La lutte pour la justice raciale et la justice de genre (1) a toujours porté aussi sur les inégalités économiques.

Depuis la candidature radicale de Bernie Sanders aux primaires démocrates en 2016, un spectre hante les débats qui se déroulent dans la gauche libérale (2) : celui du « réductionnisme de classe ». Les identitaires de gauche et les libéraux centristes ont utilisé cette accusation caricaturale non seulement pour discréditer Sanders, mais aussi pour jeter la suspicion sur le large éventail des politiques universellement redistributives associées à Sanders et à l’aile gauche du Parti démocrate – telles que l’assurance maladie pour tous, un enseignement supérieur public gratuit, un salaire décent et le droit à la négociation collective.

La politique rassemble souvent d’étranges compagnons de lit, mais il ne s’agit pas ici d’un simple mariage de convenance. Les démocrates centristes et les identitaires de gauche sont liés par une politique particulariste, élitiste. Cette vision politique « descendante », qui part des préoccupations des « élites » en prétendant traiter celles des gens ordinaires, a été longtemps été axée sur la conquête de la présidence au détriment de stratégies majoritaires à long terme, axées sur des mouvements sociaux qui combattraient à tous les niveaux de l’Etat. Cette approche « descendante » menace de réduire à néant les espoirs de restaurer le modèle de gouvernance du bien public qui était au cœur de la prospérité d’après-guerre et qui est à la base du mouvement pour les droits civiques.

Le « réductionnisme de classe » est l’opinion supposée selon laquelle les inégalités apparemment attribuables à la race, au genre ou à d’autres catégories d’identification de groupe seraient soit secondaires en importance, soit réductibles aux inégalités économiques génériques. Il s’ensuivrait donc, selon ceux qui lancent cette accusation, que les préoccupations spécifiquement antiracistes, féministes ou en faveur des LGBTQ (3) , par exemple, devraient être dissoutes dans les revendications concernant la redistribution économique.

Je ne connais personne qui adhère à cette position. Comme d’autres accusations générales que les soi-disant libéraux pragmatiques portent contre « l’économie des listes de souhaits » et l’attaque des assurances-maladie privées, le bobard du « réductionnisme de classe » est une tentative pour mettre fin au débat. Une fois que vous l’aurez invoqué, vous pourrez sans risque rejeter vos adversaires hagards, et les traiter comme des fomentateurs de discorde sans aborder le fond de leurs désaccords avec vous sur les propositions politiques.

Bien qu’il existe sans aucun doute quelques « réductionnistes de classe » et individus dogmatiques, aucune tendance sérieuse de gauche ne soutient que les injustices raciales, ou de genre ou celles qui affectent les personnes LGBTQ, les immigrés ou d’autres groupes n’existeraient pas, seraient sans conséquence ou devraient être minimisées ou ignorées. De même, aucune voix de gauche sérieuse ne soutient que le racisme, le sexisme, l’homophobie et la xénophobie ne seraient pas des attitudes et des idéologies nuisibles et néfastes.

En d’autres termes, le « réductionnisme de classe » est un mythe. Cette caricature ancrée dans une imagerie éculée est probablement née lors des débats qui ont éclaté à la fin des années 60 quand le SDS (4) s’est brutalement désintégré. En effet, à cette époque, une poignée d’individus se prétendant « socialistes » ont insisté sur le fait que toute importance spécifique accordée à l’injustice raciale et de genre saperait l’objectif politique plus large de l’unité de la classe ouvrière. Mais même à son apogée, ce point de vue n’a été soutenu que par une très petite cohorte de sectaires dogmatiques. Tout au long de la première moitié du XXe siècle, les communistes, les socialistes, les syndicalistes de gauche et les marxistes de toutes tendances ont été à l’avant-garde des luttes pour la justice raciale et la justice de genre. Et cet engagement était naturel, car ces militants de gauche considéraient ces luttes comme inséparables de l’objectif plus général de transformation sociale selon des critères égalitaires ; ils comprenaient les batailles pour l’équité raciale et de genre comme des éléments constitutifs de la lutte pour le pouvoir de la classe ouvrière. Le « réductionnisme de classe » est un produit de l’invention de ceux qui ont fait la paix avec le néolibéralisme.

