Juillet 5, 2022
Par Lundi matin
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Le 22 juin 2022, à Douarnenez, un énorme navire de croisière de luxe, le Scenic Eclipse, aussi qualifié de « yacht d’expédition le plus luxueux du monde » de la compagnie Scenic Luxury Cruises & Tours, jette son ancre en baie de Douarnenez, et ce, dans le plus grand des calmes.

Quelle fâcheuse surprise nous avons eu en voyant, fièrement prostré en face de notre bon vieux port de pêche du Rosmeur, cette espèce de vaisseau profilé de 10 étages, venant débarquer ses quelques 228 passagers ultra fortunés, surement impliqués dans d’autres actions que la protection environnementale pour parvenir à se payer un modeste billet à 13.000€.

Même les poussins goélands ont halluciné depuis leur toit, certains sont même tombés de leur nid.

Une dizaine de restaurants, des hélicoptères, un sous-marin, un spa sur-luxueux… Certains trouvent visiblement le temps et l’argent pour se distraire et financer le ravage, alors qu’il y a seulement une semaine, de l’Inde au Mexique en passant par l’Europe et la Bretagne, des incendies se déclenchaient de toute part, les nappes phréatiques, vides, entrainaient un stress hydrique généralisé.

Mais nous ne sommes pas vraiment surpris.e.s, n’est-ce pas ?

Qu’est-ce que ce phénomène nous inspire, et surtout, qu’est-ce qui fait qu’il nous inquiète ici, à Douarnenez, mais aussi partout ailleurs ?


La qualité de l’eau en baie de Douarnenez est déplorable. Des plages se ferment à nouveau pour pollution, des algues continuent de proliférer et de s’étaler sur nos estrans pour y pourrir, et c’est à peine si on ose tremper un orteil dans la mer après ces pluies orageuses diluviennes qui ont tout lessivé.

De leur côté, sans aucun scrupule, ils viennent cramer leurs 2000L de fioul lourd par heure, chargés en souffre, monoxyde de carbone et particules fines, dans notre baie déjà bien abimée. Le tout, en surplombant nos côtes depuis leurs piscines à débordement et leurs déchets qui s’entassent dans la cale.

Quid de leurs eaux usées ? Une majorité d’entre elles sont rejetées en mer directement. On n’est pas allé vérifier, mais que ce soit dans notre baie, ou au large, est-ce acceptable ?

Nous sommes la population locale de ce territoire et nous estimons avoir un droit de regard sur la manière dont le tourisme s’inscrit ici. Nous refusons par conséquent d’être la Venise Penn sardin, un parc d’attraction pour riches pollueurs se baladant dans leur tour d’ivoire flottante, débarquant comme cela leur sied. Nous ne sommes ni un zoo, ni une cours de récréation, ni un supermarché géant dans lequel on passe et on consomme, où ils peuvent se servir « puisque de toute manière ils ont payé pour ça, non ? ».

La laideur de ce navire démesuré, conçu pour les plus fortunés, a caché la Presqu’île de Crozon et notre Menez Hom tout au long de la journée. Il a gâché notre paysage marin et littoral auquel nous sommes tant attaché.e.s, et n’était qu’un contraste détestable aux côtés de nos magnifiques vieux gréements et voiliers paisibles, sillonnant les flots.

On pourrait vomir des chiffres qui illustreraient encore et toujours plus le délire total que représentent les navires de croisière, mais, en 2022, il relève simplement de bon sens d’admettre que ces usines à fric sur-polluantes n’ont pas leur place sur notre rivage. Rappelons que ce dernier est déjà tellement fragile, et définit comme Parc Naturel Marin pour la beauté de sa biodiversité, et la nécessité de protection des écosystèmes sensibles qui le peuplent.

Quelle sera la prochaine étape ? Creuser le fond de la baie pour en accueillir toujours plus en nombre, et toujours plus gros ? Transformer la criée en marina géante, blindée d’appart’hôtel, d’AirBnb, de logements hauts standing et autres infrastructures à destination de cet autre public, si lointain et distant de ce que nous souhaitons pour Douarnenez ? Ces logiques sont déjà en cours ailleurs, non n’en voulons pas chez nous.

En cette fin d’après-midi, lorsque l’orage a grondé comme si notre colère avait résonné dans le ciel, le Scenic Eclipse s’est engouffré dans cette brume de mer et a disparu, cap au large, comme un mirage qu’on a cru voir à la surface de l’eau, mais dont on aurait eu très envie de nier la vision.

Ne soyons pas dupe, les quelques 20 navires de croisières qui, selon les dires, accosteraient en baie de Douarnenez à l’année, sont suffisamment espacés dans le temps pour que nous soyons surpris à chaque arrivée, et que l’on ait le temps d’oublier jusqu’au prochain.

Le risque réel est que cette logique touristique désastreuse se perpétue et s’aggrave avec le temps, favorisée par les choix des élus locaux et un laisser-faire général.

Nous devons ainsi, véritablement, doubler tripler voire quintupler de vigilance quant à ce phénomène inquiétant, et réfléchir à des moyens d’en empêcher la poursuite.





Source: Lundi.am