂšgles que celles mentionnĂ©es ci-dessus s’appliquent Ă  la moyenne bourgeoisie. Le gouvernement fĂ©dĂ©ral estime qu’environ 700 000 des quelque 1,9 million de travailleurs indĂ©pendants pourraient ĂȘtre obligĂ©s de demander une aide sociale pour couvrir leurs frais de subsistance. Les travailleurs indĂ©pendants peuvent Ă©galement demander que leurs contributions Ă  la sĂ©curitĂ© sociale ou aux programmes d’assurance sociale des artistes soient temporairement rĂ©duites ou reportĂ©es.

La classe moyenne salariée

Cette classe comprend, d’une part, tous les salariĂ©s qui ne sont pas exploitĂ©s par les rapports sociaux propres au capital, surtout les employĂ©s du secteur public ainsi que les travailleurs du secteur non marchand ou des mĂ©nages privĂ©s. D’autre part, la classe moyenne salariĂ©e comprend Ă©galement les salariĂ©s qui occupent des postes de direction au sein des entreprises et qui exercent l’autoritĂ© que leur confĂšrent les capitalistes sur les travailleurs, c’est-Ă -dire les contremaĂźtres, les techniciens et ingĂ©nieurs de surveillance, ainsi que les cadres moyens des entreprises.

Certaines catĂ©gories de la classe moyenne salariĂ©e ont Ă©tĂ© touchĂ©es de maniĂšre trĂšs diffĂ©rente par la crise. Alors que, par exemple, les employé·e·s du secteur public ont pour l’instant un emploi sĂ»r et ne sont pas touchĂ©s par les rĂ©ductions de salaire, par contre des centaines de milliers de travailleurs employĂ©s par des entreprises privĂ©es – qui sont des migrant·e·s et soumis souvent Ă  des accords de travail informels ou temporaires et font la navette entre l’Allemagne et leur pays d’origine – sont fortement touchĂ©s par la fermeture des frontiĂšres et les mesures de confinement de diffĂ©rents pays. C’est surtout le cas dans le secteur des soins aux personnes ĂągĂ©es Ă  domicile. La perte de revenus touche Ă©galement la partie de la classe moyenne salariĂ©e qui travaillait dans des entreprises privĂ©es et qui est maintenant confrontĂ©e au chĂŽmage partiel, voire au chĂŽmage.

Pour ces salarié·e·s, contrairement aux travailleurs indĂ©pendants, il n’y a pas d’aide financiĂšre supplĂ©mentaire de l’État pendant la crise, si ce n’est un accĂšs plus facile Ă  l’allocation de chĂŽmage partiel. La perte potentielle de salaire due Ă  la garde d’enfants de moins de 12 ans peut ĂȘtre partiellement compensĂ©e si le travailleur s’y associe, c’est-Ă -dire s’il paie les frais et demande ensuite le remboursement auprĂšs de l’agence publique locale compĂ©tente. En outre, les baux de location ne peuvent pas ĂȘtre liquidĂ©s pour les travailleurs salariĂ©s et indĂ©pendants, et les services de base tels que l’électricitĂ©, le gaz et les tĂ©lĂ©communications ne peuvent pas ĂȘtre refusĂ©s si les paiements sont temporairement en retard. Ces rĂšglements ne sont toutefois en vigueur que jusqu’au 30 juin 2020.

La classe ouvriĂšre

C’est la classe des salarié·e·s exploité·e·s dans le cadre des rapports sociaux capitalistes et qui ne sont pas en position d’autoritĂ© au sein d’une entreprise. La classe ouvriĂšre est massivement touchĂ©e par la perte de revenus due au chĂŽmage partiel et Ă  l’augmentation du chĂŽmage. À l’exception des travailleurs indĂ©pendants, il n’existe pas d’aide publique supplĂ©mentaire autre que le recours plus facile aux allocations pour le chĂŽmage partiel. Toutefois, celle-ci n’est Ă©galement disponible que pour les personnes qui font partie du systĂšme d’assurance chĂŽmage obligatoire sur la base duquel les prestations de chĂŽmage partiel sont versĂ©es.

