Avril 18, 2022
Par Demain Le Grand Soir
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Un article paru dans “courant alternatif, qui apporte un autre regard :

http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article485 (les commentaires sont intĂ©ressant aussi) :


De Camus à Onfray, une permanence libérale en milieu libertaire

vendredi 6 février 2009, par Courant Alternatif

Il a toujours existĂ© dans le mouvement anarchiste un courant essentiellement culturel qui a revĂȘtu, au cours de l’Histoire des formes allant d’un anti marxisme primaire Ă  un individualisme forcenĂ©, d’un culte du moi Ă  une mĂ©fiance viscĂ©rale des grands mouvements sociaux que nous prisons tant ! Actuellement ce courant prend des formes multiples et souvent contradictoires mais qui ont un point en commun, le rejet de l’idĂ©e de rĂ©volution sociale. C’est ainsi qu’on peut lire la montĂ©e d’Onfray au firmament de la pensĂ©e libertaire, puis sa chute brutale.

Dans SinĂ© hebdo du 19 novembre 2008 Michel Onfray abordait en ces termes les arrestations qui avaient eu lieu Ă  Tarnac le 11 : “Anarchistes, les saboteurs de TGV Ă  la petite semaine ? Curieux qualificatif pour des rigolos qui servent surtout le dogme sĂ©curitaire.” Un peu plus loin : “la poignĂ©e de crĂ©tins qui, semble-t-il, jouissaient d’immobiliser les TGV en sabotant les catĂ©naires
” ; enfin, il rĂ©utilisait de nouveau le terme “rigolo” mais en laissait tomber le “semble-t-il” : “la bande de rigolos qui croit contribuer Ă  l’avĂšnement du grand soir en stoppant cent soixante TGV
”. Il recommandait Ă  ces “demeurĂ©s” de relire Pouget et de s’en inspirer pour faire un “bon usage du sabotage” (le titre de son article).

L’affaire est Ă  prĂ©sent connue et, comme l’a Ă©crit, je ne sais oĂč, un blogueur, nous avons Ă©tĂ© des milliers Ă  croire que Philippe Val (voir Courant alternatif, dĂ©cembre 2007, “Charlie hebdo, De Val en pis”) avait Ă©tĂ© embauchĂ© Ă  SinĂ© Hebdo ! Non seulement Onfray se moquait de la prĂ©somption d’innocence mais encore il le faisait dans des termes et sur un ton professoral et stalinien oĂč le mĂ©pris le disputait Ă  la haine. Et qui plus est, au nom de l’Anarchisme, le vrai !, celui dont il se targue d’ĂȘtre adepte, tandis que les inculpĂ©s de Tarnac, qui par ailleurs n’ont jamais prĂ©tendu s’y rĂ©fĂ©rer, ne seraient que d’innocents adolescents attardĂ©s et, sans doute, incultes. Mais n’insistons pas davantage, Claude Guillon a rĂ©glĂ© son compte au philosophe libertaire de la plus belle maniĂšre qui soit dans le texte “Pourquoi Onfray-t-il mieux de se taire”.