De plus, ce mythe occulte d’importantes réalités contemporaines et historiques.

Les Noirs, les femmes et les transgenre ont tendance à faire partie de la classe ouvrière de façon disproportionnée. On ne peut donc pas dire que toute mesure visant à promouvoir une large redistribution économique vers le bas (de l’assurance-maladie pour tous à un salaire minimum horaire de 15 dollars) pourrait contrecarrer les intérêts des femmes, des minorités raciales ou d’autres groupes identitaires. Qui plus est, ceux qui nient l’existence des classes séparent artificiellement la race, le sexe et les autres identités ascriptives de la dynamique fondamentale du capitalisme américain. Il est vrai que les Afro-Américains, les Latinos et les femmes sont pauvres ou appartiennent à la classe ouvrière de manière disproportionnée en raison d’une longue histoire de discrimination raciale et sexuelle sur les marchés du travail et du logement – conditions qui se sont aggravées avec la désindustrialisation des villes américaines après la guerre. Mais cela signifie que ces populations bénéficieraient bien davantage que les autres des initiatives visant à améliorer la situation des pauvres et des travailleurs en général.

C’est pourquoi, comme le souligne l’historien Touré F. Reed, les principaux dirigeants des droits civiques durant les années 1930 et 1940 « ont soutenu que, précisément parce que la plupart des Noirs appartenaient à la classe ouvrière, l’égalité raciale ne pouvait être obtenue que par une combinaison de politiques antidiscriminatoires et de politiques économiques sociales-démocrates ». La montée de l’anticommunisme durant la guerre froide a eu un effet paralysant sur ceux qui voulaient marier droits civiques et défense de la classe ouvrière ; progressivement les analyses du racisme ont commencé à établir une séparation entre les préjugés, d’un côté, et, de l’autre, l’exploitation économique – raison fondamentale de l’esclavage – et l’ordre social fondé sur les lois Jim Crow (5). En effet, c’est à cette époque que le racisme a été redéfini comme une affliction psychologique plutôt que comme un produit des mécanismes et structures économiques. Cependant, avec le recul du maccarthysme à la fin des années 1950, les principaux dirigeants noirs du mouvement des droits civiques ont à nouveau défendu l’idée que des emplois rémunérateurs et des politiques sociales-démocrates étaient des facteurs essentiels pour l’égalité raciale. Les organisateurs de la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté de 1963, A. Philip Randolph et Bayard Rustin, tous deux noirs et socialistes, étaient très clairs à ce sujet (il est révélateur que « l’emploi et la liberté » ne fassent plus partie des réflexions collectives sur cette marche). C’est pourquoi les revendications de cette marche comprenaient non seulement des mesures antidiscriminatoires mais aussi une économie fondée sur le plein emploi, des programmes de formation des salariés et des chômeurs et une augmentation du salaire minimum.

Alors que la politique américaine évoluait progressivement vers la droite entre les présidences Nixon (1969) et Clinton (1993), le discours sur la race et l’économie du pays a également évolué vers la droite. Les conservateurs ont attribué les inégalités socio-économiques des Noirs à leurs mauvaises valeurs ; les libéraux les ont attribuées aux mauvaises valeurs des conservateurs et au racisme. Une fois que le « racisme » a été effectivement découplé de la dynamique politico-économique, il est devenu un élément de plus en plus amorphe, soit pour formuler des accusations soit pour établir un diagnostic. Il est devenu un ensemble flou d’attitudes, de déclarations, d’actions individuelles et de disparités structurelles, une force autonome qui agit en dehors des rapports sociaux historiquement spécifiques. Aujourd’hui, le « racisme » sert d’explication unique et polyvalente à l’incarcération massive, au fossé entre riches et pauvres, aux écart salariaux, à la brutalité policière, aux taux de pauvreté et de chômage disproportionnés sur le plan racial, à l’esclavage, au régime Jim Crow dans le Sud, aux disparités en matière de santé, à la guerre contre la drogue, aux explosions aléatoires de fanatisme raciste individuel, aux atteintes au droit de vote, etc.

