DĂ©cembre 14, 2021
Par Organisation Communiste Libertaire (OCL)
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« On affirme en Orient que le meilleur moyen pour traverser un carrĂ© est d’en parcourir trois cĂŽtĂ©s Â» dira Lawrence d’Arabie dans son Ɠuvre de 1922, Les sept piliers de la sagesse. PrĂšs d’un siĂšcle plus tard, en avril 2019, la Turquie annonce la construction d’un mur de sĂ©paration sur les rives est et sud de la ville d’Afrin. Le mur devrait mesurer Ă  terme plus de 70 kilomĂštres de long, visant Ă  isoler Afrin du reste du territoire Syrien. La seule frontiĂšre que les habitants du district pourront alors traverser leur offrira un accĂšs au territoire hostile du voisin du nord : la Turquie. Un tel projet a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© menĂ© par Ankara tout le long de la frontiĂšre Syrienne, oĂč un vaste mur est en construction depuis 2016 pour officiellement rĂ©duire le flux de rĂ©fugiĂ©s et maintenir l’Etat islamique du cĂŽtĂ© Syrien. Sur les 911 kilomĂštres de frontiĂšre turco-syrienne, un mur de protection de 764 km a d’ores et dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©rigĂ© : 3.60 mĂštres de haut, prĂ©sence rĂ©guliĂšre de soldats, tours de contrĂŽle et drones de surveillance. L’intense militarisation de la frontiĂšre dĂšs 2016, laisse difficilement place au doute quant aux dĂ©sidĂ©ratas de l’Etat turc et ses projets d’expansion au Nord de la Syrie et de l’Irak. Totalement isolĂ© du territoire syrien au sud et des territoires de la FĂ©dĂ©ration DĂ©mocratique de la Syrie du nord Ă  l’ouest – plus connu sous sa dĂ©nomination kurdophone de Rojava – le district d’Afrin est depuis 2018 complĂštement encerclĂ©. Seule sa frontiĂšre nord reste accessible aux ONG et observateurs internationaux qui doivent demander Ă  la Turquie l’autorisation pour accĂ©der Ă  l’enclave. Ankara ne s’est pas contentĂ© de parcourir les frontiĂšres du district d’Afrin, mais a bien lancĂ© une opĂ©ration militaire visant une occupation Ă  long terme de la zone, la modification de son Ă©quilibre dĂ©mographique et l’imposition d’une nouvelle souverainetĂ© politique.


En rouge : Kurdistan septentrional (BakĂ»r) Turquie

En jaune : Kurdistan mĂ©ridional (BaĆŸĂ»r) Iraq

En vert : Kurdistan occidental (Rojava) Syrie

En orange : Kurdistan oriental (Rojhilat) Iran

Échiquier gĂ©opolitique et diplomatie de la canonniĂšre

Le gouvernement turc annonce l’opĂ©ration militaire « Rameau d’Olivier Â» en janvier 2018. Brandissant l’étendard de la justice, filant la mĂ©taphore en invoquant les symboles pacifistes du bouclier et du rameau pour euphĂ©miser la nature des opĂ©rations militaires et paramilitaires menĂ©es en Syrie depuis 2016, cette campagne est tout sauf une surprise pour les chancelleries occidentales. DĂšs juillet 2017, lors du G20 Ă  Hambourg, soit quelques mois aprĂšs la fin de l’opĂ©ration « Bouclier de l’Euphrate Â», Erdogan annonce qu’« aussi longtemps que [la menace kurde] perdurera nous activerons nos rĂšgles d’engagement et rĂ©agiront comme il convient Ă  Afrin Â». L’objectif est Ă  peine voilĂ©, la cible clairement annoncĂ©e et la communautĂ© internationale informĂ©e que la Turquie s’apprĂȘte Ă  lancer une opĂ©ration militaire violant de multiples conventions internationales. A commencer par la RĂ©solution n°2254 des Nations Unies sur la Syrie, qui exige la protection des civils, particuliĂšrement les membres des communautĂ©s ethniques et religieuses ; et rĂ©affirme la nĂ©cessite pour l’ONU, d’assurer la continuitĂ© des institutions de l’État syrien et d’Ɠuvrer contre d’éventuelles volontĂ©s sĂ©cessionnistes.