AprĂšs avoir passĂ© en revue trois Ă©pisodes de l’offensive hivernale du chevalier Onfray, Claude Guillon nous prĂ©vient qu’il “n’écarte pas l’hypothĂšse d’un quatriĂšme Ă  venir”. Eh bien il est venu pas plus tard que le 17 dĂ©cembre dans le numĂ©ro 15 de Sine hebdo, sous le titre “Passez NoĂ«l avec Camus” oĂč il s’emploie Ă  encenser l’auteur de L’étranger par contrepoint Ă  celui des Chemins de la libertĂ©. Bien entendu les arguments contre Sartre ne manquent pas ! A commencer par la cĂ©citĂ© et les Ă©garements politiques d’un indĂ©crottable compagnon de route qui, aprĂšs avoir rompu avec le trĂšs stalinien PC français, ne trouve rien de mieux que, aprĂšs 68, s’acoquiner avec des staliniens plus “tendance”, les maoĂŻstes de la Gauche prolĂ©tarienne. Mais aprĂšs tout, Camus aussi fut, lui aussi, membre du PC, mĂȘme s’il en fut exclu. Ce qui nous laisse pantois ce sont certains arguments d’Onfray : Ă  ses yeux Camus est sain (mens sana in corpore sano), il joue au football, il aime le grand air et le soleil, Sartre est un parisien qui aime sortir le soir jusqu’à pas d‘heure, qui se dĂ©truit – il fume, il boit ! -, il fait mĂȘme de la boxe. Onfray nous dit : Camus veut s’engager en 39, Sartre dĂ©couvre la rĂ©sistance et l’engagement aprĂšs la guerre. Or, en 1939, Camus Ă©crit “ Qu’est-ce que la guerre ? Rien. Il est profondĂ©ment indiffĂ©rent d’ĂȘtre civil ou militaire, de la faire ou de la combattre ”. Comme personnage “engagĂ©â€, il y a mieux. Finalement, au prix d’un choix qu’on pourrait qualifier de “sartrien” il s’engage tout de mĂȘme… dans l’armĂ©e, (pas mal pour un libertaire !), mais il est refusĂ© car il est tubar. Sartre, lui aussi, s’engage ; mais il n’est pas tubar et est fait prisonnier. LibĂ©rĂ© en 1941 il opte tout de mĂȘme pour la rĂ©sistance (trĂšs pantouflarde selon JankĂ©lĂ©vitch, mais rĂ©sistance quand mĂȘme !). En 1943 Camus prend la tĂȘte du journal clandestin Combat, crĂ©Ă© en 1941 et il y fait Ă©crire… Sartre et Henri Jeanson. A la libĂ©ration Camus et Sartre travaillent ensemble dans le mĂȘme journal et si des questions philosophiques les opposent, ce n’est qu’en 1952, huit ans seulement avant la mort de Camus, qu’il y aura rĂ©elle rupture. Jusque-lĂ  Camus n’avait pas vu, Ă  l’inverse d’Onfray, autant de motifs de sĂ©paration. Onfray, en psy de salon suggĂšre la vilenie sartrienne par un compte mal rĂ©glĂ© avec son beau pĂšre qui lui aurait volĂ© sa mĂšre ! Que dire alors des rapports de Camus avec sa mĂšre !!!

Enfin, il termine en disant que Sartre est devenu un philosophe pour classe terminale et Camus un philosophe intempestif. Mais c’est Camus qui accepte le prix Nobel en 1957 et Sartre qui le refuse en 1964 de maniĂšre quelque peu
 intempestive, c’est vrai !

Les positions politiques de Camus

Ce sont celles d’un pied noir libĂ©ral qui renvoie dos Ă  dos le colonisateur et le colonisĂ© (1). Devinez donc quelle serait sa position aujourd’hui sur le massacre de Gaza ? Il refuse, en 1958, de signer une pĂ©tition contre la saisie du livre d’Alleg, La Question qui dĂ©nonce la torture pratiquĂ©e par l’armĂ©e française. En 1960, dans la mĂȘme ligne, il refuse de signer Le Manifeste des 121. Mais n’en rajoutons pas, Sine lui-mĂȘme, dans le mĂȘme numĂ©ro de SinĂ©-hebdo a dressĂ© une liste des raisons que l’on peut avoir de ne pas apprĂ©cier Camus, malgrĂ© l’aurĂ©ole de libertaire que lui accolent certains anars, comme ils le faisaient il y a peu encore, avec Onfray.

