Janvier 23, 2023
Par Lundi matin
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Depuis 2013, l’anarchiste Alfredo Cospito est incarcéré pour avoi tiré une balle dans la jambe de Roberto Adinolfi, PdG d’Ansaldo Nucleare, principale entreprise nucléaire italienne. L’action avait été revendiquée par la Fédération Anarchiste Informelle. Condamné à 10 années de prison, soumis aux conditions de détentions équivalentes aux quartiers de haute sécurité, il a ensuite été de nouveau condamné pour son implication en 2006 dans le dépôt de deux colis piégés n’ayant fait aucune victime. Il est alors condamné à la perpétuité incompressible pour « massacre aggravé » et placé sous le régime de détention « 41-bis », assimilé par tous les observateurs à un régime de torture. Depuis le 20 octobre 2022, M. Cospito est en grève de la faim contre ce régime spécial considéré comme une peine de mort lente. Des dizaines de rassemblements et d’actions de soutien ont actuellement lieu aux quatre coins du globe pour que la justice italienne ne le laisse pas mourir entre ses murs.

C’est un fait massivement ignoré par les amoureux de la si charmante Péninsule : la justice italienne a l’habitude de laisser mourir les personnes qui s’opposent à elle par la grève de la faim. Ces dernières années, ce fut le cas de trois détenus en opposition au traitement judiciaire de leur cas : un indépendantiste sarde, Salvatore « Doddore » Meloni (2017), et deux détenus de droit commun, Gabriele Milito (2018) et Carmelo Caminiti (2020). Aujourd’hui, le cas d’Alfredo Cospito, qui entame son 99e jour de grève de la faim, est d’autant plus préoccupant qu’il s’attaque aux fondements même de la machine à broyer de la justice italienne : le 41 bis, régime de détention particulièrement inhumain et la perpétuité réelle (egarstolo ostativo) sans possibilité de libération.




Sachant que la gauche justicialiste italienne, comme l’explique par ailleurs Wu Ming 1 sur le blog de son groupe, est largement à l’origine de cet acharnement, on ne s’étonnera pas de trouver dans un journal de la droite conservatrice, Il Foglio, l’un des meilleurs textes publiés sur son cas. Il faut dire qu’il a été écrit par quelqu’un, Adriano Sofri, dont on ne peut dire que ce soit un camarade, mais assurément qu’il sait ce qu’est la broyeuse judiciaire. Voici ce qu’écrit Sofri :

« J’essaie de résumer. L’anarchiste Alfredo Cospito est en prison. Il a 55 ans. Il a été condamné à 10 ans et 8 mois de détention en 2014, parce qu’il a été déclaré coupable d’avoir blessé aux jambes l’administrateur de l’Ansaldo Nucleare [Société nucléaire], Roberto Adinolfi[désigné dans une lettre de revendication comme « l’un des acteurs majeurs du retour du nucléaire en Italie »], en 2012. Il a été accusé ensuite d’avoir placé deux paquets explosifs « à bas potentiel » sur le site de l’Ecole d’élèves carabiniers de Fossano (Cuneo), en juin 2006, sans intention, et sans l’effet, de porter atteinte à l’intégrité physique de quiconque. Cospito a passé 6 ans de prison au régime dit de Haute Sécurité, qui prévoit de fortes restrictions aussi bien dans le mode de détention que dans les possibilités d’une atténuation à travers l’accès à des permis et des mesures alternatives à la détention. En avril dernier, la Haute Sécurité a semblé inadéquate à la Justice qui a décidé de soumettre Cospito au régime du 41bis, la mesure introduite dans les années 80 pour empêcher les membres de la mafia d’entretenir des rapports avec l’extérieur : mesure présentée comme provisoire et devenue permanente, et toujours discutée, pour son inconstitutionnalité et pour la gratuité de sévices non liés à la sécurité, qui la rapprochent d’un régime de torture. Cospito n’est pas un mafieux, naturellement, mais un anarchiste, suivant sa propre revendication : l’extension du 41bis implique l’assimilation des rapports entre militants anarchistes aux rapports entre membres de la criminalité organisée.