Mais la Turquie sait jouer de ses alliances et de la complexitĂ© de son positionnement gĂ©opolitique. Multipliant les annonces et diffĂ©rant les actes, Ankara a conscience qu’aucune opĂ©ration militaire en Syrie n’est rĂ©alisable sans l’aval de la Russie, pompier pyromane devenu acteur diplomatique incontournable au Moyen-Orient. Le 18 janvier 2018 c’est donc Ă  Moscou que se rendent Hakan Fidan, chef des services de renseignement turcs, et Hulusi Akar, chef d’état-major turc. Pour Ankara, il s’agit de faire comprendre aux Russes que l’offensive turque sur Afrin peut permettre de mettre en place une riposte graduĂ©e en rĂ©ponse aux propos du secrĂ©taire d’Etat amĂ©ricain, Rex Tillerson. Le 17 janvier 2018, ce dernier a dĂ©taillĂ© les axes de la stratĂ©gie syrienne des USA, impliquant une prĂ©sence indĂ©finie des troupes amĂ©ricaines auprĂšs des SDF et la constitution d’une force de sĂ©curitĂ© aux frontiĂšres, de prĂšs de 30 000 membres des SDF formĂ©s par les AmĂ©ricains. Cette dĂ©cision apparait aux Russes comme allant Ă  l’encontre d’un accord tacite passĂ© avec les USA Ă  l’étĂ© 2017, divisant symboliquement la Syrie en diverses zones d’influences, crĂ©ant de multiples territoires aux contours mal dĂ©finis mais dont l’Euphrate serait une ligne de dĂ©marcation naturelle. Plusieurs enjeux sont au cƓur des discussions entre les diffĂ©rents acteurs d’Astana, mais la poche de rebelles soutenue par Ankara dans la Ghouta Orientale, constitue une zone stratĂ©gique que Moscou et Damas souhaitent voir disparaĂźtre. Pour la Russie, l’enjeu est double : permettre au rĂ©gime d’éliminer les derniers espaces de rĂ©bellion et faire comprendre aux kurdes qu’ils peuvent mettre fin au statuquo sur simple accord diplomatique avec la Turquie.

Le 20 janvier 2018 au matin, le ministre russe de la dĂ©fense annonce le retrait des troupes russes d’Afrin. Le premier ministre turc, Binari Yildirm, lance immĂ©diatement l’opĂ©ration « Rameau d’Olivier Â» en expliquant qu’elle vise Ă  lutter contre « tous les terroristes prĂ©sents Ă  la frontiĂšre turco-syrienne les YPG et l’EI puisque ces deux groupes travaillent main dans la main Â». Quiconque en Turquie s’oppose Ă  cette propagande diffusĂ©e par les mĂ©dias, tous dans le giron du clan Erdogan, se trouve inquiĂ©tĂ© : entre le 20 et le 24 janvier plus de 150 turcs sont ainsi arrĂȘtĂ©s pour avoir critiquĂ©, sur les rĂ©seaux sociaux ou dans la sphĂšre privĂ©e, l’opĂ©ration militaire turque. Les forces militaires en prĂ©sence sont alors sensiblement les mĂȘmes que celle dĂ©jĂ  dĂ©ployĂ©es lors de l’opĂ©ration « bouclier de l’Euphrate Â». Le nombre de soldat envoyĂ© sur le front est aujourd’hui encore difficile Ă  dĂ©finir, mais les combattants de l’ArmĂ©e Nationale Syrienne [1], qui structurent la premiĂšre et principale colonne de troupe au sol, reprĂ©sentent selon les chiffres de l’OSHR [2], plus de 20 000 soldats. L’armĂ©e turque, forte de 6 000 soldats, est constituĂ©e de rĂ©guliers, d’Islamistes ayant combattu en Turquie lors des soulĂšvements kurdes de 2015-2016 et de bataillons portant le symbole des loups gris [3]. On estime entre 8000 et 10 000 le nombre de combattant-e-s du cĂŽtĂ© des Forces DĂ©mocratiques Syriennes (FDS [4]) prĂ©sent-e-s Ă  Afrin en cette fin de janvier 2018. SimultanĂ©ment, les forces de Bashar al Assad et les milices iraniennes encerclent la Ghouta orientale, attendant le feu vert de la Russie pour lancer l’assaut final qui sera dĂ©clenchĂ© suite aux intenses bombardements de l’aviation russe du 5 fĂ©vrier 2018. Moscou aura entre temps accordĂ© son blanc-seing Ă  la Turquie en annonçant le 23 janvier sur Russian Today qu’elle « n’interviendra pas contre l’opĂ©ration militaire turque Rameau d’Olivier Â». 2 mois plus tard, la ville d’Afrin tombera entre les mains de l’armĂ©e turque et de ses milices djihadistes.

