DĂ©cembre 13, 2019
Par Contretemps
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Dans son livre Organisons-nous, publiĂ© aux Ă©ditions Hors d’atteinte, Adeline De Lepinay, militante et formatrice, s’appuie sur son expĂ©rience de l’éducation populaire et du community organizing pour rĂ©interroger les bases de l’organisation collective et proposer des pistes de rĂ©flexion et d’action concrĂštes pour favoriser des luttes Ă  la fois efficaces, dĂ©mocratiques et solidaires. Tandis que la lutte contre la rĂ©forme des retraites se gĂ©nĂ©ralise et s’auto-organise, elle revient sur les maniĂšres de nous mobiliser et, dans le mĂȘme temps, de nous Ă©manciper Ă  l’ñge nĂ©olibĂ©ral, et aborde les diffĂ©rentes façons de transformer le rĂ©el. 

Nous profitons de cette publication pour signaler que Hors d’atteinte est une nouvelle maison d’édition trĂšs prometteuse, dont on pourra trouver le catalogue ici. Nous avions pour notre part publiĂ© un compte-rendu du magnifique livre de Mehdi Charef Rue des pĂąquerettes.

PrĂ©sentation du livre 

Par un impitoyable glissement sĂ©mantique, les mots d’ordre « Ne me libĂšre pas, je m’en charge Â» ou « L’émancipation des travailleurs sera l’Ɠuvre des travailleurs eux-mĂȘmes Â» sont devenus « Prenez-vous donc en main : quand on veut on peut Â». L’ambition d’émancipation et de transformation sociale est balayĂ©e par une injonction Ă  se dĂ©brouiller, le pouvoir d’agir est devenu devoir d’agir. Dans la start-up nation, loin du vieux monde de l’État social et du syndicalisme, chacun est sommĂ© de devenir entrepreneur de lui-mĂȘme – y compris quand il s’agit de se dĂ©fendre.

De l’affaiblissement de l’emprise idĂ©ologique du capitalisme Ă  la construction d’une culture d’émancipation, de la communication non-violente au regroupement entre premiers concernĂ©s, d’une action menĂ©e depuis l’intĂ©rieur du systĂšme Ă  l’instauration d’un rapport de force, Adeline de LĂ©pinay, spĂ©cialiste de l’éducation populaire et du community organizing, rĂ©interroge les bases de l’organisation collective. S’appuyant notamment sur les mouvements sociaux rĂ©cents, elle propose des pistes de rĂ©flexion et d’action concrĂštes au service d’une lutte Ă  la fois efficace et dĂ©mocratique.

***

Conclusion – Agir ici et maintenant pour la transformation sociale

1. Être efficaces autant que possible

« La » transformation sociale ne saurait advenir du jour au lendemain, en une fois, lors d’un grand soir ouvrant sur des lendemains qui chantent. Elle ne pourra rĂ©sulter que d’une action constante d’éducation, d’organisation, d’agitation, de rĂ©sistances, de luttes et de solutions alternatives : une action qui n’est pas spontanĂ©e et dont nous devons nous donner les moyens, d’autant plus que les forces adverses sont, elles, organisĂ©es et puissantes.

La construction progressive et continue d’une pression sur le systĂšme tel qu’il existe aujourd’hui occasionnera nĂ©cessairement des points de rupture. À l’image de la tectonique des plaques, les dĂ©placements de terrain s’effectueront Ă  des moments que nul·le ne saura prĂ©voir : Ă  nous de faire en sorte qu’ils aient lieu et de prĂ©parer des solutions alternatives. Nous ne pouvons nous satisfaire de petites amĂ©liorations dans un systĂšme qui dysfonctionne fondamentalement.