Depuis octobre, Cospito, en réclusion à Sassari, est en grève de la faim contre le 41bis, celui qu’il subit personnellement et celui qui est de rigueur dans le système italien. Comme « chef d’une organisation terroriste » – celle de l’attentat démonstratif de Fossano – Cospito a été condamné à vingt années supplémentaires aux deux degrés de juridiction. Jusqu’à ce que, en juillet dernier, la Cassation ait fait monter les enchères au maximum, en transformant le crime en « massacre contre la personnalité interne de l’Etat », et dans la peine correspondante : la peine sans issue : la perpétuité « réelle », qui exclut à jamais la moindre atténuation. La condamnation à une mort à petit feu, elle aussi voulue au départ comme mesure provisoire et liée à l’état d’urgence, et devenue habituelle et distraitement ordinaire dans le système italien. A ce point, Cospito a cessé d’être une personne, un détenu, un condamné, et s’est transformé en une monstruosité non seulement judiciaire mais humaine et clinique. On déclare massacre aggravé un attentat démonstratif qui ne voulait pas faire de victimes et n’en a fait aucune. Cospito pouvait redevenir une personne seulement en décidant de destiner son propre corps à une mort qui ne soit pas une mort à petit feu selon la règle de « fin de la peine, jamais ». Sa grève de la faim est une grève dure, qui l’a déjà mis dans un état alarmant [Il a perdu 38 kilos et commence à épuiser sa masse musculaire]. En apparence, deux extrémismes s’affrontent : la « justice » qui renchérit, une justice anonyme ou tout comme, qui est une machine, assurée de l’irresponsabilité personnelle, et la volonté d’aller « jusqu’au bout » du détenu. Tous voient, ne peuvent pas ne pas voir, qu’il n’y a rien de symétrique dans ces deux extrémismes. Avant-hier[le 19 décembre], un tribunal d’application des peines a repoussé le recours de Cospito contre le 41 bis, à peu près automatiquement, selon le bon vieil automatisme de Ponce Pilate. Cependant, comme une ombre de repentir, la Cour d’Appel de Turin qui juge Cospito et sa co-inculpée [Anna Beniamino, condamnée à 16 ans et 6 mois] a décidé de renvoyer devant la Cour Constitutionnelle la décision sur la compatibilité entre la perpétuité réelle et l’exclusion de circonstances atténuantes, et un « acte de faible portée » comme celui attribué à Cospito.

On a appris il y a quelques jours que Cospito ne peut pas « garder dans sa cellule les photos de ses parents décédés du fait que leur identité devrait être formellement reconnue par le maire de sa commune d’origine ». Il est étrange d’imaginer que pour en être scandalisé, il faudrait sympathiser avec l’anarcho-insurrectionnalisme. Il est encore plus étrange que la solidarité avec la rébellion de Cospito revienne aux anarcho-insurrectionnaliste, quoi que signifie cette étiquette.

Il est probable que la fin de Cospito arrive bien avant la sentence de la Cour. J’ai essayé de résumer. Je n’essaierai même pas de commenter : on ne peut commenter la démesure. La justice est démesurée et se complaît à l’être, ses administrateurs ont des noms et des prénoms mais ils ne les avancent pas, les uniformes suffisent, ce sont des êtres démesurés d’irrationnalité et de méchanceté. Que le ciel les protège. Ils ont appelé leur enquête « Scripta manent ». Les romains savaient que Deus dementat quos perdere vult. Traduction à ma manière : Dieu ôte la raison à ceux qui meurent d’envie de détruire leurs prochains. »




Depuis des semaines, les actions de solidarité se multiplient dans toute l’Italie. Des intellectuels, des juristes, y compris un ancien procureur, ont manifesté leur soutien. Comme l’écrit Wu Ming 1 :

Face à la machine, Cospito n’a que son corps.

Mais nous ne voudrions pas voir ce corps sur une photo comme celle de Boby Sands.

Nous voulons qu’Alfredo vive.

Nous ne voulons pas un martyre, mais la fin du 41bis et une nouvelle conscience sur la justice et la prison en Italie.

SQ





Source: Lundi.am