AFRIN : Kurd dagh

Si Afrin revĂȘt une importance centrale pour la Turquie en terme gĂ©ostratĂ©gique, elle l’est tout autant sur le plan symbolique et culturel. La rĂ©gion porte son nom du fleuve qui scinde la ville d’Afrin en deux. Mais en ancien Ottoman, on la nomme Kurd Dagh : Â« La montagne des kurdes Â». Dans sa translittĂ©ration turque, la symbolique est considĂ©rablement modifiĂ©e. Transformant le « Kurd Â» en « Kurt Â», la montagne des kurdes devient alors « la montagne des loups Â», en rĂ©fĂ©rence Ă  la mythologie nationaliste panturque. Historiquement, cette rĂ©gion est le refuge des minoritĂ©s ethniques et religieuses qui s’y sont chacune installĂ©es sur une montagne : les druzes, les alevis et les kurdes. Au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle la grande majoritĂ© des habitants de la rĂ©gion est kurdophone. Arabe, kurde ou armĂ©nien, il semble que tous utilisaient le kurmanji dans leur vie quotidienne, ou l’efrĂźnĂź, une dĂ©clinaison locale. L’arabe et le turkmĂšne sont Ă©galement pratiquĂ©s, mais en 2010, sur les 350 000 habitants de la rĂ©gion, 98% possĂ©daient le kurmanji comme langue maternelle. Contrairement Ă  la majoritĂ© des kurdes, les habitants d’Afrin sont sunnites hanafites [5] et non chafĂ©ite, hĂ©ritage de l’influence culturelle d’Alep sur les tribus de la rĂ©gion qui ne se convertirent Ă  l’Islam qu’au 12iĂšme siĂšcle. Puisant jusqu’alors dans les coutumes et les traditions yezidis, les tribus converties ne renient cependant pas leurs racines et n’imposent pas l’Islam comme religion unique. Au contraire, certaines tribus kurdes, dont les Robariya, vont se charger pendant plusieurs siĂšcles d’assurer la protection de cette minoritĂ© religieuse qu’un grand nombre de kurdes Ă  travers le Moyen-Orient, considĂšrent comme leurs ancĂȘtres. Avant le dĂ©but de la guerre civile en Syrie, on estimait ainsi Ă  plus de 25 000 le nombre de Yezidis qui habitait l’enclave aux cĂŽtĂ©s de plus de 3 000 chrĂ©tiens et de 7 000 alĂ©vis.