Aujourd’hui, le bilan, aux États-Unis, de plus d’un siĂšcle de syndicalisme rĂ©formiste et de bientĂŽt quatre-vingts ans de community organizing est bien dĂ©cevant – mĂȘme si les causes en sont bien sĂ»r plus larges. La sociĂ©tĂ© Ă©tatsunienne s’est dramatiquement libĂ©ralisĂ©e et les organisations militantes se contentent le plus souvent de se dĂ©fendre sur le terrain libĂ©ral choisi par les dominants, de nĂ©gocier avec le pouvoir sans beaucoup dĂ©caler le terrain. Pendant toute cette pĂ©riode, la gauche radicale a reculĂ©, voire disparu[1].

L’ambition rĂ©volutionnaire consiste Ă  penser nos luttes, les rĂ©formes et les expĂ©rimentations comme devant construire un changement plus radical qui les dĂ©passe. Agir selon la maxime « la fin en vaut les moyens » n’est pas du pragmatisme, mais un manque d’ambition.

Dans la quĂȘte de l’efficacitĂ©, il est commun de faire appel Ă  ce qu’on appelle le « pragmatisme ». Celui-ci consiste Ă  viser une efficacitĂ© ancrĂ©e dans le rĂ©el : Ă  court terme, circonstanciĂ©e, mais qui, si on se rĂ©fĂšre au sens philosophique du mot, intĂšgre une certaine continuitĂ© entre les fins et les moyens, donc une certaine cohĂ©rence entre court et long termes. On a tendance Ă  assimiler le pragmatisme Ă  un rejet des grands discours, donc, bien souvent, Ă  un refus de prendre le temps de la discussion. Pourtant, elle seule permet de dĂ©velopper une analyse et une vision. On pense que si une chose n’est ni de droite ni de gauche, alors elle est sans doute pragmatique. Mais pour John Dewey[2], chaque fin est un moyen pour d’autres fins et il n’existe pas de fin finale. Une autre notion qui interroge l’objectif d’efficacitĂ© est celle d’utilitarisme, qui met le bien global au-dessus des intĂ©rĂȘts particuliers : il peut conduire par exemple Ă  sacrifier une personne si c’est pour en sauver cinq autres. Pragmatisme et utilitarisme Ă©valuent donc le bien-fondĂ© et l’action au regard d’une finalitĂ© supĂ©rieure.

Chercher une rĂ©elle efficacitĂ© nĂ©cessite donc de prendre le temps de l’analyse, de dĂ©finir notre boussole politique, de travailler les contradictions : c’est le temps de notre Ă©ducation populaire. Si l’on s’inscrit dans la rationalitĂ© du capitalisme et du nĂ©olibĂ©ralisme, on reproduit leurs vices, on se concentre sur des objectifs et des indicateurs de court terme, on inverse nos objectifs et nos moyens, on oublie la finalitĂ© de notre action. À l’inverse, en restant braqué·es sur une radicalitĂ© et une puretĂ© sans faille, on se condamne Ă  ne pas agir dans la complexitĂ© et Ă  ĂȘtre impuissant·es Ă  transformer les choses au-delĂ  de nous-mĂȘmes.

Être radical·e n’est pas foncer dans le tas sans se prĂ©- occuper des consĂ©quences, mais ĂȘtre capable d’affronter la complexitĂ©, d’agir et d’avancer dans le rĂ©el tout en restant cohĂ©rent·e avec ses valeurs.

C’est lĂ  le principe de la « double-besogne » dĂ©crite dans la charte d’Amiens, qui nous invite Ă  concevoir toute action et toute lutte sur deux temporalitĂ©s : celle des revendications immĂ©diates pour l’amĂ©lioration d’un quotidien difficile, fait d’oppressions et d’exploitations concrĂštes, et celle de la construction de la possibilitĂ© d’une transformation d’en- semble de la sociĂ©tĂ© et de la sortie du capitalisme. Nos actions et nos luttes particuliĂšres doivent nous inviter Ă  imaginer et Ă  inventer ce qui pourrait exister au-delĂ  d’elles, Ă  produire des idĂ©es nouvelles, Ă  porter des ambitions Ă©mancipatrices. Tout en agissant et en luttant pour des transformations dans la sociĂ©tĂ©, c’est bien une transformation de la sociĂ©tĂ© qu’il s’agit de viser.