Les disparités raciales sont évidentes et préoccupantes, mais la voie à suivre passe précisément par des politiques sociales et économiques qui s’adressent aux Noirs en tant que travailleurs, étudiants, parents, contribuables, citoyens, personnes ayant besoin d’un emploi décent, d’un logement et de soins de santé, ou préoccupées par la politique étrangère des Etats-Unis – et non par une homogénéisation sous une classification raciale monolithique. Grâce à ce réflexe erroné, nous agissons désormais comme si les initiatives favorables à la classe ouvrière ne pouvaient satisfaire les Afro-Américains, car elles seraient « réductionnistes » et donc exclusives sur le plan racial. Ironiquement, comme le souligne également Touré Reed, cette perspective est réductionniste sur le plan racial : elle suppose que les principales politiques et initiatives doivent toujours et partout être adaptées aux problèmes propres aux Afro-Américains afin de paraître répondre à leurs besoins.

Comme Cedric Johnson et Dean Robinson l’ont expliqué, la politique afro-américaine post-droits civiques a eu tendance à mettre l’accent sur une notion de solidarité raciale fondé sur le « groupe ethnique ». Or cette conception masque le fait que cette politique raciale sert les intérêts d’une certaine classe. En dénonçant systématiquement le programme de Sanders depuis 2016, les démocrates noirs et les autres élites néolibérales ont montré à maintes reprises qu’ils s’appuient en fin de compte sur des arguments spécifiques à la race pour s’opposer à des initiatives de redistribution générale qui amélioreraient la situation des travailleurs afro-américains comme celle de tous les autres. Ironiquement, cela signifie que les circonscriptions les plus touchées par les inégalités et les désavantages économiques ont le moins de poids dans les débats politiques contemporains.

Le « réductionnisme de classe », encore une fois, est un mythe. Mais comme d’autres mythes, il révèle beaucoup de choses sur nos systèmes de croyance les plus profonds. Même s’il ne nous dit rien sur les personnes qui en sont accusées, il nous en dit beaucoup sur les accusateurs – les membres de la classe managéro-professionnelle (6)qui diffusent le discours des élites. Par-dessus tout, le mythe du « réductionnisme de classe » exprime avec force le désir de cette classe de s’occuper des intérêts supposés des femmes, des minorités raciales et d’autres populations marginalisées au détriment d’une vaste redistribution économique vers le bas. Après tout, rien ne trahit plus éloquemment leurs propres allégeances de classe que l’accusation selon laquelle leurs adversaires ne se soucieraient que de la classe.

Adolph Reed Jr. est professeur émérite de sciences politiques à l’université de Pennsylvanie.

(Critique vis-à-vis de politiciens bourgeois comme Jesse Jackson et Barack Obama, mais aussi de Malcom X ou de l’idéologie des Black Panthers, ce social-démocrate keynésien (pas du tout révolutionnaire donc) développe des points de vue originaux, dans un style incisif, et avec une perspective à la fois universaliste et « classiste ». Militant pour la création d’un parti ouvrier de masse aux Etats-Unis, il défend des positions marxistes et a soutenu activement la campagne de Bernie Sanders. Ni patrie ni frontières.)

