Novembre 25, 2021
Par Paris Luttes
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Le but n’est pas de distribuer les bons points à partir d’une position de spectatrice comme je l’ai tant entendu ces dernières semaines. Plutôt de rendre public des questions qui concernent beaucoup d’entre nous et semblent être posées en de multiples endroits. Au-delà d’une démarche contre-productive qui relève parfois du purisme ou du commentaire de salon, nous avons eu envie d’entamer le débat sur le terrain de la stratégie. Un domaine qui, dans une telle période, doit être au cœur de nos réflexions si nous ne voulons pas continuer à sombrer.

Pour ceux et celles qui auraient raté « l’affaire », petit rappel : il y a un gros mois une surprise de taille a fait irruption sur la scène politique : Akira.

Lors d’une espèce de happening étrange au cœur de Paris, un groupe ou un mouvement -difficile encore de savoir comment le qualifier- dont personne n’avait entendu parlé avant septembre 2021 a débarqué en présentant une candidate masquée et aux multiples visages à l’élection présidentielle. Si nos premières impressions étaient majoritairement négatives j’alterne depuis entre plusieurs sentiments contradictoires.

Plutôt que de me lancer dans un débat théorique aux formules bien senties que je ne maitrise pas j’ai eu envie de coucher sur papier, le plus simplement possible, les pour et les contre qui sont sortis de nos débats ces dernières semaines. La question à l’heure actuelle étant pour moi finalement assez simple en ce qui me concerne : dois-je répondre au formulaire reçu par Akira qui appelle à rejoindre la campagne ? cf : https://akirarevolution.com/

Commençons donc par LES CONTRES car ce sont eux qui ont dominé chacune de mes réactions à chaud jusqu’à maintenant :

