La présence d’Aéroports de Paris Ingénierie (ADPi) en Lybie sous la présidence Sarkozy et jusqu’à la fin du règne de Kadhafi a laissé des traces pour le moins gênantes. Mais les commentateurs de cette affaire passent malheureusement à côté de questions politiques essentielles, et qui sont étroitement liées à l’actualité. Voici pourquoi.

Un passé gênant ?

Tant l’article du 4 février 2020 écrit par Marc Endeweld que l’émission spéciale dédiée par Le Média le 12 février-> https://www.lemediatv.fr/emissions/les-emissions-speciales/adp-le-scandale-qui-remet-en-cause-la-privatisation-5uWMnqRiTySj02JG9RVoGw] évitent de revenir sur l’origine de la privatisation d’ADP en 2005-2006 et sur la création de ses filiales dont ADPi, qui est précisément en cause.

Cette enquête aurait pu rappeler, par exemple, que cette entreprise publique dont les biens ont été constitués uniquement par ses salariés et ses usagers – car elle ne devait pas un centime à l’Etat – a été spoliée. En effet, l’Etat a vendu au privé des biens publics mal acquis et sous-évalués (Cf. les entourloupes juridiques qu’il aura fallu construire pour déclassifier le domaine public).

L’enquête aurait également dû rappeler qu’un des arguments avancés à l’époque était le besoin d’investir 600 millions d’euros dans les infrastructures et que, depuis 2005, ADP SA a distribué (pour moitié à l’Etat) plus de 2,7 milliards de dividendes, car depuis ses débuts comme SA cotée en bourse, « Le Groupe ADP a pour objectif de pratiquer une politique de distribution de dividendes représentant 60 % de son résultat net consolidé [1] ». Quinze ans plus tard, les dividendes versés équivalent à la moitié de la valeur de l’entreprise telle qu’évaluée en 2005.

ADPi, une créature de la maison-mère privatisée

L’enquête néglige également de mentionner que la filiale ADP Ingénierie est née de la volonté de liquider le bureau d’études d’ADP (500 personnes), comme beaucoup d’autres services ou entités depuis l’externalisation de l’assistance au sol. Puis en 2006, l’entreprise privatisée a mis à disposition des marchés un « indicateur de productivité » pas très original : c’était « le ratio du nombre de passagers (pax) sur celui de salariés », ratio qui a presque doublé depuis. En effet, en 2005, on dénombrait 8 135 salariés pour 78,7 millions de pax alors qu’en 2019, on ne comptait plus que 6 207 salariés pour 108 millions de pax. Une inversion de la courbe en quelque sorte, unique depuis 1945, et qui révèle une fois de plus en quoi consiste la « variable d’ajustement ».

On pourrait s’étonner que, sur ces sujets et d’autres encore, un responsable syndical CGT invité le 12 février sur le plateau du Média pour évoquer l’affaire, soit resté muet. Mais rappelons à ce titre qu’entre 1997 et 2002, sous le gouvernement Jospin (celui qui a pratiqué le plus grand nombre de privatisations depuis 1982), le ministre communiste Gayssot et son conseiller en transport aérien Patrick Amar, étaient déjà convaincus de la nécessité de privatiser ADP qui devait « faire sa révolution du client » (une novlangue des consultants et des cabinets ministériels déjà en usage). De concert avec Air France et la DGAC, ils avaient même envisagé de fermer Orly car « il est anti-économique de disperser sa flotte sur plusieurs plateformes » comme le soutenait alors Air France, et surtout « il faut absolument éviter la constitution d’un Hub concurrent de Roissy » par les compagnies étatsuniennes.

On voit que, dès cette époque, le ver du néolibéralisme avait déjà rongé jusqu’au trognon tout ce qui se proclamait encore publiquement de gôche. Dans ces conditions, que pouvait-on attendre d’autre qu’un silence embarrassé de la part d’un responsable syndical ? Mais ce qui étonne, c’est qu’il ne lui ait pas été demandé –

ni à plusieurs autres responsables syndicaux non plus – s’ils savaient quelque chose de ce scandale. Car, bien entendu, des sections de plusieurs syndicats et un comité d’entreprise existaient dans cette filiale depuis sa création.

Une mise en perspective défaillante

Autre lacune de l’enquête : ne pas rapporter un tel scandale à la dynamique financière d’un capitalisme mondialisé et, plus gênant, à celle d’une société qui fonctionne comme toutes les entreprises privées brassant énormément d’argent dans des pays problématiques à beaucoup d’égards (Arabie Saoudite, Abou Dabi…). Par ailleurs, il n’est qu’à lire la publication du groupe ADP « Connexions » pour mesurer à quel point tous les ingrédients du « management totalitaire [2] » ont intoxiqué les esprits, sauf celui du PDG d’ADP, Augustin de Romanet de Beaune, un transfuge de la caisse des dépôts qui, en tant qu’ex-administrateur d’Accor, Dexia, Icade, Veolia, CNP Assurances, CDC Entreprises, La Poste, Oséo, Fonds stratégique d’investissement, Egis… doit en savoir un bout sur le « new public management » [3].

