On l’a constaté par exemple à Paris, que ce soit quand « On est là » résonnait sous la canopée des Halles et qu’on ne rencontrait que des visages hilares et des sourires approbateurs, ou dans la manif des cheminots des Gares du Nord et de l’Est qui allait rejoindre les Invalides, sous les applaudissements aussi bien des ouvriers des chantiers que des employées de chez Dior (et même d’un flic à la fenêtre d’un commissariat !). Pour qu’il soit si généralement approuvé par ceux-là même qui ne manifestent pas, il faut bien que les motivations du mouvement soient partagées par beaucoup. A l’évidence, il ne s’agit pas que des retraites, même si sur ce sujet-là, l’ampleur du mauvais coup et les sordides ruses gouvernementales visant à le dissimuler soulèvent un dégoût général. Il s’agit d’un rejet profond de la manière dont nous sommes traités depuis des décennies par un personnel politique qui s’obstine, toutes étiquettes confondues et avec un acharnement sans pareil, dans l’entreprise de destruction de la planète et d’avilissement de ses habitants. Un sentiment confus qu’il faut en finir s’est répandu partout et si le moyen d’en finir n’est pas clair, ce qui doit finir, au fond, l’est. Mais cela est si énorme et si lourd et pèse tant sur nos vies qu’on a du mal même à le nommer.

Ce que peut ce mouvement, c’est d’abord ça : en posant la question de la dernière partie de la vie, poser celle des parties qui le précèdent, et ainsi contribuer à donner un nom au ver rongeur de l’inquiétude générale, particulière, perpétuelle de chacun de nous, sur notre sort du lendemain, du mois, de l’année suivante, de notre vieillesse, de nos enfants et de leurs enfants. Expulser le ver de nos vies est le rêve du mouvement, le projet qui l’anime et lui donne sa puissance de colère et de joie.

Ce que les grandes centrales syndicales veulent faire du mouvement, nous le savons : en montrant leur capacité à le maîtriser, affermir leur position de « partenaires sociaux », soit redevenir le toutou préféré du pouvoir pour la CFDT, le roquet agaçant mais jamais dangereux pour la CGT, le chiot hargneux qu’un nonos calmera toujours pour FO. Ce n’est pas un hasard si leur grand retour est salué par l’éditocratie, de Libération au Figaro, et acté avec des amabilités soudaines par le Premier ministre. En prenant en charge la colère de la base, les centrales ont fait revenir sous leurs montgolfières des milliers de personnes qui avaient déserté la rue et qui y ont retrouvé d’autres personnes qui, ne l’ayant pas quittée, y avaient affirmé une présence qu’on a appelé « cortège de tête ». Force est de constater que cette rencontre n’est pas entrée en fusion et que le retour aux déprimantes manifs traîne-savates, malgré la joie du nombre, a paru s’imposer à beaucoup de participants. La technique de la nasse géante a montré comme jamais son efficacité. Au 1er mai dernier, on avait pu voir à l’œuvre la giletjaunisation de l’insubordination sociale, avec des nombreuses tentatives, dont plusieurs réussies, pour sortir de la nasse et lancer des manifs sauvages. Le 10 décembre, on a eu un cortège de tête totalement cadenassé par le dispositif policier, où régnait un calme verrouillé par la certitude que si on bougeait une oreille, on se ferait défoncer sans merci. Et derrière, à bonne distance, le grand retour de la manif traditionnelle. A une nuance près, qui est tout de même très impressionnante : d’un bout à l’autre de la manif, dans toutes ses composantes, on chantait « Macron tête de con » et « On est là ».

Que l’humeur gilet jaune ait à ce point imprégné la contestation sociale est sans aucun doute ce qui ouvre toutes les espérances. La puissance subversive de la présence, malgré l’intensité décuplée de la répression, reste notre principale force. L’obstination à être là, qui a donné à la vague jaune une capacité d’ébranlement qui ne s’était plus vue depuis 1968 doit rester au cœur de nos pratiques. Mais c’est où, là  ? Répondre en acte à cette question, c’est reconquérir des espaces où exister, où développer ces échanges qui font la richesse humaine de la révolte, qui sont la substance même de l’autre forme de vie possible. Que Martinez, sur sommation télévisuelle du Premier ministre, ait condamné les blocages des dépôts montre exactement, a contrario, ce qu’il faut faire. Multiplier les points de rencontre où cheminots, employés de la RATP, étudiants, chômeurs, personnels hospitaliers, précaires, mères seules, universitaires maltraités, banlieusards, centrevillois, français périphériques, etc. etc. reprennent le temps comme il fut fait pendant des mois sur les ronds-points : hors des rythmes de l’économie et de ses horaires officiels, pour se parler et affronter ensemble la flicaille. En partant des lieux des assemblées générales et des locaux des syndicalistes de base ouverts aux soutiens, des dépôts de bus et de tram, bloquer, déambuler en musique et festoyer dans les rues et les gares, occuper de danses et de banquets les stations de métro encore ouvertes, faire irruption dans les grands magasins pour y déployer des banderoles et des passions, et comme à Marseille samedi avec les Gilets jaunes, opérer un peu de redistribution. Bref interrompre la sinistre hallucination consommatoire des centres-villes avec ses hideuses décorations et ses insupportable « animations » sonores, et opposer nos fêtes à leurs défaites de fin d’année.

Il faut inventer un autre avenir au mouvement que l’encagement des manifs sur des parcours sécurisés par la préfecture. Soyons hongkongais. Soyons comme l’eau, éludons les contrôles, et fleurissons partout : l’expérience a montré que pour perturber l’ordre économique, 20 manifs à cent valent beaucoup mieux qu’une manif à 100 mille. Organisons-nous pour être insaisissables et multiples

Nous ne nous débarrasserons pas du ver rongeur de l’inquiétude générale dans le seul espace national. Seul un mouvement étendu aux révoltes planétaires aura des chances d’en venir à bout : pour cela, il faut se préparer à des années, sinon des décennies d’affrontements, de répressions effroyables ou insidieuses et d’expérimentations d’une intensité de bonheur peu imaginables. Si rien ne garantit la victoire, une chose au moins est sûre : en prenant le parti de l’insubordination, on ne devrait pas s’ennuyer.

Mais d’ores et déjà, ce que peut ce mouvement, c’est mettre en crise le régime. S’il obtient que le gouvernement recule sur sa contre-réforme, que celle-ci soit remise aux calendes grecques ou qu’à force d’abandons sur des points de détail, l’ensemble soit compromis, il aura durablement affaibli la Macronie, nous offrant à tous un répit face à la stratégie du choc. Du temps pour agir, et des espaces riches en conflits pour l’avenir.

Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur : des ronds-points partout !


Article publié le 16 Déc 2019 sur Lundi.am