Juillet 16, 2021
Par ACRIMED
317 visites


Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres

– Malaise sarkozyste à Paris Match « Ce n’est pas la première fois que nous sommes troublés par le parti-pris de notre journal concernant Nicolas Sarkozy. » C’est par ces mots adressés à la direction (publiés par Les Jours, 18/06) que la société des journalistes de Paris Match et les syndicats SNME-CFDT, CGT, SNJ et FO ont fait part de leur malaise. En cause notamment : l’article paru le 12 novembre 2020, dans lequel Paris Match affirmait avoir « retrouvé » Ziad Takieddine au Liban et mettait en scène la rétractation de ce dernier dans l’affaire des financements libyens de la campagne Sarkozy en 2007 : une « version […] qui épargne cette fois-ci Nicolas Sarkozy ».





<!–

Mais sept mois plus tard, l’organisation de cette interview soulève bien des problèmes : comme le rapporte Mediapart (24/06), « la justice a désormais une autre lecture des événements, qualifiés par deux juges d’instruction parisiens […] de “subornation de témoin” et “association de malfaiteurs”. » Alors que Michèle Marchand et Noël Dubus ont été mis en examen sur ces motifs, Mediapart évoque « une opération intéressée, confinant à la manipulation médiatique dans le but de tromper la justice en pesant sur son cours. Avec un bénéficiaire en bout de chaîne : Nicolas Sarkozy. » C’est donc là « la goutte d’eau » pour la rédaction et l’intersyndicale de Paris Match. Dans le communiqué précédemment cité, elles déplorent que « [la] direction [n’ait] pas jugé bon de s’expliquer sur cet épisode » et surtout, critiquent la couverture qui en a été faite par l’hebdomadaire, en particulier « le passage sous silence de la mise en examen de “Mimi” Marchand ». Plus largement, elles dénoncent un parti-pris clair (et de longue date) en faveur de l’ancien président de la République : « Hormis un édito [favorable à Nicolas Sarkozy] et une interview de l’ancien Président de la République, pas une ligne sur les affaires judiciaires le mettant en cause n’a été publiée. » Partant, les journalistes regrettent que le journal devienne « un organe utilisé à des fins partisanes ou personnelles. »

« Crise éditoriale et sociale » dans la presse Lagardère – « Un directeur, deux rédactions et un même chaos. » C’est ainsi que Mediapart (26/06) débute une longue enquête sur le management d’Hervé Gattegno au sein du JDD et de Paris Match. Une crise qui s’est intensifiée avec « l’affaire Takieddine » (cf. ci-dessus) et qui « éclate en pleine réorganisation de la filiale Lagardère News, et alors que les équipes d’un autre média du groupe, la radio Europe 1, ont mené une grève contre le management autoritaire et la reprise en main de la rédaction par Vincent Bolloré. » Retraçant la promotion d’Hervé Gattegno par Arnaud Lagardère à la tête de Paris Match (2019) – qui cumule ainsi avec la direction du JDD (depuis 2016) – Mediapart détaille plusieurs exemples ayant, au fil des années, nourri la « crise éditoriale ». Des controverses de fond, auxquelles s’ajoute, selon une élue du CSE, « la brutalité managériale quotidienne ». Rappelant que deux enquêtes internes sont en cours sur la situation des salariés [2], Mediapart interviewe plusieurs d’entre eux. « [Hervé Gattegno] n’a fait que confirmer le positionnement d’une sorte d’oligarchie au sein du journal, en constituant une garde rapprochée de quelques personnes » témoignera notamment une journaliste. À Paris Match spécifiquement, les journalistes font état (dans le texte précédemment cité) de 24 départs de « collaborateurs » depuis l’arrivée d’Hervé Gattegno, « priés, avec plus ou moins d’égards, de quitter l’entreprise ». Ils s’alarment en outre d’ « un climat délétère et destructeur (burn-out, arrêts de travail, appels de détresse, pensées suicidaires, intimidation d’élus…) ».