  • Le fond tout d’abord : Le discours initial est resté relativement large sur des domaines qui relève de la gauche radicale (crise écologique, féminicide, discrimination du au genre et à la race, exploitation, politique migratoire etc.). Si on devine que l’objectif était de faire une prise de parole rassembleuse, elle a laissé planer de nombreux doutes que la seconde vidéo n’a pas vraiment permis de lever. Jusqu’ici l’affirmation politique reste assez pauvre, les thèmes évoqués sont empilés un peu pour cocher toutes les cases mais on ne voit pas vraiment d’idées originales ni vraiment de précision. Le capitalisme est pour l’instant peu nommé.
  • La question de la composition du groupe et de où il parle ? C’est l’une des grosses incertitudes : qui sont ils.elles, que représentent ils.elles, d’où parle ils.elles ? Une critique omniprésente sur les réseaux sociaux est celle de leur origine supposée bourgeoise. Nous ne pouvons pas l’affirmer pour l’instant car des habits haut en couleur pourraient très bien être portés par n’importe quelle classe sociale. Et surtout on devine qu’à Carnavalet c’est une forme de déguisement ironique. L’incompréhension à ce sujet leur incombe et relève sûrement d’erreurs dans la façon de communiquer leur message. En tous les cas, ils.elles ne nous donnent finalement pas vraiment d’autre indice pour savoir d’où il parle ce qui rend plus difficile la confiance.
  • Le risque d’un mystère trop présent dérange. Au début, je dois avouer que, comme beaucoup, j’étais un peu énervée de ne pas bien comprendre. Je me suis sincèrement demandé si tout ça n’était pas une blague tout simplement. Si le mystère peut provoquer des affects intéressants, il crée aussi des fantasmes (positifs ou négatifs) assez dangereux. On peut repérer quelques éléments sur la composition du groupe dans le dernier discours mais comment être sûr de ce qu’ils affirment ? Y a t’il vraiment des réfugié.e.s politiques parmi eux.elles, des infirmières ? Plus que leurs origines sociales ou leurs métiers (car quels qu’ils soient, cela ne légitime ou illégitime pas leur révolte ou leur refus de la situation) c’est leur implication dans les luttes et dans des initiatives de terrain qui pose question.
  • Ce qui nous amène sur la question de l’offensivité de Akira : Si on est bien conscient que la répression dans notre pays depuis les gilets jaunes rend peu praticable l’action directe (surtout quand on a attiré si vite tous les projecteurs) on attend les propositions de Akira à ce sujet. Nous pourrions même nous demander si Akira à l’intention de s’aventurer sur ce chemin ou si, encore une fois, il compte se limiter au communicationnel.
  • Car trop de com’ tue la com  : nous l’avons vite compris, Akira veut jouer sur le terrain médiatique et de la communication, ce qui peut sembler logique étant donné leur ambition. Pour autant on peut se demander s’il ne s’y brûle pas les ailes. Rien de surprenant car c’est un terrain miné sur lequel ils.elles se sont aventuré.e.s de façon tonitruante. Si Akira réussi à y exister massivement, c’est au prix de nombreuses moqueries. Et c’est un risque à prendre quand on essaye de détourner les armes de l’ennemi. C’est un espace que l’on maîtrise mal car il reste celui de l’adversaire et de ses moyens démesurés. On peut aussi craindre que le mouvement se limite à une existence sur les réseaux, ce qui pour nous serait une limite indépassable pour un groupe qui se revendique de la révolution. On se demande encore si ce groupe a vraiment vocation à exister de façon palpable. Si ce n’est pas le cas, nous serons nombreux.ses à être déçue et à passer notre chemin sans l’ombre d’un doute.
  • Et c’est peut être le jeu dangereux de l’élection qui les y pousse : Nous espérons que cette candidature reste dans le registre du canular et de la mascarade mais rien ne nous le garantit pour l’heure. Où vont-ils arrêter la farce ? Qui nous dit que si ils.elles connaissent un vrai succès ils.elles ne décident pas de jouer plus sincèrement le jeu ? C’est un risque présent et pas totalement rassurant car les élections restent toujours une pente glissante. Même au-delà de la présidentielle, nous aurions besoin de connaître les intentions de Akira au sujet des institutions. Pour dire les choses autrement, parle-t-on bien d’un groupe extra-parlementaire ou non ?
  • Si il est difficile de faire le tri entre les trolls fascisants et des personnes sincères, on perçoit globalement un manque de soutien important sur les réseaux sociaux et de nombreuses critiques qui démontrent qu’ils.elles ont eu du mal à se faire comprendre (si c’était leur but bien sur) ou qu’ils ont déplus à plusieurs niveaux. Une de mes surprises a été que du côté de la “vraie vie” c’est beaucoup plus contrasté : de nombreuses amies et plusieurs membres de ma famille, politisée mais peu actives m’ont confiés être très stimulées par Akira 2022. Certain.e.s ayant même déjà répondu à leur appel à rejoindre la campagne. Parmi les camarades politiques c’est plus mitigé : beaucoup restent profondément critiques pour des raisons proches de celles évoquées plus haut, d’autres s’intéressent timidement mais semble encore hésitant.e.s. Beaucoup sont sceptiques et pourtant attendent une véritable curiosité.
  • A ce sujet enfin on imagine que Akira a un risque d’isolement. Quand on voit le manque de soutien de la part des forces de gauche radicale et du milieu libertaire on se dit que bien peu de lien et de concertation a été fait en amont du lancement de la campagne. Peut-être même que c’est Akira qui refuse le dialogue avec des acteurs déjà en place ? Ce serait très décevant. Ca pose aussi la question de savoir si Akira est capable de peser sans soutien dans son camp ?

Les POUR :

Bad buzz, still a buzz ?

  • Leur première vidéo a fait 2.7M de vues uniquement sur Twitter, une dizaine d’articles dans la presse mainstream et indépendante, plusieurs milliers d’abonnés en quelques jours : si leur objectif était de se faire connaître rapidement, on peut se dire que c’est un succès assez bruyant. Même si une partie des relais sur les réseaux sociaux les moquaient, cela leur a été utile pour se faire massivement connaître. C’est l’ironie des moqueries, elles alimentent la notoriété de celui qu’elle vise. L’ironie justement, qui semble être un terrain de choix de Akira.
  • Ils.elles ont l’air de ne pas dramatiser les blagues faites sur eux.elles et ont montré un certain sens de l’humour en tweetant certaines des meilleures blagues à leur sujet. Leur dernière vidéo intègre certaines blagues et montre aussi qu’ils.elles ne se prennent pas trop au sérieux concernant la forme. De l’autodérision donc un élément rassurant pour moi dans un espace politique qui a tendance a tellement rester sur le registre du sérieux. Bref, Akira a obtenu une notoriété fulgurante dans un temps record, au-delà de tout ce que nous avons pu connaître ces dernières années. Sur ce terrain : chapeau bas.

A présent, peuvent ils.elles se sortir de la spirale négative des blagues pour faire entendre leurs idées ? En l’état des choses et en l’absence de soutien cela semble difficile sur les réseaux sociaux sauf peut être si ils.elles continuent dans le registre de l’ humour en y ajoutant une profondeur qui leur manque jusque là.