Les travailleurs dits « marginaux », les mini-employé·e·s, sont exclus du rĂ©gime de chĂŽmage partiel. Les mĂ©nages avec enfants peuvent, au mieux, bĂ©nĂ©ficier d’un accĂšs encore plus important aux allocations familiales, jusqu’à 185 euros par mois et par enfant, Ă  condition que leur revenu brut soit supĂ©rieur Ă  900 euros par mois pour les couples ou Ă  600 euros pour les parents isolĂ©s.

La classe ouvriĂšre bĂ©nĂ©ficie peu de l’accĂšs facilitĂ© Ă  l’aide sociale, mesure plutĂŽt destinĂ©e Ă  la petite et moyenne bourgeoisie. Les travailleurs qui se retrouvent aujourd’hui au chĂŽmage ont droit Ă  la premiĂšre phase des allocations de chĂŽmage, qui durent jusqu’à 24 mois de chĂŽmage, selon la durĂ©e de l’emploi prĂ©cĂ©dent et l’ñge des travailleurs. Les allocations de chĂŽmage pendant cette premiĂšre phase s’élĂšvent Ă  60% du salaire net antĂ©rieur (67% pour les travailleurs ayant des enfants). AprĂšs cette Ă©tape, les chĂŽmeurs peuvent recevoir une petite somme fixe, une sorte d’aide sociale qui n’est pas liĂ©e au salaire antĂ©rieur. Actuellement, cette « allocation de chĂŽmage II » s’élĂšve Ă  432 â‚Ź par mois pour une personne seule, plus une allocation de logement pour couvrir au moins une partie du loyer. Le partenaire d’un travailleur dans le mĂȘme mĂ©nage et ses enfants reçoivent des montants encore plus faibles. Les travailleurs qui Ă©taient dĂ©jĂ  au chĂŽmage avant la crise actuelle et qui bĂ©nĂ©ficient de l’aide sociale sont soumis Ă  une vĂ©rification continue de type rĂ©pressif. Au mieux, ceux dont les revenus ont tellement baissĂ© sous le rĂ©gime du chĂŽmage partiel qu’ils doivent le complĂ©ter par une aide sociale peuvent maintenant profiter du nouvel accĂšs plus facile Ă  ce rĂ©gime.

Le 22 avril, le ComitĂ© de coalition a adoptĂ© une sĂ©rie de dĂ©cisions qui amĂ©liorent lĂ©gĂšrement la sĂ©curitĂ© des revenus des salariĂ©s. L’allocation de chĂŽmage partiel, qui s’élevait auparavant Ă  60% du salaire net (ou 67% pour les mĂ©nages avec enfants), sera portĂ©e Ă  70% du salaire net (ou 77% pour les mĂ©nages avec enfants) jusqu’au 31 dĂ©cembre 2020 pour toute personne qui effectue un chĂŽmage partiel pendant plus de trois mois, et Ă  80% (ou 87% pour les mĂ©nages avec enfants) Ă  partir du septiĂšme mois. Le gouvernement fĂ©dĂ©ral a donc, dans une certaine mesure, rĂ©pondu Ă  une demande des syndicats et de Die Linke. La nĂ©cessitĂ© de cette mesure est Ă©galement due Ă  l’importance du secteur des bas salaires dans l’économie allemande. Pour les travailleurs Ă  bas salaires, l’allocation de chĂŽmage partiel ne suffit pas Ă  assurer la subsistance de base.

Les chĂŽmeurs dont le droit aux allocations de chĂŽmage prendrait fin entre le 1er mai et le 31 dĂ©cembre 2020 peuvent dĂ©sormais percevoir des allocations de chĂŽmage pendant trois mois de plus. Le gouvernement fĂ©dĂ©ral met Ă©galement 150 millions d’euros Ă  la disposition des Ă©coles pour permettre l’acquisition d’équipements informatiques pour l’enseignement numĂ©rique pour les Ă©lĂšves dans le besoin.