– Mouvements sociaux à Europe 1 – Contre la prise de pouvoir de Bolloré, la rédaction d’Europe 1 se mobilise. Rappel des faits : « Même si en coulisses, c’est bien Vivendi [dont le groupe Bolloré est le 1er actionnaire] qui tire les ficelles alors qu’une orientation plus à droite de la radio est en vue » relate Le Monde (17/06). Pour preuve, l’arrivée de plusieurs journalistes/chroniqueurs dans la future grille d’Europe 1, tous et toutes venus directement de CNews (groupe Canal, lui-même filiale du groupe Vivendi). En clair, des personnalités à la botte de Vincent Bolloré. « La future grille témoigne de liens tissés avec CNews. À commencer par l’arrivée potentielle de Dimitri Pavlenko à la matinale. À 41 ans, le journaliste fait partie des chroniqueurs réguliers de Face à l’info, l’émission à laquelle participe Eric Zemmour, le polémiste-phare de Bolloré. » Mais également « la montée en puissance de Sonia Mabrouk » qui animera « Le Grand Rendez-vous » du dimanche. Le Figaro (21/06) annonce quant à lui que Laurence Ferrari animera une tranche d’information commune à CNews et Europe 1, et que Louis de Raguenel occupera la tête du service politique (après en avoir été « seulement » adjoint à la suite de protestations de journalistes en septembre 2020). Arrêt sur images (9/07) complète le tableau des « transfuges » de CNews débarqués sur Europe 1 : Romain Desarbres à midi, Thomas Lequertier à la mi-journée le week-end, mais également Mouloud Achour et Lorie Cholewa venus de Canal+.

C’est dans ce contexte, alourdi par la mise à pied d’un journaliste d’Europe 1 pour un conflit avec la RH et la démission d’une humoriste de la station pour crime de lèse-Zemmour, que la rédaction se mobilise. Une partie des journalistes s’est mise cinq jours en grève. Le mouvement s’est arrêté quand la rédaction a obtenu la garantie d’obtenir une « clause de conscience », c’est-à-dire de pouvoir partir avec une indemnité si le ou la journaliste n’est plus en accord avec la ligne éditoriale. Rien n’est moins sûr, pourtant : une rupture conventionnelle collective a été proposée à la rédaction, selon Les Jours (8/06), dont nous recommandons toute la série journalistique sur ce dossier, intitulée « L’héritier ». Le 8 juillet, l’AFP affirmait que ce plan de départ avait recueilli 77 demandes.

– Bolloré à nouveau condamné pour procès-bâillon – Vincent Bolloré est un habitué : dès qu’un article ou une vidéo lui pose problème, il porte plainte. Le but : même s’il perd, faire taire les auteurs et autrices à cause des frais de justice et du temps perdu. Simplement, Bolloré est parfois pris à son propre piège. Ainsi, le milliardaire français a-t-il été condamné à de multiples reprises pour procédure abusive. Récemment, comme l’explique l’AFP (22/06), « Bolloré avait porté plainte contre Benoît Collombat et Florence Sultan, ancienne directrice des éditions Calmann-Lévy, pour un passage de l’ouvrage collectif Informer n’est pas un délit. M. Collombat y décrivait les poursuites engagées par le groupe pour des extraits d’un long reportage diffusé en 2009 sur France Inter et intitulé “Cameroun, l’empire noir de Vincent Bolloré”. Ces poursuites avaient abouti à une condamnation de la radio et de son journaliste en 2010, pour diffamation. Dans la procédure contre le livre, cette fois, le tribunal correctionnel de Paris avait relaxé en 2019 le journaliste et l’éditrice, condamnant le groupe pour procédure abusive. » Mais de telles condamnations n’arrêtent pas Bolloré, qui continue de harceler la presse : « Le groupe Bolloré avait ensuite formé un pourvoi en cassation et la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire a annulé cette dernière décision et ordonné un nouveau procès à la cour d’appel de Paris, autrement composée. La Cour de cassation a estimé que la cour d’appel n’avait pas étudié toutes les “allégations” ou “imputations” potentiellement diffamatoires contenues dans les propos poursuivis par Bolloré. »

– Grève à L’Yonne républicaine Mouvement social dans le journal L’Yonne républicaine. Dans un communiqué (30/06), le SNJ relaie la position de la rédaction, qui « dénonce dans sa grande majorité le projet de la direction visant à remettre en cause l’ensemble des accords et des usages portant sur la rémunération et le temps de travail des journalistes, employés, ouvriers et cadres du groupe Centre France. » Un projet qui s’inscrit dans un contexte d’ores et déjà défavorable pour les salariés du journal : « Ces dernières années, la rédaction a vu ses effectifs diminuer (passant de 45 à 36 journalistes en 10 ans). La charge de travail au quotidien est lourde : souvent dix heures de travail minimum par jour. »

Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

– Arnaud Lagardère perd définitivement le contrôle de son groupe – C’est donc la fin d’un bras de fer qui dure depuis l’arrivée fracassante de Vincent Bolloré au capital du groupe Lagardère en avril 2020. Fin juin, Arnaud Lagardère, l’héritier du groupe médiatique légué par son père, a dû se résoudre lors de l’assemblée générale des actionnaires à laisser son groupe passer du statut de commandite (où il concentrait le pouvoir avec seulement 7 % du capital), à celui de société anonyme. Arnaud Lagardère perd ainsi définitivement le contrôle de son groupe, au profit de Vincent Bolloré (premier actionnaire du groupe avec 27 % du capital). D’après Le Monde (30/06), viennent ensuite le fonds financier américain Amber (18 %) et Arnaud Lagardère lui-même, dont l’opération a abouti au doublement de ses parts du capital (14 % aujourd’hui). Les deux derniers actionnaires importants restent un fonds d’investissement contrôlé par l’émirat du Qatar (12 %), puis la première fortune de France, Bernard Arnault (7 %).