Jusqu’à la partition de l’empire Ottoman, Ă  la fin de la premiĂšre guerre mondiale, la montagne des kurdes appartient Ă  la zone d’influence de la ville de Kilis, aujourd’hui en Turquie. Ce n’est qu’une fois les frontiĂšres dessinĂ©es par les puissances occidentales que les terres fertiles de ces trois montagnes se trouvent divisĂ©es entre Sham et Turkyie, figeant les identitĂ©s dans des cadres nationaux et imposant des frontiĂšres gĂ©ographiques lĂ  oĂč l’espace Ă©tait sans limite. Mais malgrĂ© ces contraintes gĂ©opolitiques, la rĂ©gion d’Afrin demeure une mosaĂŻque religieuse et ethnique oĂč les diverses communautĂ©s cohabitent non sans tensions ni conflits, mais oĂč l’hĂ©ritage de la structure ottomane des millets su garder sa pertinence et l’efficacitĂ© de son organisation multiethnique et multiconfessionnelle. Dans les annĂ©es 1980, c’est justement dans la rĂ©gion d’Afrin et dans celle de KobanĂ©, que le PKK trouvera ses principaux soutiens. La dimension linguistique joue alors un rĂŽle important en ce que ces rĂ©gions, majoritairement kurdophones, n’ont Ă©tĂ© que peu pĂ©nĂ©trĂ©es par les partis politiques kurdes syriens, qui utilisaient l’arabe comme langue vĂ©hiculaire. C’est Ă©galement Ă  cette pĂ©riode que les relations entre les partis politiques kurdes et le rĂ©gime de Damas se stabilisent. Hafez-el-Assad voit en eux un moyen d’affaiblir l’ennemi turc en maintenant une prĂ©sence kurde Ă  la frontiĂšre, tout en jouant avec les divisions internes des organisations politiques lui permettant de maintenir une forme de contrĂŽle sur les populations kurdes syriennes. Les Ă©lections parlementaires de mai 1990 sont rĂ©vĂ©latrices des divers positionnements politiques qui fracturent les rĂ©gions kurdes de Syrie : la CizĂźrĂȘ envoie trois dĂ©putĂ©s proches du PDK au parlement syrien alors que la rĂ©gion d’Afrin y envoie six dĂ©putĂ©s proches du PKK. Cette irruption sur la scĂšne politique nationale des partis kurdes ne mettra pas fin aux politiques nationalistes et Ă  la rĂ©pression que Damas exerce contre les minoritĂ©s du nord Syrie. En revanche, cela pose les jalons d’une relation de confiance entre la population et le PKK, et d’une forte implantation durable du parti dans la rĂ©gion.