Car si il y a un parallĂšle Ă  faire dans ces histoires entre Camus et Onfray, ce n’est pas l’inclinaison du second pour le premier, mais que les deux ont construit leur lĂ©gende de libertaires grĂące Ă  l’adoubement d’une partie du mouvement anarchiste. Onfray a Ă©crit dans Le Monde Libertaire et cela lui sert mĂȘme de passeport de compĂ©tence, il y est abonnĂ© depuis l’ñge de 17 ans et prĂ©tend n’avoir dit, dans cette histoire de Tarnac, que ce que la FĂ©dĂ©ration anarchiste avait proclamĂ© dans son communiquĂ©. Il est vrai, qu’à mes yeux en tout cas, le communiquĂ© de la FA n’était pas “clean” : “dĂ©saccord sur ces actes de sabotage qui contribuent d’une part Ă  dĂ©velopper l’incomprĂ©hension et la condamnation des opinions sur l’éventuel sens politique de ses actions, et d’autre part au renforcement des mesures rĂ©pressives du Capital et de l’Etat”, on prend ses prĂ©cautions, au cas oĂč
 ; “Les anarchistes reconnaissent le droit inaliĂ©nable, individuel et collectif, Ă  l’insubordination, Ă  la rĂ©volte et Ă  l’insurrection”
 mais Ă  condition d’ĂȘtre dans la bonne ligne, “L’action directe doit trouver son apogĂ©e dans la grĂšve gĂ©nĂ©rale expropriatrice et autogestionnaire, prĂ©lude Ă  la sociĂ©tĂ© libertaire Ă  laquelle nous aspirons.” Rien de bien extraordinaire dans ces dĂ©clarations, la dose d’idĂ©ologie et les gĂ©nĂ©ralitĂ©s habituelles, mais justement, dites ce jour-lĂ  ça fait quand mĂȘme “on ouvre le parapluie” au cas oĂč. Imaginez ! S’ils Ă©taient coupables, faudrait pas qu’on nous confonde avec eux ! Or prĂ©cisĂ©ment, ce jour-lĂ , le 11 novembre, n’est pas le jour Ă  faire dans la nuance jĂ©suitique. Notre solidaritĂ© ne porte pas sur ce qu’il auraient fait ou non mais sur ce qu’ils sont et sur ce qu’on leur fait. La bonne ligne d’un militant anarchiste patentĂ©e, il y a d’autres occasions pour la dĂ©fendre, s’il faut le faire. Mais, tout de mĂȘme, la FĂ©dĂ©ration anarchiste rĂ©clamait la libĂ©ration des personnes arrĂȘtĂ©es, Onfray non ! EspĂ©rons que plus personne, dans le mouvement libertaire ne continuera Ă  faire les yeux doux Ă  ce futur Gluksmann.

Les positions politiques d’Onfray

Elles sont nettement moins originales que ses redécouvertes philosophiques.

On les trouve exprimées globalement dans le Nouvel observateur, en janvier 2007.

Il est “anti-libĂ©ral et dĂ©fenseur du capitalisme”. Il se dit gaullien, dĂ©fend la Constitution de 1958 et l’élection d’un prĂ©sident au suffrage universel : il faut une rencontre entre un homme charismatique et le peuple et c’est ce que fut Mitterrand qui, de ce fait, a pu unifier la gauche. Unifier la gauche, le rĂȘve d’Onfray, qui pense que le problĂšme c’est le manque d’un fĂ©dĂ©rateur.

En fait, ĂȘtre antilibĂ©ral et dĂ©fenseur du capitalisme en mĂȘme temps, c’est dissocier le mode de production basĂ©e sur la propriĂ©tĂ© privĂ©e (incontestablement “capitaliste” !) du mode de rĂ©partition des richesses par le marchĂ© libre (le libĂ©ralisme). Evidemment, selon nous, le mode de rĂ©partition est indissociablement liĂ© au mode de production, mais enfin il n’est pas le seul Ă  raisonner de cette maniĂšre que nous estimons ĂȘtre une erreur : c’est le cas de la trĂšs grande majoritĂ© du mouvement altermondialiste, des taxeurs tobiniens (qui, d’ailleurs, ne dĂ©fendent plus guĂšre leur revendication), des rĂ©formistes keynĂ©siens