NOTES

1. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette expression, il s’agit de la vieille « égalité des sexes ». Selon Anne-Marie Goetz, « L’expression “justice de genre” est de plus en plus utilisée par des militantes et des universitaires qui se préoccupent de l’échec de l’utilisation de termes comme “égalité des genres” et “intégration transversale de genre” pour décrire avec suffisamment de clarté ou traiter adéquatement les injustices fondées sur le genre dont les femmes souffrent. » (in Justice de genre, citoyenneté et développement, ouvrage collectif, L’Harmattan, 2009). Après avoir expliqué que la compréhension de cette « justice de genre » varie suivant les idéologies et les religions, mais aussi selon le rôle accordé à l’Etat et aux initiatives privées dans différents pays et cultures, l’auteure distingue au moins trois conceptions de la justice de genre. Le débat porte sur « les normes ou niveaux minimum d’accès aux ressources pour les femmes ; l’a priori culturel attaché aux notions de choix, d’agencéité et d’autonomie ; les types de politiques publiques ou de “réparations” nécessaires au traitement et à la correction des injustices fondées sur le genre ; et le lieu approprié de responsabilité d’intervention face à ces injustices ». Bref, la nouvelle expression onusienne ne résoud rien du tout – mais cela on s’en serait douté (NdT) !

2. Contrairement aux libéraux français, les libéraux américains sont favorables à une certaine dose d’Etat-providence, au multiculturalisme, à l’immigration (en fonction des besoins du Capital, évidemment), à l’avortement et aux droits des femmes et des minorités (NdT).

3. C’est-à-dire : « lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, queer » (et encore il manque le désormais IA++ qui vient s’y ajouter, soit « Intersexuels ou Asexuels et tous les autres »), NdT.

4. Students for a Democratic Society, organisation d’extrêmegauche, emblématique de la Nouvelle Gauche américaine dans les années 1960, rapidement submergée par les idées maoïstes, et qui donnera naissance à de nombreux groupuscules (NdT).

5. Ensemble d’arrêtés et règlements ségrégationnistes en vigueur depuis le XIXe siècle dans la plupart des Etats du Sud, et abolis dans les années 1960. Rappelons que la dernière loi sur « l’unique goutte de sang » (one drop rule) déterminant l’appartenance raciale a seulement été abolie en 1967 (NdT).

6. Inventé par John et Barbara Ehrenreich dans les années 1970, ce concept sociologique est aujourd’hui utilisé à des fins polémiques aux Etats-Unis, la droite y voyant ce que les réacs (et certains gens de gauche ou d’extrême gauche) appellent en France les « bobos » ou la « gauche caviar ». Face à la radicalisation des étudiants et des mouvements sociaux des années 1960 et 1970, nos deux sociologues américains ont voulu cerner les origines et les fonctions de cette classe, composée d’individus ayant des diplômes universitaires, qu’il s’agisse de petits-bourgeois salariés ou de professions libérales aux idées souvent progressistes entre les années 1890-1920 (celles de la Progressive Era) aux années 1960 (Nouvelle Gauche) : journalistes, enseignants, médecins, avocats, artistes, éditeurs, écrivains, photographes, travailleurs sociaux, infirmières, psychologues, architectes, etc. soit jusqu’à 36% de la population active en 2006, d’après B. et J. Ehrenreich. Selon ces deux sociologues, cette classe serait en train de mourir, ses couches inférieures tombant dans la précarité (les « intellos précaires »), et ses couches supérieures étant intégrées dans la classe capitaliste grâce à la distribution généreuse d’actions dont ils bénéficient. Quant au cœur de cette classe, il serait incapable de se reproduire, vu l’élévation des coûts des formations universitaires et la sous-traitance de toute une partie de ses fonctions dans les pays du Sud (NdT).

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De la « transgenre » Bruce/Caitlyn Jenner à la « transraciale » Rachel Dolezal : pour les féministes et les « Identitaires raciaux » américains y aurait-il de bons et de moins bons « trans » ?

http://npnf.eu/spip.php?article761

« Les disparités raciales ne nous aident pas à comprendre les structures profondes de la violence policière » (2016)

http://npnf.eu/spip.php?article762

Les limites de l’antiracisme (2009)

http://npnf.eu/spip.php?article763

Débat sur les réparations

http://npnf.eu/spip.php?article767

Et d’autres suivront au mois d’août 2020, notamment :

- « Antiracisme : la gauche défend des solutions néolibérales »

- « Race, classe et crise : le discours sur la disparité raciale et ses impasses analytiques »

- « Les alibis de la gauche blanche »


Article publié le 02 Août 2020 sur Mondialisme.org