Mars 14, 2020
Par Contretemps
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Cet entretien avec Hocine Belalloufi a été réalisé par Luís Leiria publié en portugais sur le site Esquerda.netet fait suite à plusieurs contributions de sa part publiées sur notre site.

Hocine Belalloufi est journaliste et militant de gauche basé à Alger. Ancien coordinateur de la rédaction de l’Alger républicain de 2003 à 2008 , il est également l’auteur de deux ouvrages : La démocratie en Algérie. Réforme ou révolution ? (Apic et Lazhari-Labter, Alger, 2012) et Grand Moyen Orient : guerres ou paix ? (Lazhari-Labter, Alger, 2008).

Il vient de publier aux éditions Le Croquant le livre intitulé Algérie 2019-2020: Le peuple insurgé. Entre réforme et révolution.

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Dans l’analyse que vous avez récemment publiée sur Contretemps, vous dites que le Hirak reste sur l’offensive stratégique, mais que le régime a remporté, avec les élections, une victoire tactique. Quelle voie doit suivre le mouvement pour arriver à la victoire ? Croyez-vous qu’à cette date du 1er anniversaire (22 février, 53e semaine), le Hirak pourra remporter une victoire tactique ?

Pour remporter une victoire tactique à la date du 1er anniversaire du 22 février, il faudrait que le Hirak obtienne un objectif ce jour-là comme, par exemple, la libération de tous les détenus ou la possibilité de se réunir sans demander une autorisation préalable ou encore l’allègement significatif d’une présence policière massive lors des manifestations des mardis et vendredis… J’espère me tromper mais rien n’indique que le pouvoir soit prêt à céder quelque chose de consistant.

Le Hirak reste encore en situation de défensive tactique car il doit arracher tous ces acquis que sont la libération des détenus, l’arrêt des interpellations, le droit de réunion et celui de manifestation qui reste interdit de fait dans certaines villes du pays…

Mais il se trouve toujours en situation d’offensive stratégique car il reste puissant et s’est même renforcé depuis quelques semaines. Et le pouvoir reste sur la défensive stratégique. Il n’est pas sorti de sa crise organique car il se sait illégitime et refusé par une grande partie de la population, parce qu’il n’a pas réussi à reconstruire la façade démocratique du régime autoritaire (Parlement en ruine, partis en fin de vie…) et parce qu’il se trouve dans l’incapacité de résoudre la crise d’hégémonie d’une bourgeoisie divisée entre fraction libérale actuellement dirigeante, mais qui doit impérativement composer avec la pression populaire sur le plan économique et social et opposition ultralibérale dont certains représentants sont même au gouvernement, mais dont la politique ne peut être appliquée du fait de cette même pression populaire et de son caractère profondément antinational, ce qui heurte de plein fouet la conscience et les intérêts d’une partie de l’Etat profond.

Il n’est pas facile et sans doute impossible, pour une seule personne et dans le cadre d’un entretien, d’indiquer la voie à suivre pour permettre au mouvement d’arriver à la victoire. Il faut d’abord clarifier ce que l’on entend par victoire. Si l’on entend par là, le renversement du pouvoir par une révolution et l’instauration d’un régime démocratique provenant d’une situation de double-pouvoir, je ne pense pas que le Hirak soit, aujourd’hui, en capacité d’y parvenir, ni même qu’il en ait l’intention. Il ne s’agit pas ici d’un choix subjectif, mais d’une capacité objective. Si, en revanche, et sur la base d’une appréciation objective du rapport de force, le Hirak fait pression sur le pouvoir pour le contraindre à négocier une transition co-pilotée (comme dans l’exemple du Soudan), alors il serait possible, à certaines conditions, d’espérer une victoire. Une telle négociation, cela doit être clair, ne serait possible que si le pouvoir accepte les préalables que sont la libération totale des détenus politiques, l’annulation des condamnations et amendes infligées aux personnes jugées, l’ouverture du champ politique (droits d’expression, de manifestation, de réunion et d’organisation, libertés syndicales, droit de grève sans entrave…), l’ouverture du champ médiatique, l’arrêt des interférences dans la Justice, etc.

