Janvier 28, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Je voudrais aborder un vaste sujet : l’alcool et sa consommation. C’est un sujet qui est rarement posĂ© sur le papier, et dont on parle pourtant de maniĂšre quasi permanente. Je ne m’inscris pas dans une dĂ©marche de santĂ© publique ; j’aimerais tout simplement m’attarder sur les consĂ©quences comportementales et les relations interpersonnelles induites par l’alcool, et donc par voie de cause Ă  effet sur l’amenuisement et l’anĂ©antissement de la force militante qui en rĂ©sulte.

Dans de nombreuses cultures, l’alcool a souvent Ă©tĂ© l’un des meilleurs moyens pour s’évader. Certains ont alors dĂ©couvert qu’il Ă©tait aussi l’un des meilleurs moyens pour aliĂ©ner le peuple, l’opium Ă©tant Ă  cĂŽtĂ© de lui un piĂštre concurrent
 La rĂ©flexion me semble donc importante mĂȘme s’il peut paraĂźtre incongru d’écrire sur ce sujet alors que tant d’oppressions, d’exclusions, d’exploitations, d’inĂ©galitĂ©s sĂ©vissent dans cette sociĂ©tĂ© capitaliste.

Alcool et dépendance

L’alcool, c’est quoi ? C’est un psychoactif, c’est-Ă -dire que, mĂȘme en petites quantitĂ©s, il agit sur le systĂšme nerveux central. Il a un effet dominant : c’est la drogue dĂ©sinhibitrice par excellence, mĂȘme si depuis on a inventĂ© encore pire ! À celĂ  s’ajoutent des actions euphorisantes, anxiolytiques, relaxantes. Il donne donc l’impression de se sentir « mieux Â», de perdre le contrĂŽle de l’espace-temps, de rire, de pleurer, puisque les barriĂšres inhibitrices s’effondrent. On a moins peur de rĂ©aliser ce qui d’habitude nous terrifie. Ces effets s’accompagnent d’une ribambelle de troubles neurologiques : perte de l’équilibre, analgĂ©sie, baisse des niveaux sensoriels, troubles cognitifs
 s’ajoutent au tableau euphorisant. Nous sommes bien, toutes et tous, au courant de ces effets et l’on se met Ă  boire non pas par goĂ»t mais bien Ă  la recherche de ces effets-lĂ . C’est la dĂ©finition mĂȘme de la dĂ©pendance, si opposĂ©e Ă  la libertĂ© !

L’alcoolisme colporte lui aussi, en son sein, l’oppression et l’enfermement. En effet, la personne alcoolique, dĂ©jĂ  opprimĂ©e et enfermĂ©e par et dans sa dĂ©pendance, en arrive le plus souvent Ă  opprimer et Ă  enfermer les autres par et dans cette dĂ©pendance qui est pourtant la sienne. C’est pourquoi, si l’on s’inscrit vĂ©ritablement dans une dĂ©marche rĂ©volutionnaire il devient alors impĂ©ratif de se remettre en question.

C’est pour moi un long cheminement de rĂ©flexion aprĂšs des annĂ©es d’observation, d’écoute, d’accompagnement solidaire auprĂšs d’individus en souffrance alcoolique ou de militants alcoolisĂ©s. Les comportements engendrĂ©s dans le cadre de l’éthylisme, notamment dans le milieu militant ou milieu dit « libertaire Â», me sont devenus dĂ©sormais difficilement supportables.

D’ailleurs, que ce soit en milieu militant ou bien dans des concerts ou autres fĂȘtes publiques ou privĂ©es, l’ambiance Ă©thylique reste de toute façon toujours la mĂȘme. La violence tout d’abord, ou du moins l’agressivitĂ©. Qui n’a pas ressenti ces pulsions caractĂ©ristiques de l’irritabilitĂ© alcoolo-induite ? Ce sentiment de domination, une surpuissance liĂ©e Ă  une estime de soi dĂ©cuplĂ©e, l’impression d’avoir raison de toute façon, sensation renforcĂ©e par les tierces personnes Ă©ventuellement prĂ©sentes qui peuvent approuver nos choix, surtout si elles sont dans le mĂȘme Ă©tat d’imprĂ©gnation. Si l’agressivitĂ© verbale ne suffit pas, il reste la possibilitĂ© de passer aux actes ; tout se transforme rapidement en violence physique. Les bousculades, les insultes mĂȘlĂ©es aux coups, sont monnaie courante, surtout quand la raison invoquĂ©e est partagĂ©e par les « spectateurs Â». On se sent alors fort, voire indestructible, dominateur ! Non que la violence verbale ou physique n’existe pas dans les milieux non-alcoolisĂ©s ; seulement elle se manifeste de maniĂšre quasiment systĂ©matique si alcool il y a.

Pour ce qui est de la communication, chez certains, l’alcool induit des idĂ©es fixes, une cible bien prĂ©cise sur laquelle l’alcoolisĂ© va s’acharner. Le discours sera rĂ©pĂ©tĂ©, parfois incomprĂ©hensible. Peu d’idĂ©es nouvelles seront dĂ©veloppĂ©es alors que l’alcoolisĂ© se sent lui trĂšs « performant Â» dans son discours. La mĂȘme violence, la mĂȘme communication difficile, les mĂȘmes engueulades, les mĂȘmes moqueries, les mĂȘmes rĂ©flexions intolĂ©rantes, le mĂȘme machisme latent, les mĂȘmes comptes Ă  rĂ©gler parce qu’on est bourrĂ© et qu’on se sent plus fort


Pour d’autres, c’est dans les moments d’alcoolisation que se font les preuves d’amitiĂ©, dans la relĂšve des dĂ©fis ; c’est Ă  ces moments prĂ©cis qu’il semble qu’on peut aller plus loin encore dans la relation Ă  l’autre ou dans les paris les plus fous.

