Octobre 19, 2022
Par ACRIMED
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Le traitement ordinaire de la députée Sandrine Rousseau cristallise à lui seul un fonctionnement médiatique fabriquant des polémiques comme d’autres des pots de yaourts. L’art de la polémique tel que pratiqué dans les médias dominants a l’avantage de s’autoalimenter tout en neutralisant le débat public. On pourrait résumer la couverture de l’élue écologiste à l’équation suivante : une interview, une intervention dans une réunion publique (même la plus marginale) ou un tweet de Sandrine Rousseau = des réactions dans le milieu politique ou sur Twitter = des émissions et des articles consacrés aux dites paroles dans la presse = une « polémique » médiatique = des interviews-réactions à la polémique et ainsi de suite.





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Sources : Gala, CNews, Le Huffington Post, BFM-TV, La Voix du Nord, 20 minutes

La « polémique » serait-elle pour autant un produit naturel tombé du ciel, dont les journalistes se feraient simplement le relai ? Ou faut-il plutôt y voir un « inépuisable carburant de leur fonctionnement autophage », comme nous le notions dans un précédent article :

Parfaitement adapté aux normes « guerrières » du flux et des formats médiatiques – pensons aux « débats » sous forme de matchs de catch –, produit de pratiques professionnelles routinières – scruter la « guerre » des réseaux sociaux –, l’usage du terme est devenu totalement performatif : décréter une « polémique », c’est, en soi, faire « advenir » un « événement » dans les médias.

Qui produit la polémique ? Qui oblige les journalistes et les chefferies éditoriales à construire l’agenda médiatique autour de petites phrases qui agitent le réseau Twitter et les émissions de télévision du matin au soir ? La réponse de Léa Salamé à Sandrine Rousseau, qui pose la question de l’agenda médiatique en déclarant à propos d’une conférence de presse que « les journalistes y allaient pour trouver du sang et des larmes », illustre en tout état de cause l’absence de réflexivité de ces derniers quant à leur propre rôle : « C’est vous qui mettez sur la place publique les sujets… » (France Inter, 3/10) Peut-être. Mais ce sont les directions éditoriales qui choisissent d’en faire (ou non) des « sujets » : beaucoup de thématiques sont ainsi « mises sur la place publique » par des personnalités de gauche sans qu’elles ne percent jamais l’agenda médiatique ni, a fortiori, le polarisent pendant plusieurs semaines. Beaucoup de propos venus de la majorité présidentielle (entre autres), suscitent des débats dans le champ politique et y compris des dissensions au sein de la majorité elle-même sans que ceux-là n’acquièrent jamais le statut de « polémique » ou d’événement politico-médiatique à la Une pendant plusieurs semaines.

La polémique n’existe donc pas en soi : elle est le résultat d’une co-construction filée entre les médias et le monde politique, qui trahit des arbitrages politiques du côté des chefferies éditoriales, recevant et jugeant tel propos « polémique » et tel autre non (ou dans de moindres proportions). Un alliage qui pose la question fondamentale et légitime du rapport des formations politiques de gauche aux médias et des stratégies des personnalités les plus en vue vis-à-vis de/et dans ces médias. À bien des égards, Sandrine Rousseau fait le choix de jouer ce jeu médiatique tel qu’il (dys)fonctionne. Elle n’est pas – loin s’en faut – la seule dans la gauche (au sens large) : multiplier des « punchlines » calibrées, répondre favorablement aux moult sollicitations jusqu’à surinvestir l’espace médiatique (y compris ses dispositifs les plus indigents) et penser des apparitions sous la forme de « coups » – sans que tout ne soit systématiquement conscientisé et encore moins préparé – relèvent d’un rapport spécifique à la médiatisation, dont les effets sont multiples – y compris pour celles et ceux qui l’endossent –, qu’il est légitime de questionner.

La polémique de l’« affaire Bayou »

La dernière « polémique » en date, l’« affaire Bayou », permet d’observer le fonctionnement d’un système médiatique qui fonctionne en vase clos, biais et mécanismes sexistes en toile de fond. Cette séquence médiatique s’est ouverte le 19 septembre sur le plateau de « C à vous » (France 5), quand Anne-Élisabeth Lemoine choisit, en toute fin d’émission, de faire réagir Sandrine Rousseau à un tweet du mouvement féministe « Nous Toutes » : « Bonjour EELV, La cellule VSS [1] a été saisie en juillet après des accusations de violences commises par Julien Bayou sur son ex-compagne. Comment s’assurer que les militantes soient en sécurité ? Aucune mesure ne semble avoir été prise, pourquoi ? » Sandrine Rousseau pointe alors « des comportements qui sont de nature à briser la santé morale des femmes » avant de déclarer que l’ex compagne de Julien Bayou a fait une tentative de suicide. Ses propos sont instantanément repris partout, faisant d’autant plus « polémique » que l’éditorialiste Patrick Cohen affirme le lendemain que la responsable écologiste avait précisé « micro coupé, “qu’il n’y [avait] rien de pénalement répréhensible dans cette histoire” » (« C à vous », 20 septembre).