Rester connecté·es Ă  notre finalitĂ©, cela implique d’accepter de tĂątonner, d’adapter en permanence nos actions en fonction des effets qu’elles produisent, d’agir tout en ayant conscience des limites de notre action.

L’organizing est une mĂ©thode, un moyen pour maximiser notre capacitĂ© Ă  nĂ©gocier avec le pouvoir. Il invite Ă  rationaliser les pratiques militantes, que l’on retrouve aux États-Unis dĂ©crites sous la forme de fiches dans des dizaines d’ouvrages. Rationaliser les pratiques, c’est pourtant le propre du taylorisme : dĂ©crire, normer, dĂ©finir des process, crĂ©er des fiches mĂ©thodes
 Se nourrir de l’analyse et de la transmission de pratiques qui ont fait leurs preuves est sans aucun doute utile et nĂ©cessaire, d’autant plus dans une pĂ©riode oĂč la transmission militante est en panne du fait du dĂ©clin des organisations militantes traditionnelles. Cependant on ne peut rĂ©duire une pratique, quelle qu’elle soit, et d’autant plus une pratique politique de transformation sociale, Ă  des fiches-mĂ©thodes. Être efficace, ce n’est pas seulement, ni mĂȘme avant tout, gagner du temps en rĂ©duisant les coĂ»ts et les efforts. Laissons donc les outils Ă  leur place et restons plus intelligent·es qu’eux ; utilisons-les, mais ne les mettons pas au cƓur de nos logiques d’action.

Nous devons ĂȘtre d’autant plus attenti·ves Ă  cela que cette idĂ©ologie de la rationalisation est le propre d’une sociĂ©tĂ© capitaliste, patriarcale et occidentalo-centrĂ©e qui repose sur le fantasme de la toute-puissance humaine. Rechercher une transformation profonde de cette sociĂ©tĂ© nĂ©cessite de nous dĂ©tacher de cette rationalitĂ©[3]. Car Ă  quoi bon nous donner les moyens de dĂ©velopper notre rapport de force si c’est pour lĂ©gitimer et renforcer encore la violence des rapports de force ? L’idĂ©ologie du conflit, du contrat et de la nĂ©gociation s’impose Ă  nous, mais elle n’est pas Ă  l’avantage des groupes sociaux opprimĂ©s. Comment donc dĂ©velopper notre pouvoir, parce que c’est nĂ©cessaire dans la sociĂ©tĂ© telle qu’elle est, sans valider la lĂ©gitimitĂ© de celles et ceux qui utilisent le leur pour exploiter ou opprimer ? Nous agissons dans un monde do- minĂ© par l’idĂ©ologie de la rationalitĂ© et du rapport de force, ce qui nous impose d’y satisfaire un minimum, ne serait-ce que pour ne pas nous faire Ă©craser ; mais c’est surtout contre cette idĂ©ologie qu’il nous faut lutter.

2. Et maintenant

Il n’y a pas de solution miracle, et il nous faut agir Ă  la fois avec ambition et humilitĂ©. À celles et ceux qui sont dĂ©jĂ  dans l’action de ne pas avoir peur de se laisser bousculer par les nouveaux arrivants qui les rejoignent, ou qui se mettent en lutte en ignorant celle que les autres mĂšnent depuis des an- nĂ©es. C’est dans l’action, par l’action qu’on s’émancipe, qu’on se transforme et qu’on transforme la rĂ©alitĂ©. TĂąchons d’agir ensemble : chacun·e Ă©voluera, nous y compris. Ne nĂ©gligeons pas la multitude des petites actions qui construisent la possibilitĂ© d’un cheminement long. Ne nĂ©gligeons pas non plus la nĂ©cessitĂ© de lieux et de cadres oĂč nous pouvons gĂ©nĂ©rer collectivement des idĂ©es et de l’analyse.

