Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres

Nicole Belloubet veut s’attaquer à la loi de 1881 – Un projet de plus pour restreindre la liberté de la presse. « La ministre de la justice veut lancer une réflexion sur la sortie de la loi sur la liberté de la presse des infractions liées aux “propos haineux” sur internet, qui pourraient ainsi par exemple être jugées en comparution immédiate » écrit Mediapart. Concrètement, l’idée serait de « sortir l’injure et la diffamation de la loi de 1881 sur la liberté de la presse pour l’inscrire dans le droit pénal commun ». Un tel changement « permettrait, notamment, de faciliter les perquisitions ou encore les comparutions immédiates. » Y compris contre les journalistes, donc. En réaction, de nombreux syndicats, associations professionnelles et sociétés de journalistes représentant la plupart des grandes rédactions françaises ont publié une tribune commune dénonçant « l’entrave à la liberté d’informer que constituerait une telle réforme ». Nicole Belloubet a quant à elle précisé que la modification n’était pas encore à l’ordre du jour évoquant néanmoins « une question qui est posée ».

La confiance dans les médias s’effondre en France, selon un sondageDans son rapport annuel, le think tank Reuters Institute indique que seulement 24 % des Français sondés déclarent avoir confiance dans les médias. Un chiffre extrêmement faible, et de surcroît en forte baisse par rapport à l’année dernière (35 % de sondés confiants dans les médias français). D’après Sud Ouest, « Des 38 pays étudiés (24 pays européens, six pays d’Amérique, six d’Asie, un d’Océanie et un d’Afrique), seule la Corée du Sud fait pire avec 22% des interrogés qui disent faire croire les médias. » Autre enseignement intéressant : « la chaîne BFM TV connaît le paradoxe d’être à la fois le deuxième canal d’information le plus consulté (43%, derrière TF1 à 44%) et celui détenant la cote de confiance la plus basse (4,94). » Reuters Institute attribue entre autre cette baisse de confiance au mouvement des gilets jaunes, dont la couverture médiatique a en effet été des plus critiquables [2]

Sexisme et harcèlement sexuel : sanctions à Télérama, au Figaro, à RMC et France Info – Depuis la 1ère enquête de Libération sur la « Ligue du LOL », ce groupe de journalistes et communicants qui harcelaient des femmes et hommes en ligne, plusieurs enquêtes ont été ouvertes dans différentes rédactions [3]. Ces enquêtes arrivent, pour certaines, à leur terme : plusieurs journalistes ont été sanctionnés durant ce mois de juin. C’est le cas de Guillaume Tabard, rédacteur en chef au Figaro : selon Libération, « la direction du Figaro a sanctionné d’un avertissement Guillaume Tabard, l’un des plus hauts responsables du journal, alors que celui-ci est accusé depuis plusieurs mois d’agression et de harcèlement sexuels par une journaliste du même titre. » À France info, deux journalistes ont été licenciés pour avoir « permis et entretenu une ambiance sexiste au sein de la rédaction », selon un autre article de Libération. À RMC sport, la sanction ne fait pas suite à une enquête post « Ligue du LOL » mais correspond à la nouvelle vigilance que s’imposent les rédactions en matière de sexisme. Selon L’Express, « le journaliste Daniel Riolo et l’ancien footballeur Jérôme Rothen ont été suspendus [du 9 juin] jusqu’au dimanche 16 juin inclus par RMC après leur dérapage sur l’affaire Neymar : (…) les deux hommes avaient tenu des commentaires sexistes sur la jeune femme qui accuse Neymar de viol. » Une vigilance très relative pour RMC sport puisque, malgré les déclarations tonitruantes du directeur général de la chaîne, Laurent Eichinger (« nous condamnons fortement les propos tenus à l’antenne par Jérôme Rothen et Daniel Riolo. Ils sont inacceptables »), Daniel Riolo et Jérôme Rothen ont été réintégrés à l’antenne le 17 juin. Enfin, à Télérama, deux journalistes ont été licenciés pour « agissements sexistes et de harcèlement sexuel et, dans un cas, également de harcèlement moral » selon Mediapart

