Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres

– Promotion médiatique de l’islamophobie, suite – Le discours d’Éric Zemmour ne suffisait pas. Pour mémoire, samedi 28 septembre 2019, la chaîne d’information en continu LCI a diffusé en intégralité un discours d’Éric Zemmour prononcé lors de la « Convention de la droite », un raout qui rassemblait les partis et mouvances d’extrême-droite. Suite à cette diffusion, la direction de LCI a fait un très timide mea culpa.

En octobre, un nouvel événement a permis à beaucoup de médias de redonner dans l’islamophobie : la prise à partie d’une mère accompagnatrice par un élu RN pour la simple raison qu’elle portait un voile. Entre le 11 et le 17 octobre, Libération a compté « 85 débats sur ce seul sujet qui ont eu lieu sur LCI, CNews, Franceinfo et BFMTV », LCI étant la championne en la matière. Or, toujours d’après Libération, « aucune femme voilée n’a participé à ces débats. » Sans surprise, ces débats ont été propices à des sorties islamophobes. Libération note ainsi que « outre Olivier Galzi ayant comparé le voile à l’uniforme SS, on peut citer Yves Thréard, directeur adjoint de la rédaction du Figaro, invité du Grand soir sur LCI, lundi, qui avait notamment déclaré : “Je déteste la religion musulmane” et raconté : “Il m’est arrivé, en France, de prendre le bus ou un bateau où il y avait quelqu’un avec un voile, et je suis descendu.” »

L’audiovisuel français est loin d’en avoir fini avec Éric Zemmour puisque ce dernier a été engagé comme chroniqueur régulier, et à une heure de grande écoute, par la chaîne d’information en continu CNews. Imposée et maintenue par le très droitier propriétaire Vincent Bolloré, cette décision a déclenché une vive polémique. Plusieurs personnalités publiques (telles que Maxime Combes, Laurence de Cock, Caroline de Haas, Laurent Joffrin et quelques députés LREM) ou d’organisations (telles que la CGT, la FI ou le NPA) ont annoncé un boycott de la chaîne tant que CNews accordera une telle place à un individu condamné pour incitation à la haine religieuse et raciale. De son côté, le CSA a déjà averti CNews sur le respect de ses obligations déontologiques. Enfin, d’après le site Les Jours, les élus du personnel de CNews ont dénoncé à l’unanimité l’arrivée du polémiste d’extrême droite. Sans succès jusqu’ici.

– Lubrizol / Chirac : éclipse médiatique ? – Le décès de Jacques Chirac a-t-il éclipsé l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen ? Pour le savoir, l’INA a « mesuré, du jeudi 26 au lundi 30 septembre, les différences de traitement médiatique entre ces deux événements d’ampleur sur les quatre principales chaînes d’information en continu : Franceinfo, BFM TV, LCI et CNews. » Résultat : « l’actualité a été écrasée le jeudi 26 septembre par l’annonce du décès de Jacques Chirac, qui domine également sur trois des quatre jours suivants. » Pour autant, « à l’exception des toutes premières heures suivant le décès de Jacques Chirac, l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen n’a toutefois jamais disparu des antennes. » Dans le détail, la mort de Jacques Chirac écrase cependant, en temps d’antenne, l’incendie Lubrizol, et ce quelle que soit la chaîne considérée. Ainsi, l’INA révèle que BFM-TV, pourtant la chaîne qui a consacré le plus de temps à Lubrizol, « a accordé (…) une moyenne de 13 % de temps d’antenne à Lubrizol et 56 % à Jacques Chirac, soit un rapport d’environ 1 à 4. » Pour CNews, ce rapport était de 1 à 8 [2]

– Hervé Gattegno nommé directeur des rédactions du JDD et Paris Match D’après L’Express, le directeur de la rédaction du journal hebdomadaire Le Journal du Dimanche, Hervé Gattegno, va aussi diriger la rédaction de Paris Match. Ancien journaliste d’investigation passé par Le Monde, Le Point et Vanity Fair, Hervé Gattegno a obtenu la confiance du Groupe Lagardère pour chapeauter les rédactions de ses deux derniers titres papier. Éditorialiste régulier chez BFM-TV, Hervé Gattegno a déjà fait l’objet d’un article de notre part [3], au sujet de son méprisable mépris pour les « petits candidats » lors de la dernière élection présidentielle. Dans un article plus récent, nous démontrons le professionnalisme d’Hervé Gattegno, qui s’échine à prouver que l’islam « serait infiniment plus anxiogène que la casse des services publics », en utilisant un sondage indiquant pourtant le contraire. Toutes nos félicitations pour cette promotion bien méritée.

Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

– Les derniers journalistes de France Soir tous licenciés – En grève depuis le 30 août dernier, les quatre derniers journalistes du site gratuit d’information France Soir ont tous été licenciés pour motif économique. Dans un communiqué relayé par Le Monde, ces journalistes expliquent que pour autant, « ce n’est pas la fin de France-Soir. Notre employeur a ainsi décidé de continuer à éditer ce qui fut l’un des plus grands journaux français de l’après-guerre. Avec quel cadre ? Dans quel but ? Il appartiendra à tous de rester vigilant. » Quotidien populaire après la Deuxième Guerre mondiale, France Soir était réduit depuis quelques années à un site de reprises de dépêches AFP. Un état de fait contre lequel luttaient ces derniers journalistes aujourd’hui remerciés…

– Facebook censure certains comptes de cheminots CGT et SUDD’après Le Parisien, les comptes Facebook de cheminots CGT et SUD engagés dans leur droit de retrait fin octobre [4] ont été suspendus ou censurés sans explication. Les syndicalistes visés ont assuré respecter les conditions d’utilisation du site, en particulier en matière de propos injurieux, racistes, etc. Après cinq jours de blocage inexpliqué, RTL a indiqué dans un article que d’après Facebook, « ces décisions ont été prises de façon automatiques sur la base d’activités sur ces pages qui ont été considérées de façon inexacte par ses systèmes de modération comme contraire à son règlement. Facebook affirme avoir levé les restrictions depuis, ce que nous confirment la CGT et SUD Rail. »

L’Express : départ d’au moins 30 % des journalistes – Pour sauver un titre de presse, débarrassons-nous de ses salariés. Cette démarche absurde est à nouveau mise en œuvre par Alain Weill, PDG d’Altice et propriétaire de L’Express. Selon Le Monde, M. Weill « a annoncé aux représentants syndicaux un plan de sauvegarde de l’emploi prévoyant la suppression de vingt-six postes supplémentaires et la disparition de services entiers, tels que la culture, l’investigation et la documentation. » Des suppressions supplémentaires en effet puisque, initialement, « la direction de L’Express avait laissé entendre qu’avec 40 départs, dont 30 journalistes, sur 172 salariés, le groupe de presse serait capable de se remettre à flot. » Résultat : « le nombre de cartes de presse doit passer de 124 à 87 postes, soit une baisse de 30 %. » En somme, les sempiternelles Unes sur l’immobilier et les francs-maçons ont de beaux jours devant elles.

– Droits voisins et Google, suite – Très fière d’avoir été le premier pays à adopter la directive européenne sur le droit d’auteur dans le marché unique, la France a tiré un coup pour rien. Le principe était simple : en échange de la reprise par Google d’extraits d’articles de la presse, le moteur de recherche était censé rémunérer les journaux en retour. Mais Google, en réponse, a décidé de « désactiver l’affichage des extraits dans son écosystème que ce soit Google Search, Google Actualités, YouTube… » explique NextInpact. Et peut donc librement ne rien payer. Une stratégie efficace : « selon une étude réalisée par le Journal du Net, 26 des 30 plus gros sites ont déjà accepté le “deal” proposé par Google : autoriser les reprises des extraits, gratuitement… » relate encore NextInpact. En réaction, « toutes les familles de presse, ainsi que l’AFP et d’autres groupes médias ont décidé de déposer plainte auprès de l’Autorité de la concurrence pour abus de position dominante de la part de Google » selon Le Figaro. En cause : « les éditeurs [les journaux] sont en état de dépendance économique vis-à-vis de Google car de 40 % à 60 % de leur audience numérique proviennent de ce moteur de recherche » selon Pierre Louette, PDG du groupe Les Échos-Le Parisien. Une dépendance bâtie en partie par les médias eux-mêmes, qui ont rivalisé pendant des années d’optimisations technique et éditoriale pour être positionnés au mieux sur Google…

– Référendum ADP : l’information des électeurs n’est pas constitutionnellement obligatoire – Les médias doivent être soulagés. « L’information des électeurs par le gouvernement sur ce RIP n’est pas obligatoire au regard de la Constitution » écrivent Les Échos. Comme toujours, le CSA s’est déclaré impuissant : « dans sa décision, le Conseil constitutionnel précise qu’il revient aux sociétés de l’audiovisuel public, comme privé, de définir elles-mêmes, sous le contrôle du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), les modalités d’information des citoyens sur le RIP d’ADP. En juillet dernier, le président du CSA Roch-Olivier Maistre avait déjà indiqué, lors d’une rencontre avec des parlementaires, qu’il ne pouvait contraindre les médias audiovisuels à informer les citoyens sur le processus référendaire en cours, aucun “dispositif particulier” n’étant prévu par la loi. »