Pour qui a la prĂ©tention de favoriser la mobilisation collective et la transformation sociale, il ne peut ĂȘtre envisagĂ© de faire l’économie de son propre parcours d’émancipation : il est nĂ©cessaire de prendre rĂ©guliĂšrement du recul sur son action et d’accepter de la remettre en cause. C’est la seule façon de ne pas reproduire nous-mĂȘmes les mĂ©canismes que nous voudrions voir disparaĂźtre. C’est pourquoi, si les mĂ©thodes d’organizing ont une certaine efficacitĂ© dans les luttes, les processus d’éducation populaire sont indispensables.

Peut-ĂȘtre que certaines personnes seront tenté·es de considĂ©rer cet ouvrage comme un manuel, au-delĂ  de sa dimension critique. J’espĂšre qu’il pourra nourrir des rĂ©flexions et inspirer des pratiques concrĂštes, mais je reste convaincue que nous devons ĂȘtre et rester des artisan·es, des ƓuvriĂšr·es[4]. Or si l’artisanat demande de la technique, il nĂ©cessite surtout beaucoup de pratique, notamment collective. Les outils nous aident Ă  avancer, Ă  agir, Ă  penser ; ils peuvent ĂȘtre une porte d’entrĂ©e vers la complexitĂ©. Nous avons besoin de grilles d’analyse pour nous aider Ă  nous orienter en fonction de la finalitĂ© que l’on poursuit. Mais, telles des bĂ©quilles, les outils nous aident en mĂȘme temps qu’ils nous contraignent. Ne cherchons pas Ă  crĂ©er des procĂ©dures pour la transformation sociale, ne reproduisons pas le taylorisme contre lequel nous luttons. Seul·e un·e bon·ne ƓuvriĂšr·e utilise ses outils Ă  bon escient.

Si cet ouvrage vous donne des envies de formations, pensez avant tout au fait que les ƓuvriĂšr·es ont besoin d’échanger sur leurs pratiques. Il ne s’agit souvent pas tant de « se former » que de se dĂ©former, ce qu’on parvient Ă  faire en agissant ensemble, en partageant ses questionnements, en se nourrissant Ă  diverses sources, en apprenant, en tĂątonnant, en acceptant de prendre des risques et, parfois, d’échouer. Le syndicalisme, les associations ou divers collectifs sont des cadres qui permettent Ă  la fois d’agir pour transformer les choses et d’Ɠuvrer Ă  notre Ă©mancipation ; des cadres pour nous mettre collectivement en dĂ©marche de lutte et d’éducation populaire, en somme. Car militer n’est pas suivre une recette, mais s’approprier et mettre en Ɠuvre un patrimoine immatĂ©riel, celui des rĂȘves et des luttes de tou·tes celles et ceux qui nous ont prĂ©cĂ©dé·es.

Notes

[1] Depuis le mouvement Occupy Wall Street, le mouvement Black Lives Matter et la candidature de Bernie Sanders en 2016, la gauche radicale se développe à nouveau. Ainsi, par exemple, les Democratic Socialists of America, qui comptaient 6 000 membres en 2016, en atteignaient 50 000 en septembre 2018.

[2] Philosophe majeur du courant pragmatiste. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Ă  ce sujet, on pourra lire IrĂšne Pereira, Peut-on ĂȘtre radical et pragmatique ?, Textuel, 2010.

[3] C’est notamment ce que dĂ©fend l’écofĂ©minisme, qui peut ĂȘtre compris comme une remise en cause fondamentale de la maniĂšre dont fonctionne la sociĂ©tĂ© dominante, capitaliste, blanche et patriarcale. Il affirme que le monde mis en place par le patriar- cat, Ă  base d’exploitation et de capitalisme, assimile les femmes et les « sauvages » Ă  la nature, les dĂ©nigrant conjointement pour pouvoir mieux les exploiter. L’écofĂ©minisme vise l’abolition de la toute-puissance de l’espĂšce humaine sur ce qui l’entoure, ainsi que de toutes les formes de domination et d’exploitation (intersection classe/« race »/ genre).

[4] Selon l’expression du musicien Bernard Lubat.

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Source: Contretemps.eu