Normalement, les revenus provenant d’un emploi secondaire sont dĂ©comptĂ©s de l’allocation de chĂŽmage partiel, c’est-Ă -dire qu’ils en sont dĂ©duits. Le gouvernement fĂ©dĂ©ral avait dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ© en mars de suspendre temporairement cette rĂ©glementation pour les employĂ©s des « secteurs d’importance systĂ©mique » du 1er avril au 31 octobre 2020. Il s’agit notamment du secteur de la santĂ© et des soins, de l’industrie agricole et alimentaire et de l’approvisionnement en denrĂ©es alimentaires. Tant que la somme de l’indemnitĂ© de chĂŽmage partiel et du revenu d’un emploi secondaire ne dĂ©passe pas le revenu net antĂ©rieur d’un emploi Ă  temps plein, le revenu d’un emploi secondaire n’est pas dĂ©duit de l’indemnitĂ© de chĂŽmage partiel. Le 22 avril, le ComitĂ© de coalition a dĂ©cidĂ© de supprimer cette restriction aux « domaines systĂ©miques pertinents » et d’amĂ©liorer les possibilitĂ©s de revenus supplĂ©mentaires en cas de chĂŽmage partiel pour les employĂ©s de toutes les professions, du 1er mai au 31 dĂ©cembre 2020.

Le paquet de relance Ă©conomique de juin 2020

Le 3 juin 2020, le ComitĂ© de coalition a dĂ©cidĂ© d’un plan de relance Ă©conomique qui comprend au total 57 mesures dans diffĂ©rents domaines politiques et reprĂ©sente un volume global de 130 milliards d’euros. Il n’est pas possible de le prĂ©senter et de l’analyser en dĂ©tail ici. Toutefois, le caractĂšre de classe de ce paquet ne diffĂšre pas sensiblement des mesures prĂ©cĂ©dentes. De nombreuses mesures visent principalement Ă  stabiliser le chiffre d’affaires et les bĂ©nĂ©fices des entreprises. Par consĂ©quent, elles profitent principalement Ă  la classe capitaliste.

La mesure la plus importante est probablement la rĂ©duction temporaire du taux de la taxe sur la valeur ajoutĂ©e (TVA) de 19% Ă  16% et du taux rĂ©duit de la TVA de 7% Ă  5% du 1er juillet 2020 au 31 dĂ©cembre 2020[2]. Une rĂ©duction de la TVA avait Ă©tĂ© demandĂ©e par Michael HĂŒther, directeur de l’Institut der deutschen Wirtschaft (Institut de l’économie allemande – un institut de recherche Ă©conomique proche des associations patronales), et par le parti libĂ©ral d’opposition FDP, entre autres. Elle a ensuite Ă©tĂ© introduite par le Parti chrĂ©tien-dĂ©mocrate dans les nĂ©gociations au sein du ComitĂ© de coalition. L’effet de rĂ©partition d’une hausse de la TVA est particuliĂšrement rĂ©gressif par rapport Ă  l’impĂŽt sur le revenu ou Ă  l’impĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s. Elle s’accumule lors de l’achat de biens, c’est-Ă -dire que les revenus – individuels ou productifs – dĂ©pensĂ©s par la consommation sont taxĂ©s. Cependant, Ă  mesure que le revenu des mĂ©nages augmente, la part du revenu consacrĂ©e Ă  la consommation, et donc la part de la TVA dans le revenu des mĂ©nages, diminue. Les mĂ©nages pauvres paient la TVA de maniĂšre disproportionnĂ©e. Cependant, il est peu clairvoyant de croire qu’à l’inverse, une rĂ©duction de la TVA bĂ©nĂ©ficie automatiquement aux mĂ©nages pauvres en particulier, car cela supposerait que les entreprises rĂ©percutent la baisse de la TVA sur les consommateurs sous la forme d’une baisse des prix. Comme dans de nombreux secteurs s’imposent des oligopoles, c’est-Ă -dire que s’affirme une « concurrence monopolistique ». DĂšs lors, les entreprises disposent d’une marge de manƓuvre considĂ©rable en matiĂšre de fixation des prix. Elles peuvent baisser les prix si elles s’attendent Ă  ce que cela augmente la demande ou la part de marchĂ© et, en augmentant l’utilisation des capacitĂ©s, Ă  ce que cela se traduise Ă©galement par un taux de profit plus Ă©levĂ©. Toutefois, si elles ne s’attendent pas Ă  ce que la demande augmente de maniĂšre significative et si elles ne peuvent pas gagner de parts de marchĂ© en baissant les prix parce que leurs concurrents baisseraient alors Ă©galement les prix, il peut ĂȘtre plus intĂ©ressant pour elles de ne pas baisser les prix et donc de rĂ©aliser immĂ©diatement un bĂ©nĂ©fice plus Ă©levĂ© par produit vendu. Ainsi, la baisse de la TVA augmente d’abord les bĂ©nĂ©fices des entreprises et, comme la plupart des biens sont produits de maniĂšre capitaliste, surtout les revenus de la classe capitaliste. La TVA est un bon exemple de l’effet asymĂ©trique de la politique de l’État : l’État capitaliste peut plus facilement influencer la distribution au dĂ©triment de la classe ouvriĂšre en augmentant la TVA qu’en la diminuant pour soulager la classe ouvriĂšre. Cet effet asymĂ©trique de la politique de l’État est ancrĂ© dans la structure des rapports de production capitalistes.