Pendant plusieurs jours, « l’affaire Bayou » structure ainsi l’agenda médiatique, qui redouble d’émissions et de publications lorsque Julien Bayou démissionne de sa fonction de secrétaire national d’Europe Écologie Les Verts le 26 septembre. Pour une séquence… qui tourne en rond : si les médias reprochent à Sandrine Rousseau un « grand déballage » vague et dépourvu de faits circonstanciés, ils n’hésitent pas à amplifier eux-mêmes le vide dont ils s’indignent. Or, quel aurait pu – dû – être le rôle d’un média face à cette « révélation » [2] ? Enquêter sur le fond de cette affaire, prendre le temps de confronter les propos de Sandrine Rousseau dans le cadre d’une investigation contradictoire avec les différents acteurs concernés et jauger l’intérêt des informations récoltées en vue d’une publication éventuelle. En lieu et place, les rédactions choisissent le théâtre : faire immédiatement monter la sauce à partir de déclarations ou de coups d’éclat sur fond de rivalités partisanes au sein d’EELV, mises en scène par médias interposés.

C’est ainsi que rapidement, et en particulier à la faveur d’une contribution de Libération publiée le 30 septembre, « l’affaire Bayou » devient en réalité une « affaire Rousseau ». Sa prise de parole dans « C à vous » est soumise à toutes les conjectures – caractéristique du mode de traitement de l’information politique dominant – et à la sagacité de personnalités n’ayant de toute évidence aucune information sur ce dossier, interrogées dans le seul but de nourrir une « polémique » bien entamée. Ainsi Léa Salamé sollicite-t-elle par exemple « l’avis » d’Élisabeth Badinter le 28 septembre dans la matinale de France Inter, avant d’inviter Sandrine Rousseau à réagir à la réaction d’Élisabeth Badinter le 3 octobre, le tout auréolé de reprises des propos de l’une et de l’autre ailleurs dans la presse. « Autophage », disions-nous…

Le cadrage est partout identique : critiquer l’« accusation » médiatique portée par Sandrine Rousseau. C’est ce qui structure également l’émission d’info-divertissement de France 2, « Quelle époque ! » du 8 octobre, animée par l’inénarrable Léa Salamé, et ce malgré les promesses de l’introduction : « Vous allez répondre à Julien Bayou qui vous a accusée d’aller trop loin, on va aussi parler d’écologie, du plan de sobriété du gouvernement. » D’écologie et du plan de sobriété du gouvernement, on ne saura rien. Mais on aura tout le loisir d’apprendre ce que pense Michel Cymes, Christophe Dechavanne [3], Luz et Léa Salamé de la prise de parole de Sandrine Rousseau contre Julien Bayou. Une émission de haute volée, en somme, ponctuée par les blagues de Paul de Saint-Sernin : « Vous parlez bien pour une femme. » Voilà comment les grands journalistes s’intoxiquent par à-coups successifs – bien aidés en cela par les politiques – au lieu de chercher à apporter une contribution solide et étayée à une affaire dont ils ne cessent, parallèlement, de critiquer le vide…

Sandrine Rousseau a-t-elle eu tort de relayer ces accusations contre Julien Bayou sur un plateau de télévision ? Ce n’est pas une question à laquelle une association de critique des médias peut répondre. Tout du moins pouvons-nous dire que si la question est légitime, elle a en revanche occupé trop de place dans les médias dominants, où elle fut discutée de manière anarchique voire tout bonnement supplantée par un traitement à charge unilatéral de l’élue. Car au-delà de l’appétence des talk-shows pour les « polémiques », « l’affaire Bayou » fut le marchepied d’une nouvelle surenchère personnalisée autour de Sandrine Rousseau, cible de la presse réactionnaire (mais pas que…) depuis un an, dépeinte en incarnation vivante du « wokisme » et de ses prétendues dérives.