C’est toujours la dĂ©sinhibition qui est recherchĂ©e, juste assez pour parler quand on n’y arrive pas. Juste assez pour avoir moins peur des autres
 ça facilite les Ă©changes et crĂ©e parfois des relations oĂč il n’y en aurait pas eu
 Qui parmi les timides, les mal dans leur peau, les coincĂ©s, les pseudo-dĂ©pressifs, les paumĂ©s, les phobiques sociaux ou tout ça Ă  la fois, comme beaucoup d’entre nous, rĂ©sisterait Ă  cette facilitĂ© ? Qui ne dĂ©sirerait pas tester cette drogue miracle qui guĂ©rit les angoisses et rĂ©duit la peur ?

Boire ou lutter, il faut choisir

Il est vrai que l’alcool permet en plus d’oublier ce monde pourri, nos souffrances, celles des autres, cette sociĂ©tĂ© capitaliste recroquevillĂ©e sur ses lois, ses rĂšgles, ses privilĂšges. Mais que voulons-nous ? L’oublier ? Ou la changer !

Comme tout un chacun j’ai besoin ponctuellement de m’éloigner des tristes rĂ©alitĂ©s qui m’entourent, mais n’y a-t-il pas d’autres moyens que de s’enfermer dans un espace trouble, fictif, Ă  la recherche d’un confort individuel ? Le confort et la sĂ©curitĂ© de l’oubli, propose, sans crĂ©er, sans innover, sans lutter ; c’est une façon de se conforter dans un systĂšme Ă©tabli.

Traditionnellement, l’alcool fait partie des normes imposĂ©es, et l’accepter s’inscrit dans une continuitĂ© culturelle et sociĂ©tale.

La libertĂ© des uns se conjugue avec celle des autres. Certes !

Mais comment peut-on objectivement et en toute cohĂ©rence se permettre de combattre d’un cĂŽtĂ© les rapports de domination et les conditions d’exploitation dans leur globalitĂ©, avec comme finalitĂ© l’égalitĂ© et la solidaritĂ©, et dans un mĂȘme temps reproduire littĂ©ralement ces mĂȘmes mĂ©canismes de dominations sur les autres du fait d’alcool ? L’interdiction d’alcool est sans fondement et n’a de valeur que dans un systĂšme autoritariste comme on peut le constater dans certains milieux.

Il me semble plus audacieux de faire un cheminement personnel militant et collectif militant, de comprendre « pourquoi Â» on boit, de prendre conscience de ce que nos comportements engendrent, de tout ce qu’il est impossible de rĂ©flĂ©chir, de construire et de lutter, Ă  cause de cette alcoolisation. C’est donc peut ĂȘtre « avant Â» qu’il faut agir en tant que militant ! RĂ©agir ensemble pour construire un autre espace d’émancipation.

La non ou le peu de consommation d’alcool, sans changer la « construction Â» des individus, amĂ©liore dĂ©jĂ  grandement l’efficacitĂ© que ce soit pour la rĂ©flexion, l’élaboration et l’organisation de la lutte. Il est toujours dur de casser avec les habitudes culturelles mais nous devrions ĂȘtre capables de le faire, vu nos revendications anti-normatives. Si cela dĂ©range et irrite, ce n’est Ă©videmment pas par provocation gratuite : aborder ce sujet de maniĂšre formelle et Ă©crite, en parler, c’est prendre conscience de cette rĂ©alitĂ© et faire partager sa rĂ©flexion. C’est aussi amener ce dĂ©bat dans nos sphĂšres militantes et libertaires. Les valeurs telles que « l’amour de la boisson Â», « les paradis de l’ivresse Â» ne sont basĂ©es que sur le culte de l’alcool, entretenues ardemment par les politiciens et le lobby industriel des producteurs et fabricants. Le « boire pour oublier Â» trop souvent entendu, sonne encore une fois comme trop fataliste dans une pĂ©riode que nous voulons prĂ©rĂ©volutionnaire. Pour oublier que nous sommes exploitĂ©s ? Pour oublier que nous sommes dominĂ©s ? Que nous souffrons ? Je ne veux pas l’oublier, et de toute façon l’alcool n’a jamais rĂ©ussi Ă  me faire oublier plus de huit heures. Libre Ă  quiconque de consommer ce qu’il veut. Je reste persuadĂ©e que le peu ou pas d’alcool reste une attitude politique dont je tente de m’approcher, et pas dans un but de puretĂ© spirituelle ou corporelle ! Simplement parce que l’alcool sert et engraisse le capitalisme et que les comportements liĂ©s Ă  l’alcoolisation, anĂ©antissent les forces militantes et sont tout sauf libertaires. Vive la lutte !

MARBLAY

Anarchosyndicalisme ! no 102, septembre-octobre 2007




Source: Demainlegrandsoir.org