Une deuxiĂšme mesure centrale du plan de relance qui bĂ©nĂ©ficie Ă  la classe capitaliste est la promesse du gouvernement d’empĂȘcher les cotisations de sĂ©curitĂ© sociale de dĂ©passer 40% des salaires bruts. Comme le chĂŽmage augmente pendant la crise, les dĂ©penses de sĂ©curitĂ© sociale augmentent alors que les recettes des assurances sociales diminuent. Le dĂ©ficit de financement qui en rĂ©sulte doit maintenant ĂȘtre comblĂ© par des versements supplĂ©mentaires du budget de l’État afin que les entrepreneurs et les employĂ©s ne soient pas accablĂ©s par la hausse des cotisations de sĂ©curitĂ© sociale. Cet allĂ©gement peut ĂȘtre financĂ© dans un premier temps par un endettement public supplĂ©mentaire, mais Ă  plus long terme, les recettes fiscales seront Ă©galement exigĂ©es pour le paiement des intĂ©rĂȘts et, si nĂ©cessaire, pour le remboursement. Comme les impĂŽts sont payĂ©s dans une plus large mesure par les salarié·e·s, il s’agit d’une redistribution en faveur de la classe capitaliste par opposition au financement « partagĂ© » du systĂšme de sĂ©curitĂ© sociale.

Le plan de relance Ă©conomique du 3 juin contient de nombreuses autres mesures d’allĂ©gement fiscal et d’amĂ©lioration des conditions d’amortissement des entreprises, ainsi que des subventions qui ne peuvent ĂȘtre Ă©numĂ©rĂ©es ici en dĂ©tail pour des raisons de place. Les familles avec enfants reçoivent un paiement unique de 300 euros par enfant, qui bĂ©nĂ©ficie aux mĂ©nages Ă  faibles revenus car ce paiement unique est compensĂ© par l’allĂ©gement fiscal spĂ©cifique pour les familles avec enfants, qui est plus pertinent pour les mĂ©nages Ă  revenus plus Ă©levĂ©s. En outre, les familles monoparentales bĂ©nĂ©ficieront d’un allĂ©gement fiscal supplĂ©mentaire pour les annĂ©es 2020 et 2021.

Conclusions : de l’inacceptable au nĂ©cessaire

Les mesures prises par le gouvernement fĂ©dĂ©ral sont structurĂ©es de maniĂšre spĂ©cifique Ă  chaque classe. La classe capitaliste peut s’attendre Ă  plus de 600 milliards d’euros de soutien de l’État ainsi qu’à des crĂ©dits du KfW d’un montant potentiellement illimitĂ© et Ă  des allĂ©gements fiscaux substantiels. La classe moyenne et la petite bourgeoisie reçoivent 50 milliards d’euros de l’État, tandis que la classe moyenne salariĂ©e et la classe ouvriĂšre reçoivent trĂšs peu, en comparaison, des trains de mesures initiĂ©s par le gouvernement.

Il est certain que les programmes de l’État ne s’appliquent pas Ă  une seule classe, mais Ă  plusieurs classes simultanĂ©ment. Par exemple, certains programmes de crĂ©dit du KfW profitent officiellement Ă  la classe capitaliste ainsi qu’à la bourgeoisie moyenne. Les subventions uniques pour les coĂ»ts fixes jusqu’à 9000 euros sont potentiellement au bĂ©nĂ©fice de la petite et de la moyenne bourgeoisie. L’allocation pour le chĂŽmage partiel, en principe, profite aussi bien aux membres de la classe ouvriĂšre qu’à la classe moyenne salariĂ©e.