FrontiĂšre turco-syrienne 

Lorsque la Syrie s’embrase en 2011, les premiĂšres manifestations dans les rĂ©gions kurdes ont lieu dans la CizĂźrĂȘ dĂšs le 27 mars. Suite Ă  des discussions entre Damas et le PYD [6] , les troupes syriennes se retirent de KobanĂ© le 19 juillet 2012, et d’Afrin dĂšs le lendemain. Alors que le rĂ©gime maintient une prĂ©sence dans certaine ville de la CizĂźrĂȘ, Ă  Qamishlo et HassakĂ©, il se retire totalement d’Afrin, plaçant de facto l’enclave sous contrĂŽle du PYD et ses forces armĂ©es YPG [7] et YPJ [8]. Pour la premiĂšre fois, les kurdes sont en position de s’auto-administrer et ainsi d’appliquer les principes du confĂ©dĂ©ralisme dĂ©mocratique dĂ©veloppĂ©s par Abdullah Ocalan et Murray Bookchin au dĂ©but des annĂ©es 2000. Le district d’Afrin est alors l’un des espaces les moins touchĂ© par la guerre civile qui ravage la Syrie. On estime Ă  prĂšs de 300 000 le nombre de dĂ©placĂ©s kurdes, arabes, chrĂ©tiens qui fuient Alep ou Damas et y trouvent refuge lors des premiĂšres annĂ©es de la guerre. RenommĂ© le canton d’Afrin par l’auto-administration kurde, il est divisĂ© en trois rĂ©gions – Afrin, CindirĂȘs et Reco- et est officiellement proclamĂ© « canton autonome d’Afrin Â» le 2 janvier 2014. Un conseil lĂ©gislatif de 101 membres, est alors nommĂ© incluant des reprĂ©sentants des diverses minoritĂ©s religieuses (AlĂ©vis, Yezidis
), des divers tribus habitants le canton, des diverses minoritĂ©s ethniques et imposant un quota de 40% de femmes siĂ©geant au conseil. Des « communes Â» sont instituĂ©es au sein desquelles s’appliquent les bases du confĂ©dĂ©ralisme dĂ©mocratique : elles constituent le centre de l’organisation sociale et politique et s’organisent en comitĂ©s qui sont responsables localement des prise de dĂ©cisions et de leur application. Le systĂšme est donc basĂ© sur une idĂ©e d’autonomie territoriale et non sur une dĂ©finition ethnique ou religieuse du pouvoir. MalgrĂ© le contexte de guerre civile et de siĂšge, bloquĂ©e entre la Turquie au Nord et Ă  l’Ouest, l’Etat Islamique au Sud et les soutiens du rĂ©gime Ă  l’Est, les habitants d’Afrin ont rĂ©ussi Ă  prĂ©server un espace relativement pacifiĂ© jusqu’en 2018. Une zone dans laquelle les minoritĂ©s pouvaient s’exprimer sans se trouver confrontĂ©es Ă  l’autoritarisme d’un Etat central porteur d’un nationalisme agressif aux pratiques rĂ©pressives. L’offensive turque sur Afrin constitue une attaque contre ce modĂšle politique, contre une sociĂ©tĂ© multiculturelle aux diverses orientations religieuses. L’histoire d’Afrin est pour la Turquie, l’illustration par l’exemple d’un modĂšle sociĂ©tal qui pourrait faire vaciller une RĂ©publique fondĂ©e sur les bases viciĂ©es d’un nationalisme autoritaire et d’une identitĂ© culturelle et religieuse schizophrĂšne.

« Pas d’autres amis que les montagnes Â»

Les premiers jours de l’offensive ne se dĂ©roulent pas comme Erdogan l’avait envisagĂ© : les troupes au sol pĂ©nĂštrent difficilement dans l’enclave et ce n’est qu’au bout d’une semaine de combat que le premier village est capturĂ©. A la fin du mois de janvier, sur les 366 villages de la rĂ©gion, seul 11 Ă©taient tombĂ©s entre les mains des forces turques et de ses alliĂ©s djihadistes, entrainant dĂ©jĂ  de vastes dĂ©placements de population vers la ville d’Afrin. La maĂźtrise du territoire, la connaissance du terrain et la dĂ©termination des YPG/YPJ leur permit de reconquĂ©rir des villages occupĂ©s par l’armĂ©e turque et de ralentir considĂ©rablement l’avancĂ©e des forces au sol. Si les habitants des villages attaquĂ©s ont rapidement rejoint les forces kurdes pour dĂ©fendre leurs terres et lutter contre les envahisseurs, la cohĂ©sion n’était pas de mise entre les unitĂ©s turques et les forces de l’ArmĂ©e Nationale Syrienne. Les premiĂšres escarmouches opposant l’armĂ©e turque aux milices syriennes apparaissent dĂšs la fin janvier, illustrant les difficultĂ©s pour Ankara de coordonner diffĂ©rents groupes armĂ©s ne servant pas les mĂȘmes intĂ©rĂȘts. En un mois, l’armĂ©e turque et ses supplĂ©tifs, bĂ©nĂ©ficiant de l’armement technologique de pointe des armĂ©es de l’OTAN, n’arrivent Ă  pĂ©nĂ©trer que de six kilomĂštres sur le territoire syrien. Un premier accord est passĂ© au dĂ©but du mois de fĂ©vrier entre les YPG/YPJ et le rĂ©gime permettant aux combattants prĂ©sents Ă  KobanĂ© et dans la CizĂźrĂȘ, de rejoindre Afrin en traversant des zones sous contrĂŽle de Damas. Les YBS/YJE, UnitĂ©s de RĂ©sistances de Shingal constituĂ©s de Yezidis d’Iraq formĂ©s par les YPG/YPJ aprĂšs l’offensive de DAESH en aout 2014, rejoignent Ă©galement Afrin en nombre. Mais malgrĂ© ces renforts, et l’annonce par le rĂ©gime de l’envoi de troupes pour soutenir les YPG, soutien qui ne se concrĂ©tisera jamais, la pression exercĂ©e par l’aviation turque et la situation de siĂšge, affaiblit fortement les capacitĂ©s de dĂ©fense des YPG/YPJ. DĂšs mi-fĂ©vrier les gains territoriaux des forces turques deviennent considĂ©rables alors que les premiĂšres accusations d’utilisation de gaz chimique par l’aviation turque et de nettoyage ethnique atteignent l’Europe.

