Juillet 18, 2021
Par Le Numéro Zéro
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Couac : Pouvez-vous nous présenter le Collectif contre l’islamophobie et pour l’égalité de Saint-Étienne et nous expliquer comment il s’est constitué ?

Collectif stéphanois contre l’islamophobie et pour l’égalité : Le Collectif stéphanois contre l’islamophobie et pour l’égalité est apparu quelques semaines après l’agression violente d’une femme à Sury-le-Comtal, agressée parce qu’elle portait un foulard sur la tête. Il est né d’un besoin de lutter spécifiquement contre cette forme particulière de racisme qui prend de plus en plus de place dans les discours politiques et médiatiques mais aussi à cause de l’augmentation des actes islamophobes et de l’atteinte aux musulman.e.s. Il nous semble que cette désignation d’un ennemi intérieur a pris une telle ampleur que la question de l’islamophobie doit être abordée dans les partis politiques, les syndicats et les associations progressistes. Nous sommes toutes et tous engagé.e.s dans d’autres luttes et nous avons souhaité nous unir pour cette cause qui nous semble non seulement juste, mais très urgente. Le projet de loi sur le « séparatisme » nous montre que nous avions raison. Lorsque le ministre de l’Intérieur dit précisément en octobre dernier « les catholiques n’ont rien à craindre de cette loi », on comprend vite l’intention ou le projet islamophobe des initiateurs de cette proposition de loi : cibler une religion en particulier (l’Islam) et donc les musulmans. Cette phrase dite de façon totalement décomplexée est profondément choquante, et inquiétante quand on sait que la loi de 1905 implique la neutralité de l’État et impose l’égalité de tous devant la loi sans distinction de religion ou conviction. Il y a bel et bien une instrumentalisation politique, idéologique et électorale de la laïcité, d’autant que le calendrier législatif montre que le projet de loi « séparatisme » (même si l’intitulé a changé…) va ponctuer toute l’année 2021, à la veille des présidentielles de 2022. On aurait pu espérer, en pleine crise sociale, sanitaire, économique, démocratique que la question sociale, celle de la lutte contre les inégalités, contre la précarité soit au cœur des préoccupations de l’État.

L’existence de notre collectif est à corréler avec l’évolution depuis plusieurs décennies du mouvement anti-raciste en France, mais aussi l’évolution des pratiques, des discours, des comportements racistes et discriminants. Il existe des associations, des collectifs qui ont en effet choisi de cibler davantage une minorité dont la population est victime de discriminations persistantes et sans doute insuffisamment prises en compte dans le combat anti-raciste. À partir de là, sont nés des associations, collectifs de lutte contre la Rromophobie, la négrophobie, la sinophobie, l’islamophobie, etc. Certains objectent « pourquoi créer ces collectifs ? ». Nous pensons que chacune de ces luttes avec leur spécificité est légitime, car elles défendent un même objectif commun (lutter contre les préjugés raciaux et les discriminations) et participent de la diversification des formes de mobilisation contre les racismes, résolument associées à l’évolution des pratiques et comportements racistes dans notre société. Les dénier revient à disqualifier les fondements mêmes de la lutte anti-raciste. Faut-il rappeler que la question de la lutte contre l’islamophobie est quasiment la seule qui donne lieu à d’interminables analyses sémantiques et terminologiques pour mieux la disqualifier ? Pourtant, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNDH) a reconnu en 2015 l’islamophobie comme relevant bien du racisme. L’islamophobie n’est donc pas une opinion, un « droit » comme certains l’affirment dans des tribunes !! Elle est un délit aux yeux de la loi, et donc condamnable. Et même lorsque le terrorisme le plus abject qui se revendique d’un intégrisme islamiste nous frappe, les comportements, les discours racistes et islamophobes restent condamnables par la loi. Tout comme sont dangereuses les mécaniques de stigmatisation et d’amalgame qui en découlent malheureusement bien souvent. Comme nous l’exprimons dans notre charte : nous refusons toute hiérarchisation des racismes, nous refusons toute logique de délégitimation ou de déni de certaines formes de racisme et singulièrement celles qui héritent d’une histoire coloniale (dont l’islamophobie).

Quelles actions mettez-vous en place ?

Nos actions sont essentiellement des mobilisations et interpellations politiques (rencontres publiques, manifestations, etc.). Notre projet est de rassembler le plus largement possible autour de cette question, les acteurs de la société civile (associations, syndicats, etc.). Nous pensons également la nécessité d’une convergence des luttes anti-racistes, l’urgence de faire connaître / reconnaître les spécificités de chacune de ces luttes, et ainsi contribuer à mieux agir tous ensemble contre le fléau des racismes (dans toutes ses formes et expressions). Ce collectif est très jeune et nos actions de formation ont été repoussées à cause de la situation sanitaire. Nous avions co-organisé dans le cadre de la biennale de Traces [1] une table ronde « Actualités de l’antiracisme en France : entre invisibilisations, dénis et mobilisations », elle devait avoir lieu le 27 novembre en présence de plusieurs chercheur-e-s. Mais elle a été reportée en raison du contexte sanitaire. Nous espérons la re-programmer en 2021.