Ainsi, la politique de l’État contribue Ă  la formation d’un bloc interclasses. Les diffĂ©rents intĂ©rĂȘts de classe sont pris en compte et unifiĂ©s par les programmes de l’État, et l’hĂ©gĂ©monie de la classe capitaliste s’articule Ă  travers cette formation d’un bloc social assistĂ© par l’État. C’est un aspect essentiel de sa rĂšgle. En cela, la sĂ©lectivitĂ© structurelle des appareils d’État joue naturellement un rĂŽle important dans la mise en Ɠuvre des intĂ©rĂȘts de classe respectifs selon les diffĂ©rentes potentialitĂ©s des positions de classe.

Les cadres supĂ©rieurs des grandes entreprises et les reprĂ©sentants des principales associations professionnelles ont gĂ©nĂ©ralement un accĂšs direct au gouvernement et peuvent influencer directement son processus dĂ©cisionnel. Les associations d’entreprises ont diffĂ©rents degrĂ©s d’influence; la FĂ©dĂ©ration de l’industrie allemande (BDI), par exemple, a plus de poids que les diffĂ©rentes associations de petites et moyennes entreprises, et au sein de la BDI, ce sont les intĂ©rĂȘts des plus grandes entreprises qui dominent.

Les intĂ©rĂȘts de la classe capitaliste et de la bourgeoisie moyenne sont rĂ©unis dans les associations des petites et moyennes entreprises. De la petite et de la moyenne bourgeoisie, diffĂ©rentes pĂ©titions sont rapidement apparues qui demandaient une aide au revenu sous la forme d’une sorte de revenu de base temporaire. Les avantages et les subventions accordĂ©s aux petites et moyennes bourgeoisies ainsi que l’accĂšs plus facile Ă  l’aide sociale pour ces classes sont probablement le rĂ©sultat de la pression publique exercĂ©e par ces classes.

Les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques de la classe ouvriĂšre sont, avant tout, reprĂ©sentĂ©s par les syndicats, qui, par exemple, ont critiquĂ©, au moyen de notes politiques officielles et d’annonces dans les journaux, l’absence d’une nouvelle augmentation des allocations de courte durĂ©e. C’était Ă©galement une revendication du parti de gauche (Die Linke). La critique semble avoir portĂ© ses fruits, et l’Association des employĂ©s chrĂ©tiens-dĂ©mocrates et le Parti social-dĂ©mocrate (SPD) ont tous deux avancĂ© des idĂ©es diffĂ©rentes pour augmenter les allocations de chĂŽmage partiel.

Les mesures prises par le gouvernement visent avant tout Ă  prĂ©venir l’effondrement du systĂšme de crĂ©dit et Ă  attĂ©nuer les bouleversements sociaux de la crise, de sorte qu’une partie des revenus perdus soit remplacĂ©e par l’État et que les paiements puissent ĂȘtre temporairement reportĂ©s. L’aide publique au revenu est cependant trĂšs imparfaite. Alors que pour les classes moyennes (bourgeoisie moyenne, petite bourgeoisie, classe moyenne salariĂ©e), il existe probablement encore une Ă©pargne personnelle qui peut ĂȘtre utilisĂ©e maintenant, la classe ouvriĂšre dispose de relativement peu d’épargne et souffre Ă  cet Ă©gard directement de la perte de revenus.

Les mesures de l’État sont en partie contradictoires. Par exemple, l’assouplissement temporaire des rĂšgles en matiĂšre d’insolvabilitĂ© pourrait contrecarrer les efforts dĂ©ployĂ©s, par le biais de garanties de l’État et de la participation au crĂ©dit du KfW, pour encourager les banques Ă  continuer d’accorder des crĂ©dits aux entreprises. Les mesures prises par l’État ne feront, pour la plupart, que dĂ©placer les problĂšmes Ă  l’avenir, puisqu’à un moment donnĂ©, les paiements diffĂ©rĂ©s devront ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©s et les crĂ©dits remboursĂ©s. Comme il n’est pas facile de compenser les pertes de production, une vague d’insolvabilitĂ© se profile Ă  l’horizon.