  • Mais la question la plus intéressante à nos yeux reste de savoir le nombre de gens qui souhaitent réellement rejoindre la campagne. Ont-ils.elles reçu quelques dizaines de sollicitation par leur formulaire ou quelques centaines ? Ce point reste une incertitude et il nous faudra surement plusieurs mois pour avoir une réponse signifiante. Il faut avouer que la carte (indiquant les nouvelles recrues d’AKIRA dans toute la France) qu’ils.elles viennent de poster sur leurs réseaux a commencé à nous donner des indications. Si ils.elles ont eu beaucoup de sollicitation, alors une partie du pari est remplie, reste à savoir la suite que va prendre la campagne.
  • Concernant les idées à présent : nous disions plus haut que le contenu du discours était léger, cependant il a le mérite d’avoir posé des idées fortes à une large audience. On peut aussi se dire que pour une fois de nombreux thèmes importants sont réunis (écologie, féminisme, antiracisme, violences policières) et, même si on reste sur notre fin et que l’on attend de voir la suite on peut quand même se satisfaire de cette prise de position dans ce contexte si réactionnaire. On comprend tout de même rapidement que l’on est face à un groupe qui prend à cœur les luttes pour l’égalité dans leur diversité et c’est confortant.
  • De plus, Akira exprime une conception large de la révolution : si initialement nous pensions que le groupe s’imaginait comme unique représentant de la révolution, leurs derniers contenus nous ont rassuré sur la question. Au contraire quand est dit “les chemins qui mènent à la révolution sont nombreux” et Akira n’est que l’un d’entre eux ; où alors quand ils.elles proposent aux personnes qui répondent à leur formulaire de “rejoindre d’autre types de mobilisation que Akira” en mentionnant des groupes de gilets jaunes ou des associations de soutien aux migrants on comprend qu’ils.elles se présentent comme l’une de ses composantes tout simplement. Et qu’ au contraire, ils.elles ont pour ambition de rallier les gens à d’autres luttes que la leur au mouvement révolutionnaire dans son ensemble. C’est rassurant et assez rare pour être noté.
  • Au sujet de l’esthétique on peut dire que les codes mis en avant sont déconcertants et parfois pas très bien maîtrisés. En même temps, ce sont sûrement ces codes qui ont permis d’attirer l’attention. Nous ne savons pas vraiment s’ ils.elles font bien de continuer dans ce registre mais une chose est sûre : ils.elles ont le mérite de tenter de réinventer des codes révolutionnaires, quelque chose qui nous ferait le plus grand bien. Alors peut-être que cette tentative de réinvention est un peu bancale, voire ratée (mais qui peut vraiment être juge du “bon goût” ?) elle semble ouvrir quelque chose de stimulant et qui, j’espère, sera prolongé par d’autres, quoi qu’il arrive à Akira.
  • De même, il y a une sacrée inventivité au niveau des modes de communication : affiche mystérieuse en plusieurs langues (un point très positif selon nous) un numéro de téléphone puis un formulaire pour “rejoindre la révolution”, happening. Tout comme l’esthétique, il y a quelque chose de revigorant dans toutes ces propositions. Alors c’est osé, pas parfaitement réussi, mais c’est quand même un nouveau souffle dans un milieu radical qui en a cruellement besoin si il veut à nouveau susciter envie et réaction.
  • Et justement : un des arguments qui fait pencher la balance du bon côté est bien cette audace . En prenant un peu de recul j’ai quand même été impressionné par le courage de ces jeunes gens : Intervenir comme ça dans une campagne présidentielle qui nous désole tant, on se dit qu’il fallait oser.

Car pour une fois, mettons nous d’accord : la période politique que nous vivons est très inquiétante. Et que cela fonctionne ou non, on peut se dire que le pari qu’ils.elles tentent est audacieux donc louable (louable ne le rend pas stratégique pour autant). Disons le aussi jusqu’à maintenant, ce sont les seul.e.s qui (depuis longtemps) ont osé proposer quelque chose de ce type dans une période où on ne peut que se désoler de l’absence de réactions des forces radicales. Une initiative libertaire qui essaye de se rendre massivement accessible et visible, voilà qui est aussi chose très rare. Encore une fois on ne peut pas encore dire si cela va fonctionner, mais espérons que Akira ou bien les groupes qui la suivront conserverons cette ambition d’apparaître au plus grand nombre et d’être rejoint. Nous avons besoin d’initiatives nouvelles et celle-ci a le mérite d’exister.