– À Radio France, l’écrasante majorité des recrutements se fait en CDD – D’après le syndicat de journalistes SNJ, Radio France s’est illustrée par un recrutement massif en CDD durant l’année 2018. Ainsi, « il y a eu 5096 (!!!) CDD signés (durée de 1 jour à 6 mois). Ce dernier indicateur est en hausse par rapport à 2017. » Concernant l’emploi des journalistes en général à Radio France, le syndicat a aussi précisé que l’entreprise « comptait 782 journalistes en CDI en 2018 (temps plein et temps partiel) et 100 journalistes en CDD », soit 11 % d’entre eux. Toujours en 2018, les femmes étaient moins nombreuses à bénéficier d’un CDI que les hommes au sein de Radio France.

Le Monde est financé par la fondation Gates – D’après une enquête de Mediapart, la totalité des frais de fonctionnement du supplément Afrique du Monde, soit 1,9 million d’euros, est financé directement par la Fondation Bill et Melinda Gates. Une excellente idée du « quotidien de référence » pour se donner les moyens d’enquêter sereinement sur les activités parfois douteuse de la Fondation en Afrique [5]

Après avoir accepté l’argent de Google, de Facebook et maintenant de la Fondation Gates, il est clair que l’indépendance tant vantée par du Monde se porte au mieux [6].

– Stéphane Courbit désormais à la tête d’un empire des « contenus » télés – Fin octobre, la société de production d’émissions télé Banijay (« Fort Boyard », « L’île de la tentation », Cyril Hanouna…) a racheté un de ses concurrents, EndemolShine (« Masterchef », Big Brother, « Money Drop »…). D’après Libération, cette opération financière « donne naissance au premier acteur planétaire dans le secteur du “flux”, qui désigne les émissions de jeux, de magazines et de divertissements. Un géant d’environ trois milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, détenant 200 entreprises dans 23 territoires, après une transaction estimée à deux milliards d’euros. » À la tête de ce nouvel empire, l’homme d’affaires français Stéphane Courbit. Condamné en 2015 pour abus de faiblesse dans l’affaire Bettencourt, Stéphane Courbit a su s’entourer d’autres amateurs de la justice française. En effet, toujours d’après Libération, deux milliardaires français sont de la partie : Vincent Bolloré (condamné en mai 2019 pour poursuites abusives contre un journaliste [7]) et Marc Ladreit de Lacharrière (condamné pour l’emploi fictif accordé à Penelope Fillon entre 2012 et 2014). Champagne !

– Le propriétaire de Paris Normandie candidat LREM – D’après Le Monde, le propriétaire de Paris Normandie, Jean-Louis Level, « a reçu le soutien de La République en marche (LRM) pour les élections municipales de mars prochain à Rouen ». Le directeur général du journal, Frédérick Cassegrain, a dénoncé un « mélange des genres ». Résultat : il « a été évincé du journal ». Vive l’indépendance des médias !

Du côté des publications sur les médias

Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu’il s’agisse de bonnes et de moins bonnes lectures.

– Allix (Stéphane), Entre ombre et lumière. Itinéraire d’un reporter, Flammarion, septembre 2019, 320 p., 24,90 euros.

– Chazal (Claire), Puisque tout passe. Fragments de vie, LGF, octobre 2019, 216 p., 7,40 euros.

– Lafarge (Géraud), Les diplômés du journalisme. Sociologie générale de destins singuliers, PUR, 2019, 288 p., 30 euros.

– Lafont (Benoît), Médias et médiatisation. Analyser les médias imprimés, audiovisuels, numériques, PUG, octobre 2019, 20,50 euros.
– Le Diberder (Alain), La nouvelle économie de l’audiovisuel, La Découverte, septembre 2019, 128 p., 10 euros.

– Monde(s), Mondialisation de l’information. La révolution médiatique du XIXe siècle, n°16, octobre 2019, 25 euros.

– Novel (Sophie), Les médias, le monde et nous, Actes sud, octobre 2019, 400 p., 23 euros.

– Primois-Bizot (Mariel), Signé Branco ! Comment Crépuscule est devenu un symbole de résistance, Au Diable Vauvert, octobre 2019, 126 p., 9 euros.

– Riss, Une minute quarante-neuf secondes, Actes sud, octobre 2019, 311 p., 21 euros.

– Seck (Sagar), Machiavel et la communication politique, L’Harmattan, octobre 2019, 296 p., 31 euros.

Jérémie Fabre, et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed


Article publié le 08 Nov 2019 sur Acrimed.org