Jusqu’à prĂ©sent, la coalition au pouvoir a rĂ©ussi Ă  se prĂ©senter comme prĂȘte Ă  prendre les mesures nĂ©cessaires dans l’intĂ©rĂȘt du bien commun, aprĂšs avoir soigneusement examinĂ© les diffĂ©rents intĂ©rĂȘts et lignes de conduite. La crise extrĂȘme et les mesures d’urgence ont renforcĂ© pour leur part la figure discursive du « nous sommes tous dans le mĂȘme bateau ». Cela crĂ©e une situation qui rend difficile de s’opposer aux mesures prises par le gouvernement sans risquer un manque de comprĂ©hension de la part du public. NĂ©anmoins, il Ă©tait erronĂ©, Ă  mon avis, que les dĂ©putĂ©s du parti de gauche au Parlement aient introduit quelques amendements et rĂ©solutions supplĂ©mentaires au paquet de mesures du gouvernement, mais aient finalement votĂ© pour le projet de loi du gouvernement le 25 mars, bien que de nombreux dĂ©putĂ©s de Die Linke aient exprimĂ© leurs prĂ©occupations. Pendant ce temps, Ă  la tĂ©lĂ©vision, il semblait que l’Alternative fĂŒr Deutschland (AfD), d’extrĂȘme droite, qui s’est abstenue, Ă©tait la seule opposition.

D’un point de vue de gauche, il est inacceptable que les entreprises, grĂące aux mesures de chĂŽmage partiel, soient soulagĂ©es de jusqu’à 100% de leurs coĂ»ts salariaux et de leurs charges sociales, alors que la classe ouvriĂšre et, dans une certaine mesure, la classe moyenne salariĂ©e doivent accepter des pertes de revenus importantes dues au chĂŽmage partiel. Il est Ă©galement erronĂ© de financer de somptueux programmes de crĂ©dit pour les grandes entreprises qui ont rĂ©alisĂ© des bĂ©nĂ©fices colossaux au cours des dix derniĂšres annĂ©es et qui, dans certains cas, disposent de fonds de rĂ©serve s’élevant Ă  des milliards d’euros. Pendant la crise, ces entreprises devraient avant tout utiliser leurs propres capitaux. Si l’État intervient pour sauver les entreprises, ce ne devrait ĂȘtre qu’en Ă©change de droits de propriĂ©tĂ© correspondants. Le sauvetage des entreprises et la socialisation des pertes privĂ©es ne devraient avoir lieu que dans le cadre de politiques dĂ©mocratiques et socio-Ă©cologiques.

La crise est Ă©galement l’occasion d’entreprendre la restructuration socio-Ă©cologique de la production, dĂ©jĂ  nĂ©cessaire. La production militaire devrait, par exemple, ĂȘtre arrĂȘtĂ©e; la production automobile devrait ĂȘtre rĂ©duite de maniĂšre significative, en particulier la branche des SUV et des vĂ©hicules de luxe hautement destructeurs sur le plan Ă©cologique. La capacitĂ© de production libĂ©rĂ©e devrait ĂȘtre utilisĂ©e pour la fabrication de produits socialement utiles. La crise actuelle montre de façon dramatique que l’infrastructure sociale dans le domaine des soins de santĂ© et des soins aux personnes ĂągĂ©es, entre autres, doit ĂȘtre considĂ©rablement dĂ©veloppĂ©e et que beaucoup plus de force de travail doit ĂȘtre dĂ©ployĂ©e dans ces secteurs, alors que nous pouvons effectivement rĂ©duire le travail dans les branches socialement et Ă©cologiquement nuisibles sans devoir renoncer Ă  un niveau de vie Ă©levĂ©.

*

Thomas Sablowski travaille Ă  l’Institut d’analyse sociale critique de la Fondation Rosa Luxemburg. Il est Ă©galement membre du comitĂ© de rĂ©daction de la revue PROKLA et membre du conseil consultatif scientifique d’ATTAC Allemagne.

Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© en deux Ă©pisodes dans la revue LuXemburg online, en avril 2020, complĂ©tĂ© en juin 2020 ; traduction par la rĂ©daction d’A l’Encontre.

Notes

[1] Pour les concepts thĂ©oriques de classe, voir John Milios and George Economakis (2011). “The Middle Classes, Class Places, and Class Positions: A Critical Approach to Nicos Poulantzas’s Theory,” Rethinking Marxism, 23:2, 226-45.

[2] Le taux rĂ©duit de taxe sur la valeur ajoutĂ©e s’applique aux produits alimentaires, aux livres, aux journaux, aux transports publics locaux, aux billets de train, aux musĂ©es, aux concerts, etc.

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Article publié le 04 Juil 2020 sur Contretemps.eu