Un imaginaire sexiste en toile de fond

Très vite, des « portraits » de Sandrine Rousseau ont ainsi vu le jour, axés sur une ligne claire : disqualifier l’élue. Les schèmes de « la femme émotionnelle » et de « la femme manipulatrice » furent notamment deux des ressorts les plus mobilisés, l’imaginaire sexiste tournant ici à plein régime. Le Monde (5/10) par exemple, choisit de structurer son portrait autour des larmes de la militante écologiste : « Sandrine Rousseau pleure » écrit Olivier Faye en guise d’accroche avant d’y revenir à de moult reprises, pour le plaisir d’un genre romanesque n’ayant que peu à voir avec l’information :

Que faire de ces pleurs ? Il est rare qu’un responsable politique laisse libre cours à un tel transport devant un journaliste. Cherche-t-elle à attendrir son interlocuteur ou bien se montre-t-elle sincèrement épuisée des polémiques qu’elle engendre ?

A fortiori quand il s’agit de dévoiler ce genre de « off » : « Le soir de notre rencontre, la quinquagénaire nous envoie un SMS. “Pourriez-vous ne pas mettre dans l’article les larmes de tout à l’heure ? Je préférerais qu’elles restent entre nous.” » Pataugeant dans l’insignifiant, Le Monde poursuit en évoquant une « fausse bousculade avec Éric Piolle », « fomentée » par Sandrine Rousseau et dont l’auteur tire un enseignement général : « Si Sandrine Rousseau pleure souvent, il lui arrive aussi de mentir. »

Une mécanique adoptée également par Libération (7/10) qui semble avoir tiré au clair l’un des plus gros complots politiques du moment :

Avec l’épisode de la « bousculade », Rousseau va un cran plus loin. […] La mécanique Rousseau est là : un rapport très subjectif à la vérité, des disciples qui la soutiennent coûte que coûte et des concurrents paralysés.

Que des journalistes appréhendent cet antécédent comme une information d’intérêt général est, en soi, interloquant. Mais puisque le landerneau médiatique semble à ce point révulsé par le mensonge en politique, on ne doute pas que la même intransigeance sera de mise au moment de rappeler les mensonges, affaires, omissions et autres arrangements avec la vérité à chaque portrait, au hasard, d’Emmanuel Macron ou de tout autre élu de la majorité, et ce dans une (longue) liste qui s’avérera alors autrement plus compromettante. Un exercice auquel Olivier Faye, l’un des journalistes en charge de l’Élysée pour Le Monde, ne nous a en tout cas pas spécialement habitués jusqu’à son portrait de Sandrine Rousseau. Nous ne doutons pas non plus du fait que les journalistes se décideront dorénavant à braver l’autocensure en « balançant » régulièrement les off dont regorgent leurs archives. À moins de considérer, évidemment, que Sandrine Rousseau ait l’apanage d’un « rapport très subjectif à la réalité » et que les « manœuvres politiques » – qui pourraient à ce compte faire la Une chaque jour – soient surdéterminantes dans le cas du parcours militant de l’élue écologiste…

« Les insinuations de complot, mensonge, irrationalité parachèvent le portrait d’une femme prête à tout pour faire tomber les hommes » résumait l’élue écologiste Bénédicte Monville [4]. Une essentialisation à laquelle participe également Le Canard enchainé lorsqu’Anne-Sophie Mercier écrit (5/10) : « Elle a eu la peau de Julien Bayou, elle veut celle d’Adrien Quatennens », avant d’ajouter que « Sandrine Rousseau se complaît dans l’informel et l’irrationnel » « pour ne jamais avoir à argumenter » : « À partir du moment où la raison et le droit sont jetés par-dessus bord, tout devient possible, vive le ressenti, l’impalpable et le je-ne-sais-quoi. » À peu de choses près, le portrait correspond en tout point à celui du journalisme politique…

Dans le sillage du Canard enchainé, Charlie Hebdo, bien que sa ligne éditoriale ne se résume pas à ce dessin, a tenu à apporter sa pierre à la caricature de Sandrine Rousseau : le journal satirique n’hésitant pas à la grimer en violeuse de Julien Bayou. Un renversement de la charge dans l’air du temps réactionnaire.





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Une offensive contre le mouvement féministe

Car l’enjeu de cette campagne médiatique contre Sandrine Rousseau va sans doute bien au-delà de la neutralisation d’une élue politique jugée « trop radicale ». Un rappel à l’ordre médiatique est ici envoyé au mouvement féministe, renouant avec l’incitation d’une « libération de la parole » sous caution préconisée par de nombreux éditorialistes aux débuts de « Balance Ton Porc ».