Le 28 fĂ©vrier, le conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU adopte unanimement la rĂ©solution 2401, exigeant l’arrĂȘt immĂ©diat des combats en Syrie et l’établissement d’une trĂȘve humanitaire d’au moins 30 jours pour que l’aide humanitaire puisse atteindre l’enclave. La rĂ©action d’Ankara fut sans appel : le cessez le feu ne sera pas respectĂ© Ă  Afrin. Les opĂ©rations militaires continueront puisqu’il s’agit de lutter contre des organisations terroristes, ce que la rĂ©solution permet puisqu’elle prĂ©cise que les opĂ©rations contre les organisations considĂ©rĂ©es comme terroriste sont exempt du respect du cessez-le-feu. Or, les YPG/YPJ ne figurent pas sur la liste des organisations terroristes dressĂ©e par l’ONU. Pourquoi le conseil de sĂ©curitĂ© a-t-il finalement tolĂ©rĂ© la poursuite d’une intervention qu’il a lui-mĂȘme dĂ©savouĂ© ? La question migratoire et le pacte signĂ© entre la Turquie et l’UE en 2016 ne sont pas Ă©trangers Ă  ce qui se joue autour de l’invasion d’Afrin. En fermant la frontiĂšre entre la Turquie et l’Union EuropĂ©en, c’est plus de quatre millions de rĂ©fugiĂ©s syriens qui se sont retrouvĂ©s bloquĂ©s en territoire turc, se transformant en problĂšme Ă©conomique et social pour l’AKP. L’objectif d’Erdogan, une fois Afrin tombĂ©e, est bien de dĂ©placer une partie des rĂ©fugiĂ©s syriens prĂ©sents sur le territoire turc en Syrie, dans la province d’Afrin. Emine Erdogan, femme du Reis, annonça le 18 fĂ©vrier 2018 que prĂšs de 500 000 syriens rĂ©fugiĂ©s en Turquie seront rĂ©installĂ©s Ă  Afrin dĂšs la fin des combats. Quelques semaines aprĂšs le retrait des YPG/YPJ, Erdogan demandera mĂȘme la coopĂ©ration de l’UE pour financer la rĂ©installation des rĂ©fugiĂ©s, cherchant ainsi la reconnaissance lĂ©gale par les instances internationales d’une opĂ©ration de nettoyage ethnique. Le chantage aux migrants qu’exerce Erdogan sur l’Union EuropĂ©enne paralyse les instances internationales depuis 2015. La crainte de voir les rĂ©fugiĂ©s syriens pĂ©nĂ©trer en Europe ; le manque de courage des instances politiques EuropĂ©ennes quant Ă  la question migratoire ; le retour des nationalismes dans un Europe assiĂ©gĂ©e par le dogme de l’ultralibĂ©ralisme Ă©conomique offrent Ă  la Turquie une forme d’impunitĂ© diplomatique sur la scĂšne internationale lorsqu’elle agite le spectre de l’ouverture de la frontiĂšre turco-grecque. En mars 2018, la ville d’Afrin a vu sa population triplĂ©e, des dizaines de milliers de dĂ©placĂ©s y trouvant refuge. Plus de 250 000 habitants de la rĂ©gion ont Ă©tĂ© contraints de fuir la ville le 17 mars 2018 pour ne pas pĂ©rir dans les combats. Afin d’éviter un massacre, les YPG/YPJ annoncent le mĂȘme jour leur replis de la ville et le retrait du canton d’Afrin. Les affrontements prennent fin : Afrin est tombĂ©e aux mains des Loups et des djihadistes.