– CNews mis en difficulté par le CSA et le Conseil d’État – Si les audiences montent grâce à Éric Zemmour, les saillies racistes du polémiste d’extrême droite commencent à coûter cher à la chaîne. D’après Le Monde (18/06), le Conseil d’État a confirmé l’amende de 10 000 euros que Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) avait infligé à CNews pour un discours raciste et haineux d’Éric Zemmour non modéré par la chaîne. Si le montant de l’amende prête à sourire, la nouvelle a de quoi inquiéter CNews, car une amende similaire lui a été infligée par le CSA pour un autre discours de Zemmour, mais cette fois d’un montant de 200 000 euros (France Info, 5/06). Cerise sur le gâteau : la CSA a mis en demeure CNews pour manquement à ses obligations en matière de pluralisme politique. En effet, la chaîne d’info en continu n’avait pas déclaré le temps de parole du candidat étiqueté RN aux élections régionales (et ancien présentateur de LCI) Philippe Ballard, alors que celui-ci a été invité pas moins de neuf fois pour un total d’une heure d’antenne. CNews, qui n’avait déclaré que 7 minutes d’antenne pour le RN, a cependant su s’adapter : d’après Les Jours (19/07), la chaîne d’info a pu continuer à débiter ses discours d’extrême droite « en recevant des invités d’extrême droite mais non encartés. » À part courir derrière les amendes, que fait (encore) le CSA ?

– Alain Weill quitte Altice – L’homme d’affaire Alain Weill a annoncé son départ du groupe fin juin. Après avoir lancé le groupe NextRadioTV (BFM-TV, RMC…) et l’avoir vendu au milliardaire Patrick Drahi (Altice), il était devenu président directeur général d’Altice France, président directeur général de SFR et président d’Altice Média. Alain Weill conserve sa part majoritaire dans l’hebdomadaire L’Express, où il pourra continuer à licencier ses journalistes en toute quiétude [3].

– Canal+ condamné à payer 3,48 millions d’euros à Maïtena Biraben – Le 24 juin, l’AFP rapporte que la cour d’appel de Versailles a condamné Canal+ en appel à verser 3,48 millions d’euros à la journaliste Maïtena Biraben pour licenciement sans cause réelle ni sérieuse. L’affaire fait suite au licenciement pour faute grave de la journaliste pendant l’été 2016, peu de temps après la reprise en main brutale de Canal+ par Vincent Bolloré. Si la somme obtenue par Maïtena Biraben laisse songeur, il s’agit en revanche d’une preuve supplémentaire du caractère arbitraire et violent du management à la sauce Bolloré.

Du côté des publications sur les médias

Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu’il s’agisse de bonnes ou de moins bonnes lectures.

– Bousquet (Franck) et Amiel (Pauline), La presse quotidienne régionale, La Découverte, juin 2021, 128 p., 10 euros.

– Cusnir (Camelia), Pélissier (Nicolas) et Rieffel (Rémy), Intellectuels et médias à l’ère numérique, L’Harmattan, juin 2021, 258 p., 26 euros.

– Desrumaux (Clément) et Nollet (Jérémie), Un capital médiatique ? Usages et légitimation de la médiatisation en politique, PUR, juin 2021, 204 p., 24 euros.

– Douek (Simone), L’acte radiophonique. Une esthétique du documentaire, Creaphis, juin 2021, 251 p., 12 euros.

– Duprat (Jean-Antoine), Fake news 2.1 : mode d’emploi, Esprit du temps, juin 2021, 256 p., 20 euros.

– Faillet (Caroline), Décoder l’info. Comment décrypter les fake news ?, Bréal, juin 2021, 167 p., 12 euros.

– Lejeune (Michel), La singulière fabrique des sondages d’opinion, L’Harmattan, juin 2021, 168 p., 19 euros.

– Minne (Olivier), Speakerines. Une histoire de femmes à la télévision, Le Rocher, juin 2021, 416 p., 7,90 euros.

– Tassi (Philippe), Les médias et leurs fonctions. Du Paléolithique au numérique, Ems management et sociétés, juin 2021, 312 p., 25 euros.

Jérémie Fabre, et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed




Source: Acrimed.org