Faites-vous un travail de recensement des actes islamophobes à Saint-Étienne ? Avez-vous observé un regain ? Quelles formes prennent-ils ??

Nous ne faisons pas de recensement, notre collectif n’est pas une structure juridique comme le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Nous proposons plutôt de créer des espaces de dialogue et de mobilisations citoyennes. Nous avons reçu divers messages après les attentats récents ; des femmes ont été insultées ou se sont fait cracher dessus… Les peurs s’expriment réellement. Et ce sont principalement des femmes qui les expriment.

Pourquoi avoir choisi d’ouvrir le collectif à des personnes non musulmanes, donc n’ayant pas vécu directement l’islamophobie ??

Tout d’abord, il est important de dire qu’un-e militant-e anti-raciste est avant tout une femme, un homme engagé-e dans la défense des droits humains, pour la justice, et l’égalité d’accès aux droits sans devoir nécessairement être une victime du racisme. Nous sommes des personnes musulmanes, oui et non. Pour une partie d’entre nous, nous sommes musulmanes d’héritage, certes. Certain.e.s d’entre nous sont croyant-e-s ou pas, pratiquant.e.s, d’autres pas du tout, issu-e-s de l’immigration ou non. Donc nous sommes désigné.e.s comme musulman.e.s sans que cela ne recouvre une réalité objective. Ceci étant dit, nous sommes convaincu.e.s que les concerné.e.s doivent mener leurs luttes mais que nous avons besoin d’allié.e.s de combat. Contrairement à ce que prétend le gouvernement, nous ne vivons pas à part entre coreligionnaires, nous faisons société avec les autres… Et l’islamophobie est un problème de la société française. D’autre part, les irresponsables politiques ont désigné un ennemi plus large que les musulman.e.s, regroupant les musulman.e.s et celles et ceux qui refusent d’en faire des boucs émissaires par le terme « islamo-gauchiste »…

Dans votre charte, vous parlez des « détournements de la laïcité ». Pouvez-vous nous en dire plus sur votre conception de la laïcité et la manière dont celle-ci est utilisée à des fins racistes ??

La laïcité définie par la loi de 1905 affirme d’abord dans son article 1 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes » et dans son article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Cette non-reconnaissance n’est pas une négation de l’existence de différentes religions. C’est juste l’assurance d’un traitement égalitaire entre les individus quelles que soient leurs pratiques cultuelles. Donc la laïcité c’est un cadre qui permet à tout individu de pratiquer une religion, d’en changer ou de n’en pratiquer aucune. La foi peut s’exprimer en public et en privé. Depuis les années 2000, la laïcité est de plus en plus détournée à des fins islamophobes. La loi de 2004 contre les signes religieux ostentatoires à l’école est déjà une interprétation restrictive de la laïcité. Et c’est une loi d’exception puisque malgré le nom retenu, c’est une loi qui a été pensée contre les musulmanes.

Plus encore qu’à d’autres périodes, les collectifs anti-islamophobes sont suspectés de « séparatisme » et de complaisance voire de collusion avec les terroristes islamistes. Le Collectif contre l’islamophobie en France est notamment actuellement menacé de dissolution. À votre échelle, avez-vous subi les conséquences de ce discours médiatique et gouvernemental ??

Aujourd’hui, le gouvernement ne cache pas sa défiance envers les musulman.e.s de ce pays. À travers ses annonces autour de la loi contre le séparatisme, il jette la suspicion sur toute une partie de la population et s’attaque aux associations de lutte contre les discriminations islamophobes comme le CCIF. Nous sommes un petit collectif local et notre présence médiatique n’est pas assez importante pour porter un discours qui dérange le gouvernement. C’est précisément parce que le CCIF a mis en exergue une islamophobie institutionnelle qu’il a été calomnié pas le ministre de l’Intérieur puis a reçu un arrêté de dissolution. Le CCIF avait cependant déjà pris les devants et avait déplacé son siège et une grande partie de ses activités à l’étranger. Il est d’ailleurs déconcertant de voir que cette association dont l’action repose sur le droit français n’a pas été soutenue par de larges mobilisations.

À Saint-Étienne, nous avons recueilli des témoignages de musulmans très inquiets, et notre travail a plutôt suscité un regain d’intérêt sur les dernières semaines. Nous avons eu des sollicitations de journalistes auxquelles nous n’avons pas souhaité répondre dans un moment où, juste après le meurtre du professeur Samuel Paty [NDR : vendredi 16 octobre 2020], l’émotion générale était telle que les conditions n’étaient pas réunies pour pouvoir apporter nos arguments nuancés. Nous avons choisi de réagir en condamnant ce meurtre.

Comment les associations musulmanes construisent-elles leurs relations avec les pouvoirs politiques locaux à Saint-Étienne ? Quel est votre point de vue sur la nature de ces relations ? La situation stéphanoise est-elle spécifique ??