La 82Ăšme province turque

A la fin du mois d’avril, les Nations-Unies estimaient Ă  70 000 le nombre d’habitants toujours prĂ©sents dans la ville d’Afrin, vivant sous le joug des milices islamistes qui ont considĂ©rablement restreints les libertĂ©s des femmes et interdits aux minoritĂ©s religieuses de pratiquer leur religion. Les UnitĂ©s spĂ©ciales et les services secrets turcs ont immĂ©diatement investis les bureaux des YPG et des assayech [9], prenant possession des documents administratifs et des Ă©tats civils de la population. De nombreux postes militaires turcs ont Ă©tĂ© Ă©tablis Ă  travers la province, contrĂŽlant les dĂ©placements, Ă©laborant diffĂ©rentes zones toutes placĂ©es sous le contrĂŽle de la « Syrian Task Forces Â», connue Ă©galement comme les « commandos turcs Â», sous les ordres de la Direction GĂ©nĂ©rale de la SĂ©curitĂ© Turque. ConstituĂ©e de 12 unitĂ©s, elle est appuyĂ©e par les « Forces SpĂ©ciales Syriennes Â» intĂ©grĂ©es aux Â« forces de police syrienne Â», elles mĂȘme placĂ©es sous le commandement des Services Secrets turcs. Les factions de l’ANS ayant participĂ© Ă  l’opĂ©ration militaire ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©es Ă  ces forces armĂ©es et constituent un appareil sĂ©curitaire dense aux ordres d’Ankara. Une partie de ces milices, dont Sultan Murad et Sultan Suleyman Shah, sont Ă©galement utilisĂ©es en tant que proxy de l’Etat turc dans les conflits en Lybie ou derniĂšrement au Haut-Karabagh. De nombreuses exactions ont Ă©tĂ© commises par ces factions pendant les premiĂšres semaines de l’invasion : destruction, expulsion, pillage, vol et assassinat. Un vĂ©ritable rĂ©seau d’exportation des biens volĂ©s et de la production agricole d’Afrin a par la suite Ă©tĂ© mis en place en direction des zones prĂ©cĂ©demment occupĂ©es par la Turquie en Syrie, suite Ă  l’opĂ©ration bouclier de l’Euphrate. De nombreux sites culturels et religieux ont Ă©tĂ© dĂ©truits ou profanĂ©s, de nombreux temples yezidis et des cimetiĂšres saccagĂ©s. Selon la commission d’enquĂȘte de l’ONU de septembre 2020, l’ANS s’est rendue coupable de viols et d’agressions sexuelles sur femmes et jeunes filles, de dĂ©tention arbitraires, d’enlĂšvements et de torture dans les centres pĂ©nitenciers. Les exactions, les arrestations et les disparitions visent surtout les populations kurdes de la rĂ©gion, suspectĂ©es d’entretenir des liens avec les YPG ou d’ĂȘtre membre du PKK.