Cette opinion, pas plus qu’une autre, ne mĂ©rite ni insulte ni mĂ©pris vis-Ă -vis de ceux qui y croient vraiment (c’est une tout autre chose de la part de qui l’utilise Ă  des fins dĂ©magogiques), mais ce qui est certain c’est que ce n’est, en aucun cas, une optique anarchiste ! Tour Ă  tour dĂ©fenseur d’une union d’extrĂȘme gauche Ă  l’initiative du PC qui “concentre le meilleur du PS et de l’extrĂȘme gauche”, aprĂšs avoir soutenu Besancenot puis se retournant vers BovĂ© qu’il rejetait juste avant, de nouveau tentĂ© par le NPA, rassurez-vous, braves gens, il finira par voter Royal
 Bref, le personnage navigue Ă  vue dĂšs qu’il met le bout du doigt de pied dans la “concrĂ©tude”, il fait comme de nombreux intellectuels de gauche (pensez Ă  Morin ou Lefort), qui s’emberlificotent dans des mĂ©andres qu’ils ne maĂźtrisent ni ne connaissent). Onfray manque de temps pour bien analyser, il le dit lui mĂȘme. Le gaillard court Ă  droite et Ă  gauche de confĂ©rence en confĂ©rence, de radio en radio, il Ă©crit Ă  la vitesse d’un Bourseiller (2), c’est dire ! Bref c’est un philosophe TVG qui sillonne la France en des temps record, un croisĂ© de l’athĂ©isme (ce qui explique peut-ĂȘtre son besoin d’ĂȘtre rassurĂ© quant Ă  la fiabilitĂ© des catĂ©naires).

PiquĂ© au vif par les critiques Ă©mises suite Ă  ses positions dans Sine hebdo, notre professeur s’énerve et continue Ă  administrer des leçons aux anarchistes : abolition des classes, disparition du salariat, suppression du capitalisme, voilĂ  ce qu’Onfray dĂ©clare anachronique et illusoire. Il faut refonder la RĂ©publique, expulser la violence rĂ©volutionnaire, remplacer les partis par le pouvoir individuel, voilĂ  son programme.

Alors libertaire Onfray, comme Camus ? Oui sans doute, dans le sens libĂ©ral et humaniste du terme. Mais pas rĂ©volutionnaire. Anarchiste ? Pourquoi pas, il ne nous appartient pas de dĂ©cider qui l’est ou ne l’est pas, il nous suffit de dire qu’il y a des courants qui s’en rĂ©clament et avec lesquels nous n’avons pas grand chose en commun. Depuis trĂšs longtemps existe un mouvement anarchiste “culturel” qui se place en dehors de tout possibilisme rĂ©volutionnaire et rupturiste et pour qui la lutte des classes est une maladie. Depuis quelques annĂ©es cette tendance renaĂźt sous diffĂ©rentes formes et souvent aprĂšs un passage outre-atlantique : individualisme, antispĂ©cisme, primitivistes, pour le pire, citoyennistes ou municipalistes pour les plus “sociaux” mais toujours culturels et trĂšs souvent universitaires. On assiste Ă  une remise au premier plan de l’“individu” — L’Unique ! — au dĂ©triment du social et du collectif, archĂ©ologie du savoir puisĂ© Ă  la fois chez Nietzsche, chez les individualistes et les post anarchistes amĂ©ricains (Zerzan et Hakim Bey, p. e.), rĂ©cupĂ©ration et rĂ©duction du “changeons la vie ici et maintenant Ă  un “savoir vivre anarchiste dans nos niches” emprunt de moralisme et de politiquement correct et volontairement dĂ©connectĂ© de toute analyse de classe de la sociĂ©tĂ© et du capitalisme.

Toute pensĂ©e est libre d’exister, mais libre Ă  nous de ne pas la frĂ©quenter mĂȘme si nous portons la mĂȘme Ă©tiquette. Quoique
 N’ayant pas eu la possibilitĂ© de donner un coup de pied au cul de Camus, je serais volontiers volontaire pour botter celui d’Onfray, en tout cordialitĂ© bien sĂ»r !

JPD

(1) Ce qui, rappelons-le, fut le cas d’une partie des anarchistes pendant la guerre d’AlgĂ©rie, comme Ă  prĂ©sent dans le conflit sur les territoire palestinien.

(2) L’ignoble fouille-merde, auteur d’une Histoire (falsifiĂ©e) de l’Ultra-gauche, auquel il faudra bien un jour tirer fermement les oreilles ou, mĂȘme, pourquoi pas, entartrer avec dignitĂ©.




Source: Demainlegrandsoir.org