  • Un point positif qui compte : Akira a été massivement la cible des sympathisants de zemmour après sa seconde vidéo. Au sein de plusieurs de ces groupes on a appelé à “saboter ces traîtres au pays” selon les mots d’un d’entre eux. On a pu voir des centaines de tweets et de commentaires misogynes appelant à voter zemmour plutôt que Akira sur les réseaux et des raids sur les contenus de Akira. D’ailleurs quand on creuse un peu le profil des auteurs des commentaires les plus virulent sur instagram par exemple on constate qu’ils sont en grande majorité le fait de sympathisants de droite ou d’extrême droite, très souvent de Zemmour. Ceux qui qualifient le groupe de “bobo”, une critique très présentes à l’extrême droite pour disqualifier l’extrême gauche et particulièrement douteuse quand elle provient de fan de millionnaires comme Zemmour ou Le Pen. Une chose est sur, cette offensivité de l’extrême droite sur Akira a finalement augmenté notre capital sympathie pour eux.elles. On a envie de les soutenir dans ce moment. L’ennemi des mes ennemis…
  • Enfin, et c’est peut être la raison qui pèse le plus dans la balance pour moi : Akira affirme que le mouvement deviendra ce que nous en ferons. Cette affirmation en même temps qu’une volonté unificatrice, voilà ce qui me semble une proposition stratégique importante et rare. Accepter que le mouvement puisse être changé par ses composantes et appeler les différentes classes d’opprimé.e.s et leurs allié.e.s à s’unir afin de combattre la montée du fascisme pour construire un monde meilleur et plus égalitaire ça redonne la pêche. Je pense que c’est nous mêmes qui pouvons dépasser les lacunes des gens qui ont lancé le mouvement. Ceux et celles qui vont le rejoindre en tout cas. Je sens en même temps un risque que ce soit des mots en l’air, mais j’ai envie de croire en cette sincérité et malheureusement pas par espoir mais plutôt à cause d’un désespoir face au moment politique que nous vivons. Un moment qui malheureusement ne pourra être déjoué qu’avec une immense dose d’audace. Que celle d’Akira soit efficace ou non, ça on ne peut pas encore savoir.

Les questions supplémentaires : Dans le désordre et concernant les points encore très incertains : quel programme arrive et comment va il être élaboré ? Quels sont les objectifs réels de ce groupe ? Que va t’il se passer pour Akira dans l’après campagne ? Plusieurs doutes qui restent à élucider et qui continuent à nous faire hésiter.

Conclusion

Bon, on est sûr que Akira n’en a pas fini de faire couler de l’encre… Et quelque soit notre décision, nous savions à l’avance qu’on la prendrait sans être assurée. Je crois que ce qui pourrait nous convaincre c’est de mettre en miroir Akira et Zemmour. Candidature personnifiée, réelle, menaçante, fascisante, misogyne, bref terrorisante versus une candidature carnavalesque, multiple, égalitaire, mouvante.

Si certains problèmes de Akira ne pourront peut être pas être dépassés nous avons quand même eu l’impression qu’à l’heure actuelle c’est la seule proposition actuellement capable de susciter un peu d’espoir. Et qui, si elle prend, pourrait contrecarrer la marche infernale des réactionnaires en tout genre. Une chose qui nous a plu aussi c’est que Akira n’appelle pas à l’abstention et ne jouera pas sur un terrain qui risque de diviser notre camp… On pourrait donc voter écologiste, NPA ou Mélenchon tout en participant à la “candidature de akira” Assez original je dois avouer.

Ce qui est sûr c’est que si nous participons à Akira, ce n’est pas parce que nous sommes convaincues mais tout simplement car nous n’arrivons pas à répondre à une autre question : qu’avons nous de mieux ? Rejoindre Akira afin d’orienter le mouvement dans le sens de ceux et celles qui combattent pour l’égalité est une option attirante. Si nous rejoignons Akira c’est avec l’objectif d’en faire une arme de destruction massive et pas seulement une machine de communication.

Akira ou pas nous n’avons pas le choix d’agir pendant cette présidentielle. Nous devons faire cette campagne, comme de ce mouvement ce que nous en voulons. Avec des masques de Akira, du joker ou de Squid Game, peu importe du moment que cela fait exister la politique en laquelle nous croyons, celle de la vie et de la solidarité.

Car si on laisse Zemmour, Le Pen ou Macron être (ré)élu, il est très possible qu’un pas décisif sur le chemin du facisme soit franchi. Alors on n’aura plus que nos mains pour pleurer d’avoir été tant fragmenté dans un moment où nous n’avions plus le droit de l’être.

Julie, une militante de l’égalité inquiète mais pas encore désespérée.




Source: Paris-luttes.info