Province d’Afrin intĂ©grĂ©e dans l’espace gĂ©opolitique turc

Les structures de gouvernances locales ont Ă©galement Ă©tĂ© modifiĂ©es dĂšs avril. Des conseils locaux ont Ă©tĂ© instaurĂ©s dans diverses villes de l’enclave. On en compte 10, dont des dĂ©clinaisons en conseils de quartier pour les grandes villes comme Afrin, Azaz ou Albab. Chaque conseil est constituĂ© de 15 Ă  20 membres Ă©lus, respectant les quotas ethniques. Mais leur champ d’action est fortement restreint puisque, comme l’explique un membre du conseil de Jenderes, « notre rĂŽle est strictement encadrĂ© par le Gouverneur turc local, nous ne pouvons rien faire sans leur autorisation Â». Dans les faits, la province est comme intĂ©grĂ©e au systĂšme administratif, politique et Ă©conomique de l’État turc. Depuis l’invasion, plus de 400 000 arabes et turkmĂšnes ont Ă©tĂ© installĂ©s par la Turquie dans le canton d’Afrin oĂč les kurdes ne reprĂ©senteraient plus qu’un quart de la population. Le canton est administrativement rattachĂ© au gouvernorat de Hatay, en Turquie, et le drapeau turc flotte sur tous les bĂątiments administratifs et les Ă©coles. Les rĂ©seaux d’électricitĂ© et de tĂ©lĂ©phone sont connectĂ©s Ă  ceux de la Turquie ; les Imams nommĂ©s et payĂ©s par la Direction des affaires religieuses turques ; les programmes scolaires imposĂ©s par le MinistĂšre de l’éducation turque ; des photos d’Erdogan accrochĂ©es sur les murs des Ă©coles et la lire turque imposĂ©e comme monnaie d’échange commerciale. Les journalistes et les organisations humanitaires ne peuvent pĂ©nĂ©trer dans l’enclave sans autorisation de l’administration turque qui verrouille totalement l’accĂšs Ă  la rĂ©gion. Des camps de rĂ©fugiĂ©s ont Ă©tĂ© construits par l’AFAD, l’Agence turque de Gestion des catastrophes et des situations d’urgences, pour accueillir les dĂ©placĂ©s d’Idlib et de la Ghouta Orientale. Les membres de l’ANS se sont appropriĂ©s les habitations des familles ayant fui l’offensive et les terres agricoles et les oliveraies, principales ressources Ă©conomiques de la rĂ©gion, ont Ă©tĂ© confisquĂ©es et donnĂ©es Ă  des commerçants turcs. Les derniers rapports de mars 2021 Ă©voquent Ă©galement des taxes imposĂ©es par les milices sur les rĂ©coltes et l’extraction d’huile d’olive domestique, leur montant Ă©tant fonction des milices qui contrĂŽlent la rĂ©gion dans laquelle se trouve l’exploitation.

Le 13 octobre 2014, alors que la Turquie laissait les djihadistes de l’Etat islamique envahir KobanĂ©, le HDP [10] appelait Ă  manifester Ă  travers toute la Turquie pour dĂ©noncer l’inaction du gouvernement. La rĂ©pression fut violente. 37 personnes trouvĂšrent la mort pendant qu’Erdogan dĂ©nonçait ces manifestants, les qualifiant « de nouveaux Lawrence d’Arabie dĂ©guisĂ©s en journalistes, en religieux, en Ă©crivains et en terroristes qui se cachent derriĂšre la libertĂ© de la presse, la guerre d’indĂ©pendance ou le djihad Â». Aujourd’hui, Afrin est devenu la 82Ăšme province turque, et c’est bien en bĂątissant des murailles symboliques et matĂ©rielles qu’Erdogan exporte et nourrit une idĂ©ologie mortifĂšre en dehors de ses frontiĂšres. C’est sur ce point que le Reis a surpassĂ© les propos de l’espion anglais : il ne s’agit pas de traverser des espaces, mais de s’y ancrer pour y semer les graines du chaos.

Tony




Source: Oclibertaire.lautre.net