Vous l’avez compris notre collectif citoyen n’est pas une association confessionnelle musulmane. Mais cela vous le savez déjà. Nos rencontres sont publiques et chacun peut y participer. Nous voulons porter le débat sur ces questions importantes dans l’espace public.

S’agissant des relations entre les associations musulmanes et les pouvoirs politiques locaux. Que dire si ce n’est qu’elles ont évolué tout en s’inscrivant dans de vieilles logiques du passé à savoir celles qui articulent assistance sur fond d’encadrement et de contrôle. Que ce soit au niveau local ou national, la relation entre l’ordre politique et l’Islam est aussi ancienne que la colonisation. Sans trop nous plonger dans l’histoire, il est utile de rappeler qu’à l’époque de la colonisation, l’Islam (seul culte exclu de la laïcité…) et les associations qui les représentaient étaient observés de près, dans une logique de surveillance et d’institutionnalisation. Nous savons aussi combien la gestion du culte a été l’objet de jeux d’instrumentalisation pendant et après la colonisation. À St-Étienne, dans les années 1920, c’était le « Service des affaires indigènes nord-africaines »(réplique en métropole des « bureaux arabes » créés dans les colonies) qui demande la création de la mosquée de la rue Notre-Dame. Son représentant d’alors était choisi par les institutions publiques locales pour son caractère « francophile », pour reprendre le terme de l’époque.

Dans les années 1980, alors que le retour des immigrés dans leur pays d’origine est devenu un mythe, et que les familles immigrées s’installent durablement sur le territoire, le maire de droite, François Dubanchet, se positionne finalement en faveur de la création d’un lieu de culte musulman (proche du centre-ville) – mais en demandant explicitement de choisir, parmi les « Français-musulmans » (les Harkis) de St-Étienne, l’« imam » et les administrateurs gestionnaires du lieu de culte. Ici, le maire s’inscrivait clairement dans un modèle d’ingérence, de contrôle et de logiques de division héritées de la période coloniale. Et c’est ce même maire qui n’hésitait pas à dire que les musulmans étaient, in fine, non intégrables, et qu’il fallait les laisser vivre entre-eux. Mécanique d’ingérence mais aussi logique d’essentialisation : c’est cela qui guidait son rapport – et celui de nombre des responsabilités politiques – à l’Autre (immigrés issus du monde musulman).

Pour ouvrir votre question à celle plus générale de la relation entre ordre politique local et populations étrangères et/ou immigrées, on se souvient que dans ces mêmes années 1980, le maire F. Dubanchet avait créé la « commission des Stéphanois de la communauté immigrée » : un groupement réunissant une quarantaine de membres tous d’origine maghrébine, et recrutés principalement dans les milieux commerçants de la ville. Dénommée dans un premier temps « commission des sages musulmans », cette commission avait deux principaux objectifs : résorber les problèmes d’insécurité – désignés clairement par le maire comme un phénomène endogène de l’immigration maghrébine – et faire la démonstration d’une volonté de rapprochement ou de « réconciliation » avec la minorité issue de l’immigration maghrébine. Tentative politique qui contribue, sur le mode pernicieux de la culpabilité et par une mécanique de fabrication-instrumentalisation de leaders, à stigmatiser davantage une figure de l’immigré maghrébin ou de son héritier, rendu responsable des problèmes de la ville ! Parfait exemple où, à défaut de traiter des questions sociales dans une approche globale, le maire privilégie le recours à la « question ethnique » dans les stratégies de production de l’action publique.

Plus tard, d’autres commissions extra-municipales ont vu le jour mais sans réellement avoir eu d’effet sur les politiques publiques (accès aux droits, lutte contre les inégalités socio-spatiales, etc.) On construit encore des coquilles vides pour faire vitrine ! Tout récemment, en 2018, la ville a créé « Le conseil consultatif des résidents étrangers », dont nous savons en réalité peu de choses.

Que le maire actuel puisse dire, après l’attentat de Bayonne, je suis contre l’islamophobie et pour le vivre-ensemble, c’est objectivement louable et important de pouvoir le dire et l’entendre, mais cela ne le dédouane pas pour autant de ses responsabilités, en matière d’accueil des migrants notamment. Il n’y aucune confusion de registre dans notre propos : on ne peut clamer être contre le racisme et l’islamophobie par exemple, et en même temps prendre des mesures d’expulsion de personnes à la rue se réfugiant dans des abris ou tenir, toujours dans le même temps, des propos peu responsables, humainement et éthiquement, sur « immigration et appels d’air » , bref toute la rhétorique classique du parti Les Républicains qui associe l’immigration à l’insécurité, au terrorisme… À St-Étienne, si le maire semble donner parfois l’impression de se démarquer de la ligne de son parti, il y reste en réalité très attaché quand il expulse des demandeurs d’asile de son territoire. C’est cette terrible contradiction, cette incohérence entre actes et discours, que nous voulons souligner. Aussi, si « rapprochement » avec les associations de confession musulmane il y a, elles relèvent de notre point de vue de stratégies électoralistes, proches du clientélisme politique. Mécanique bien connue à gauche comme à droite, et St-Étienne n’échappe pas à cela…




Source: Lenumerozero.info