En cela, l’enquête de Libération publiée le 30 septembre marque un tournant [5]. Le journal parle de « surveillance » du secrétaire national d’EELV par des militantes du parti, avant de conclure sur « des procédures informelles ouvrant la voie à d’inquiétantes dérives. » Une conclusion qui n’est pas sans rappeler les nombreux titres de presse sur les « dérives » du mouvements #MeToo, précisément suscités par cette affaire. Ainsi Léa Salamé ne cache-t-elle pas son inquiétude dans l’émission « Quelle époque ! » (France 2, 8/10) :

Vous avez une phrase qui revient très souvent : « le privé est politique ». Si le privé est politique, ça veut dire qu’il n’y a plus de frontière entre la vie privée et la vie publique ? Ça veut dire qu’il n’y a plus de limite, c’est ça qui m’interroge. Ça veut dire que tout mérite d’être mis sur la place publique, parce que le problème, c’est que s’il n’y a plus de frontière entre le privé et le public, Sandrine Rousseau, c’est ce qu’Hannah Arendt a appelé le totalitarisme, et c’est ça qui m’inquiète. Je voudrais savoir, quand vous dites « le privé est politique », s’il y a une limite à ça ?

Avant d’apporter la réponse à sa propre question : « Si je peux me permettre, la limite, c’est la justice. »

Dans une chronique publiée dans Les Échos (14/10), le chroniqueur habitué des plateaux de LCI, Pascal Perri, fustige ce slogan féministe « le privé est politique » et en profite pour dispenser une leçon aux « féministes radicales », enjointes à revoir leur priorité : « Les féministes comme Sandrine Rousseau ont-elles tiré un trait définitif sur tous les espoirs de progrès ? La guerre des sexes est-elle la seule voie pour défendre la cause des femmes ? À force d’excès et de caricatures, le combat des féministes radicales passe à côté de transformations simples qui pourraient être appliquées dès demain, comme l’égalité salariale hommes-femmes. »

Dans le Le Figaro, la nouvelle philosophe médiatique Bérénice Levet signe une tribune intitulée : « Cinq ans après #MeToo, le néoféminisme entre farce et Terreur » (6/10) : « À quoi reconnaît-on qu’on glisse sur une pente totalitaire ? Comme le mot l’indique, l’inclination totalitaire se signale par le fait que la totalité de notre vie se voit placée sous contrôle. La frontière entre la vie privée et la vie publique, qui est la marque par excellence d’un régime de liberté, disparaît. »

Ce backlash se décline aussi dans les colonnes du Point (14/10) sous la plume de l’essayiste Peggy Sastre, qui en profite pour asséner un cours d’ « histoire » sur « les dérives “maccarthystes” d’un certain féminisme ».

La question des dérives des luttes féministes occupe aussi les plateaux télé. Sur BFM-TV par exemple (2/10), on se demande : « Lutte féministe : suppose-t-elle des dérives ? » Et Benjamin Duhamel de donner son avis : « Il y a quelque chose d’assez vertigineux dans l’idée qu’au fond il n’y aurait pas d’omelette sans casser des œufs […] L’idée qu’on justifierait des dérives d’aujourd’hui par des dérives d’hier me paraît assez vertigineux. » Sur BFM-TV toujours [6], on se demande également si Sandrine Rousseau ne va pas « trop loin » en sollicitant l’avis des internautes :

La condamnation publique sans procès, sans démarche contradictoire, sans donner les moyens au mis en cause de se défendre rappelle des procédés qui n’ont plus rien de très équitables ni de très démocratiques. Et pour vous, Sandrine Rousseau est-elle allée trop loin ? Répondez-nous dans les commentaires.

Sonder les lecteurs à tout bout de champ sur fond de délabrement du débat public : une routine médiatique qui alimente – à peu de frais – l’insatiable machine médiatique…

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La question des moyens et des stratégies de lutte du mouvement féministe est légitime, peut et devrait faire l’objet de débats, qui ont d’ailleurs redoublé depuis le mouvement #MeToo dans différents partis et collectifs. Que les médias décident d’installer ce débat dans le sillage d’une affaire encore largement sous-documentée n’est pas bon signe, en revanche, pour la qualité du débat public. En particulier lorsque la « discussion » est contrainte d’évoluer dans les ornières du journalisme tel qu’il se pratique dans les médias dominants : course aux petites phrases ; partis pris permanents ; clash, invectives et sensationnalisme ; primat au commentaire ambiant et aux toutologues sur le dos de la spécialisation ; sans oublier le phénomène de droitisation des chefferies éditoriales, extrêmement poreuses aux « paniques morales »… Qui peut imaginer que ce « débat » puisse être mené de façon éclairée dans les médias tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui ?

Sophie Eustache




Source: Acrimed.org