Octobre 1, 2022
Par Collectif Emma Goldman
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La militante antimilitariste Louise Schneider

 

Le Collectif publiait il y a deux ans et demi l’article « L’âgéisme : un autre système d’oppression à combattre ici et maintenant ! » qu’il vaut la peine de relire pour sa justesse quant à un système d’oppression spécifique. Quelques notes méritent d’être ajoutées à celui-ci.

À titre de sujet social, la personne âgée a sans doute reçu plus d’attention au Québec au cours des dernières années que par le passé avec la crise sanitaire. Il y a néanmoins lieu de se demander quelle est cette personne âgée construite socialement puisque ce redoublement d’attention n’est visiblement pas un signe de transformation, voire de reprise collective de pouvoir et d’amélioration, pour elle. En fait et bien paradoxalement, c’est un sujet social qui est demeuré sans voix face aux enjeux qui le touche. C’est constamment à sa place que l’on entend parler des figures publiques comme la ministre Marguerite Blais, ex-libérale passée à la CAQ, une politicienne qui a pourtant participé au désastre et pratiqué l’aveuglement volontaire sur ses conséquences. Au-delà de ces politiques de « gestion des populations encombrantes » des institutions publiques (telles que le Collectif les nommait dans l’article précédent), une question demeure pleine et entière : que veulent les personnes âgées?

Cette question présuppose d’abord qu’on leur accorde une place égale, donc que l’on lutte contre leur exclusion sociale, leur marginalisation, ainsi que contre l’âgéisme, soit l’ensemble du « rapport social de domination qui assigne socialement une position de pouvoir aux individus, différenciée en fonction de leur groupe d’âge [1] ». Il est certain que ce n’est pas avec quelques réformes ou les visions technocratiques « d’en haut », c’est-à-dire de la part des autorités peu importe leur parti, que l’on parviendra à cette situation. Elle présuppose également que l’on ne réduise pas la vie humaine à une contribution à l’accumulation du capital pour quelques-uns, que la qualité d’une vie ne se quantifie pas en dollars.

La réduction s’opère sur le plan des « possibles ». Rejetée dans la marginalité, le sujet social de la personne âgée est cloisonné dans une temporalité atrophiante. Si les alternatives aux « maisons de vieux » et aux CHSLD existent, il n’en demeure pas moins que, dans les conditions actuelles, avec le peu de soutien pour les proches aidants et les carences dans l’aide à domicile offerts par l’État, elles demeurent des îlots rares et le plus souvent précaires. Vivre dans la dignité et l’autonomie collective, ce que les mutuellistes libertaires espéraient il y a un siècle et demi avec leurs caisses de secours mutuel, est fort éloigné de ce que propose l’État, malgré des vies de placements et de cotisations aux régimes de retraite. Les banques, les actionnaires et les sociétés multinationales s’en sont mis plein les poches avec les cotisations de personnes qui se faisaient déjà voler leur travail par des patrons. De leur côté, l’urbanisation et l’embourgeoisement des quartiers a fortement mis à mal les réseaux de solidarité et d’entraide qui pouvaient soutenir les personnes isolées et en situation précaire. Le placement en institution s’impose très souvent lorsque la famille est épuisée (avec le manque de ressources extérieures) et doit jeter l’éponge. Il n’y a pas toujours consentement des principaux et principales intéressé-e-s. Ces conditions sociales sont les premières causes responsables de la détresse et du désespoir chez les personnes âgées. Cela va jusqu’à la peur de déranger leurs proches, voire de devoir s’excuser d’être encore en vie. Guetté-e-s par les chronos de notre aliénation, nous fermons trop souvent les yeux sur cette forme principale de maltraitance, mais banalisée. C’est en quelque sorte le mépris du système capitaliste envers les improductifs. « Les individus, écrit le philosophe libertaire Michael Paraire, n’intéressent le système de la mondialisation que dans la mesure où ils sont une marchandise active, un objet dynamique, capable lui-même de consommer d’autres objets. Dès lors qu’ils vieillissent et passent du côté des marchandises passives, non-désirantes, sous-consommantes, – dès lors en réalité qu’ils deviennent des objets à charge, qu’ils coûtent –, la reconnaissance de leur dignité disparaît et ils doivent eux-mêmes accepter de disparaître. On comprend pourquoi nos dirigeants n’en prennent pas soin [2] ». Ainsi, on ne devrait plus aujourd’hui se surprendre de voir tant de personnes retraitées répondre au clairon du « marché des esclaves » (pour reprendre une expression de Chartrand) et retourner au travail.

C’est dans les luttes sociales que le sujet social de la personne âgée pourra développer une réelle capacité de changer la société et de combattre son exclusion. Dans l’immédiat, il est nécessaire de lutter pour garantir des pensions de retraite suffisantes et pour un soutien plus adéquat aux personnes âgées dans le milieu qui leur convient. Il est aussi nécessaire pour les groupes militants de prêter davantage attention à leurs réalités dans une optique de solidarité intergénérationnelle, d’inclusivité et de déconstruction des représentations essentialisantes inégalitaires. Il faut casser la représentation largement véhiculée de la vieillesse comme indésirable, de presque mort, voire de quelque chose que l’on pourrait prévenir ou guérir avec la bonne technologie médicale. La vieillesse est inévitable et fait partie de la vie. Nos ainé-e-s peuvent plutôt être une richesse dans nos communautés. La plus grande contribution qu’elles et ils peuvent amener se trouvent en dehors de l’exploitation salariée et ses attentes productivistes. Dans une rupture radicale avec le cadre du système capitaliste, colonialiste et patriarcal, de nouvelles façons de vivre sont à développer dans lesquelles les aîné-e-s occupent une place authentique dans les communautés tout en étant soutenu par une « communauté de soins ». Enfin, c’est seulement ainsi que pourra s’appliquer le célèbre adage : « de chacun-e selon ses capacités, à chacun-e selon ses besoins ».

Steeve Tremblay




Source: Ucl-saguenay.blogspot.com