Il ne s’agit pas de la privatisation d’ADP, mais de celle de son actionnariat

Dans ce contexte, croire que « sortir une affaire » concernant ADPi pourrait arrêter la privatisation totale de son actionnariat participe d’un double leurre. D’une part, c’est passer sous silence que l’entreprise fonctionne depuis quinze ans comme n’importe quelle grande entreprise privée intervenant à l’étranger. D’autre part, c’est faire preuve d’une grande naïveté que de penser qu’un fonds de pension aurait le moindre scrupule à investir dans cette bonne affaire : il suffirait de couper le cordon de la filiale et d’en profiter pour la restructurer (ce qui est d’ailleurs en cours avec le regroupement des filiales ADPi et ADPm). Les exemples sont légion en la matière. La seule chose qui compte en l’occurrence, ce sont les dividendes et le rapport à la revente, as usual.

L’arnaque du référendum d’initiative partagée

Une « proposition de loi référendaire » basée sur une procédure d’initiative partagée (RIP) a été émise à la mi-juin 2019 par des parlementaires de droite et de gôche, enfin ce qu’il en reste. Il s’agissait à l’évidence d’une réponse ad hoc à l’exigence d’un renouvellement démocratique radical, formulée par le mouvement des Gilets jaunes depuis novembre 2018 : traduttore, traditore !

Mais, outre que la demande est censée recueillir 10% de signatures d’électeurs inscrits (et non de la population) en neuf mois (soit 4,7 millions des inscrits) ce qui n’arrivera jamais, voici ce que précise le Conseil constitutionnel (CC) : « À compter de la publication au Journal officiel de la décision du CC déclarant que le seuil des 10 % d’électeurs est atteint, si la proposition de loi [référendaire, le RIP] n’a pas été examinée au moins une fois par chacune des deux assemblées dans un délai de six mois, le président de la République la soumet au référendum [4]. »

Ainsi, même si les 10 % étaient miraculeusement atteints d’ici le début mars (il y a un peu plus d’un million de signatures recueillies à ce jour), il suffirait que le résultat de ce RIP soit examiné au moins une fois par chacune des deux assemblées dans un délai de six mois (à compter de la publication du résultat par le CC) pour qu’il n’y ait jamais de référendum sur la convocation duquel par ailleurs, Macron a entièrement la main. De ce point de vue, les GJ savent à quoi s’en tenir, eux qui demandent sa démission depuis le début.

La campagne actuelle de signatures n’a donc aucune chance d’aboutir à un « référendum sur la privatisation d’ADP » (une appellation abusive, comme on l’a vu plus haut) comme voudraient le faire croire les partis politiques et leurs sympathisants, dans certaines assemblées de Gilets jaunes notamment. En revanche, les restes de cette gôche en voie de disparition ont réussi à faire courir pendant des mois une partie non négligeable des GJ derrière un gros attrape-nigaud. Certes, il s’agit-là d’une figure classique des entourloupes de la politique bourgeoise (les dirigeants au chaud, les militants au charbon), mais chapeau bas pour la mise en scène et la manip ! En outre, cette « arnaque politique à tiroirs », venue d’ailleurs que des rangs des GJ, a plusieurs vertus :

— elle donne à croire qu’ADP est une entreprise publique ou que c’est une entreprise privée à délégation de service public ;

— et que tout ce qui s’inspirerait du défunt programme du CNR et qui fut mis en place après 1945, est à reprendre ou à signer tel quel.

Eh bien non, « l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’Etat après consultation des représentants de tous les éléments de cette production [5] », nous n’en voulons pas.

Nous sommes dans d’autres temps, dans un autre monde et nous avons d’autres désirs. Le nationalisme, le stalinisme, le productivisme, l’extractivisme, le stakhanovisme et le règne des partis inféodés à un pays, un système ou une idéologie, ne sont plus de mise. Nous connaissons à présent la cause des immenses dégâts écologiques engendrés par « la modernité agro-industrielle » d’après-guerre que l’on nous a vendue comme une « révolution verte » capable d’éradiquer la faim dans le monde ! Ou encore la raison pour laquelle fut créé, en même temps qu’ADP, le commissariat à l’énergie atomique [6] (CEA).

N’essayez pas de nous repasser les plats (empoisonnés) qui ont mené à tant d’années de reculs et de dérives, ainsi qu’à votre propre faillite !

J. Manders


Article publié le 23 Fév 2020 sur Lundi.am