Juillet 8, 2022
Par CQFD
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Yzé Voluptée est travailleuse du sexe. Elle est à la fois escort, camgirl, réalisatrice et performeuse porno-féministe. Elle chronique dans ces colonnes son quotidien, ses réflexions et ses coups de gueule. La réalité d’Yzé n’est pas celle des personnes exploitées par les réseaux de traite ou contraintes par d’autres à se prostituer. Son activité est pour elle autant un moyen de subsistance qu’un choix politique.


Illustration de Nijelle Botainne

Imaginez. Vous rencontrez sur Tinder une personne qui a l’air trop chouette. Comme vous, elle aime le cinéma, les balades à vélo et la musique classique. Vous ne captez pas très bien en quoi consiste son travail, elle reste vague sur son emploi du temps, vous n’insistez pas de peur d’être intrusif. Comme vous, elle ne veut pas d’un « plan cul d’un soir », elle cherche une relation amoureuse stable et équilibrée dans laquelle s’engager.

Un jour, alors que la question de se rencontrer IRL1 devient concrète – « Dispo jeudi pour un café 😉  ? » –, vous la sentez soudainement hésitante. Inquiet, vous lui demandez si vous avez dit un truc qu’il ne fallait pas, vous l’assurez qu’elle peut tout vous dire, qu’elle peut vous faire confiance.

Ah, vertiges de l’amour romantique.

Elle met fin à la conversation d’une façon un peu abrupte. Vous restez sur le carreau, légèrement abasourdi. Vous n’avez rien compris.

Félicitations, vous venez peut-être de rencontrer un·e travailleur·se du sexe (TDS) qui cherche l’amour sur les réseaux. Pour beaucoup d’entre nous, la conversation s’arrête avec la peur du coming out. Mais d’autres ont choisi le mensonge. À force de se faire jeter, insulter, mépriser par des gens jusqu’alors pourtant adorables, ils et elles ont fini par éluder la question. « Je travaille en libéral. » « Je suis dans l’accompagnement des personnes à domicile. » « Je suis spécialisée dans le soin. » « Je ne travaille pas. » Autant de façons de ne pas dire : « Je suis putain », mais qui engagent la relation sur un terrain miné.

Et si jamais ça devient sérieux, il va falloir cloisonner : s’en tenir à la version initiale, même bancale, pour ne pas se dédire ou attirer les soupçons. Se planquer pour répondre aux appels et aux mails parce qu’on ne peut pas éviter les questions explicites des clients (« C’est combien  ? » « Pour quelles pratiques  ? », etc.), dissimuler ses accessoires de travail (« À qui est cet énorme gode chéri·e  ? »), bref, s’inventer une vie et planquer sa propre existence dans les rares trous que laisse le quotidien à deux.

Vous trouvez ça terrible ? Nous aussi. Oui, c’est terrible de sortir d’un rendez-vous avec un client violent et de ne pas pouvoir le raconter à la personne qu’on aime. C’est terrible d’avoir découvert une nouvelle pratique et de ne pas pouvoir l’essayer dans son couple alors qu’elle nous fait très envie. Terrible, d’avoir un accident de capote, et de devoir gérer seul·e l’angoisse de l’attente des résultats, tout en se triturant les méninges pour trouver une bonne raison de convaincre son partenaire d’aller se faire tester pour sa propre sécurité. Terrible de vouloir des enfants avec quelqu’un qui traite les autres de « fils de pute » à la moindre contrariété.

On aimerait pouvoir vous dire la vérité. Mais on a trop l’habitude. Vous voulez bien relationner avec des libertines, inviter une inconnue pour un trio coquin avec votre dulcinée, consommer du cul à la chaîne en multipliant les plans du samedi soir, ouvrir votre couple afin que chacun·e puisse vivre les histoires qui lui font envie. Mais aimer une putain, ça non. Ça peut vous faire fantasmer, vous titiller là où ça dérange (c’est quoi qui vous excite exactement ? l’idée qu’on soit des trous à fourrer ? que le consentement n’est qu’une question de billets ?). Mais une histoire d’amour, impossible. Que dirait la famille ? Faudrait-il mentir aux amis aussi ? Comment supporter les regards, les propos lourds, les insultes ?

Être amoureux d’une putain, ça n’est pas être détendu du slip, avoir déconstruit sa jalousie et renoncé à son droit de propriété sur le corps de l’autre, non. Ni considérer sainement que la sexualité est une pratique comme une autre qu’on peut partager avec n’importe qui. Pas même soutenir son/sa partenaire dans sa pénible émancipation du patriarcat. Non, c’est être le cocu ultime.

C’est dommage, vous y perdez autant que nous. On en a des trucs à vous apprendre, au pieu notamment, parce qu’on est de sacré·es expert·es du cul. On en connaît un rayon en matière de psychologie, de fantasmes, de kinks2, de pratiques innovantes, de santé sexuelle.

Mais en-dehors des relations intracommunautaires, rares sont les gens qui prennent le risque ne serait-ce que d’essayer.

Alors merci, mon amour, d’être toujours là. Parce que le taf ne viendra jamais répondre à mon inconsolable besoin d’être aimé

Merci donc, à toutes celles et ceux qui envers et contre tout, s’acharnent à faire bouger leurs lignes, pour partager dans la joie et les larmes une part de notre stigma.

Yzé Voluptée

Précédentes “Putain de chroniques” :
#1 : « Je ne suis pas la pute que vous croyez »
#2 : « Sale pute ! »
#3 : « Hommage à nos clandestinités »
#4 : Thérapute
#5 : Pornoscopie
#6 : Si même les féministes


1 « In Real Life » : dans la vraie vie, quoi.

2 Pratiques (directement sexuelles ou non) considérées comme non conventionnelles, souvent définies par rapport à une sexualité dite « vanille », classique. Le BDSM (pour « bondage, discipline, domination, soumission, sado-masochisme ») et les fétichismes de toutes sortes peuvent s’apparenter à des pratiques « kinky ».




Source: Cqfd-journal.org