Pour le contraindre à négocier, il faudrait que la mobilisation se renforce en faisant, en particulier, jonction avec les mouvements sociaux qui se multiplient dans le pays mais qui agissent aujourd’hui en parallèle et non en symbiose avec le Hirak. C’est à cela qu’il faut travailler en menant une lutte politique et idéologique au sein du Hirak pour combattre et vaincre la position élitiste bourgeoise qui oppose « revendications politiques » considérée comme noble à « revendications sociales » considérées de manière péjorative comme relevant de préoccupations vulgaires. Il faut faire triompher l’idée, au sein du Hirak, que les revendications sociales sont des revendications politiques dans la mesure où elles renvoient à des politiques économiques. Il faut en même temps travailler à amener les mouvements sociaux (syndicats, groupes de citoyens luttant pour le logement…) à comprendre la nécessité de dépasser le cadre corporatiste ou local en intégrant leurs luttes au combat pour un régime démocratique et social. Une image exprime la nécessité de la jonction des revendications politiques et sociales. Lors de la marche étudiante, mais en réalité populaire, du mardi 11 février à Alger, le Hirak est passé devant un rassemblement de citoyens protestants devant l’Assemblée populaire communale (APC) d’Alger-centre contre leur exclusion d’un programme de relogement. Le Hirak a continué sa marche de son côté et les citoyens ont continué à brandir leurs pancartes et à crier leurs slogans devant l’édifice public. C’est une telle jonction qu’il s’agit de construire dans les mois à venir.

Le Hirak pourrait alors devenir le creuset de tous les combats partiels, locaux et de corporation et reposer sur ses trois fondements : social, démocratique et anti-impérialiste. Cette dernière dimension existe déjà à travers la solidarité avec la Palestine (mais malheureusement pas encore avec le peuple sahraoui), la lutte contre l’exploitation du gaz de schiste, le refus de la loi sur les hydrocarbures, et l’opposition aux ingérences impérialistes (française, américaine ou émiratie…).

Sur le plan démocratique, le Hirak doit soutenir en particulier la lutte des magistrats et des avocats pour l’indépendance de la Justice par rapport au gouvernement, poursuivre son combat pour la libération des détenus et la fin des intimidations et interpellations de marcheurs…

Partant du principe que le Hirak ne peut objectivement se structurer en tant que tel, il faut travailler à l’émergence et/ou au renforcement des syndicats, des associations, des partis. Tout cela nécessite du temps, mais il s’agit là de conditions indispensables à toute victoire car le pouvoir s’est attaché, depuis plusieurs décennies déjà, à briser tous les cadres de lutte et d’organisation syndicaux, associatifs et partisans.

L’une des conditions d’une victoire possible, dans le futur, réside dans la poursuite d’une « lutte de mouvement » pour imposer, par de grandes manifestations, le retour à l’expression libre de la souveraineté populaire par l’ouverture d’une transition démocratique et dans le renforcement d’une « lutte de position » visant à arracher le maximum de libertés, droits et acquis politiques démocratiques, économiques et sociaux.

Considérez-vous que le nouveau gouvernement d’Abdelmadjid Tebboune et la mort du général Gaïd Salah ont apporté des changements à la politique du gouvernement ? Quelle confiance méritent les promesses de dialogue faites par le nouveau président?

Le nouveau gouvernement d’Abdelmadjid Tebboune est obligé d’apporter des changements car il ne peut poursuivre une politique qui a provoqué l’explosion du 22 février 2019. Il se doit de gommer les aspects les plus outranciers de la gouvernance de Bouteflika en rompant avec le culte de la personnalité dont ce dernier était l’objet, en louant lors de ses interventions le « Hirak moubarak » (béni) – sans l’existence duquel il ne serait jamais parvenu à la Présidence –, en faisant quelques ouvertures démocratiques dans son projet de Constitution en préparation concernant les libertés, en poursuivant la lutte contre la corruption (projet de criminalisation de la fraude fiscale…) et en axant, comme on a pu l’observer il y a quelques jours lors de sa rencontre nationale avec les walis (préfets), son action sur l’amélioration immédiate des conditions de vie des couches déshéritées, en particulier dans les campagnes, les hauts-plateaux, les zones montagnardes et le Sahara.

Le pouvoir est donc contraint, par la peur politique que lui inspirent le Hirak et le mécontentement populaire qui dépasse le Hirak, d’opérer des changements dans sa politique. Mais les limites de ces changements transparaissent clairement avec les interpellations et condamnations de marcheurs, le refus de libérer les détenus et d’accorde




Source: Contretemps.eu