Nouvelles violences policières contre un journaliste – Le 11 juin 2019, « alors qu’il couvrait une manifestation de sans-papiers, notre journaliste Taha Bouhafs a été arrêté et placé en garde à vue au commissariat d’Alfortville », a rapporté le site Là-bas si j’y suis. Le reporter a témoigné avoir subi des violences physiques de la part des policiers, violences qui ont engendré 10 jours d’incapacité totale de travail et trois semaines d’arrêt. Le lendemain, le journaliste a reçu « une convocation au tribunal de Créteil pour être jugé le 25 février 2020 pour “outrage et rébellion sur une personne dépositaire de l’autorité publique” » selon la société des journalistes de Mediapart. Cette même société des journalistes, ainsi que celles de l’AFP, d’Arte, de BFM-TV, de Courrier international, des Échos, de L’Express, de France Culture, de France Info, de France 24, de L’Humanité, du Journal du dimanche, de Libération, du Média, du Monde, de l’Obs, de Paris Match, de Reporterre, de Sud Ouest, de Télérama, de TV5 Monde et des Jours, ont exprimé leur « solidarité avec le journaliste Taha Bouhafs. » En revanche, certaines rédactions ont critiqué Taha Bouhafs en mobilisant un argument déjà employé lors de l’arrestation de Gaspard Glanz [4] : Taha Bouhafs ne serait pas vraiment journaliste… parce que militant. Un argument douteux et très dangereux. C’est le cas par exemple du journal Le Monde, qui a publié un article intitulé : « le journaliste militant Taha Bouhafs poursuivi pour “outrage”, son téléphone mis sous scellé ». Arrêt sur images a montré par ailleurs qu’« aucun journal n’a publié d’éditorial courroucé [suite aux violences subies par le journaliste Taha Bouhafs], comme l’avait par exemple fait Le Monde lors de la convocation de sa journaliste Ariane Chemin à la DGSI. » Un traitement inégal d’autant plus ahurissant que, comme Politis le souligne, Le Monde avait, en novembre 2018, « mis en ligne un article consacré à l’annonce que Bernard Guetta, ex-chroniqueur eurolâtre à France Inter, figurerait sans doute sur la liste du parti macroniste aux élections européennes – et qui était sobrement titré : “Le journaliste Bernard Guetta candidat LREM aux élections européennes ?” »

Duhamel et Fogiel rejoignent BFM-TV – Deux caciques médiatiques arrivent à BFM-TV : Marc-Olivier Fogiel et Alain Duhamel. Le premier va devenir le directeur général de la chaîne d’information en continu. Marc-Olivier Fogiel souhaite « élargir les sujets en étant moins systématiquement politique » mais, qu’on se rassure, n’a pas « l’idée de faire une révolution. » Alain Duhamel, lui, « participera chaque soir à une émission de débat sur BFMTV (…) durant le rendez-vous de Ruth Elkrief (…). » Histoire d’ajouter un peu de commentaire aux commentaires.

La journaliste Isabelle Saporta, compagne de Yannick Jadot, démissionne de RTL – Dimanche 26 mai au soir, à l’issue des élections européennes, Isabelle Saporta, journaliste à RTL, apparaît aux côtés de Yannick Jadot. En tant que journaliste ? Non, en tant que compagne de la tête de liste EELV. Jusqu’ici, le public ignorait cette relation. À la suite de la révélation de sa relation avec M. Jadot, et malgré « l’étanchéité totale entre [sa] relation avec Yannick Jadot et [son] travail de journaliste », Mme Saporta a décidé de démissionner de RTL.

Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

Coupes budgétaires et grève à Radio France – À nouveau, Radio France va devoir faire avec (beaucoup) moins d’argent. Poursuivant l’œuvre des gouvernements précédents, le gouvernement actuel considère l’audiovisuel public comme une dépense accessoire. À cet égard, 22 millions d’euros d’économies avaient déjà été demandées à Radio France d’ici 2022. Ce n’était manifestement pas assez pour Sibyle Veil, présidente-directrice générale de Radio France. Mme Veil a ainsi présenté aux salariés de Radio France, selon 20 Minutes, « un plan d’économies de 60 millions d’euros, sur un budget total d’environ 650 millions d’euros. » Toujours selon 20 Minutes, ce nouveau programme d’austérité est justifié par les « 20 millions d’euros de baisse attendue des contributions de l’Etat, la [compensation des] 20 millions d’euros d’augmentation des charges (personnel, loyers, financement de la Radio numérique terrestre) et également [les] 20 millions d’investissement [prévus] dans le numérique. » Une austérité budgétaire qui pourrait se traduire, selon Le Monde, par « 270 à 390 suppressions de postes sur trois ans et ce alors que l’effectif total atteint 4 600 personnes. » Problème : selon Mediapart, « une expertise réalisée par le cabinet Tandem pour le compte du CSE central de Radio France sur la situation économique et financière de l’entreprise publique (…) vient contredire le propos public de Sibyle Veil et établit qu’elle procède à une dramatisation dans le but d’organiser une purge sociale, qu’en réalité rien ne justifie. » Réponse des salariés de Radio France : une grève le 18 juin qui, selon Le Monde a été « très suivie, avec un taux de participation de 41,6 %. » Une grève qui pourrait reprendre en septembre.

Matthieu Pigasse met son groupe de presse au pain sec – L’ambiance n’est pas à la fête dans les rédactions du groupe Les Nouvelles éditions indépendantes (LNEI). Après plusieurs années de difficultés économiques aux Inrocks, c’est Radio Nova qui a vu ses comptes passer dans le rouge cette année. Le banquier Matthieu Pigasse, propriétaire du groupe, a réagi en nommant l’ancien directeur de l’AFP Emmanuel Hoog à la tête du groupe [5]. D’après Le Canard enchaîné du 26 juin, Emmanuel Hoog semble s’exécuter avec zèle : « CDD qui valsent, CDI défilant pour signer une rupture conventionnelle, radios et journaux à la diète, festivals amputés, voir annulés… » Un changement de gestion brutal et court-termiste de Matthieu Pigasse qui n’est pas sans rappeler la vente surprise à un milliardaire tchèque de 49% de ses propres parts dans le Groupe Le Monde en septembre 2018 [6]. Il est permis de se demander combien de temps encore Matthieu Pigasse entend rester propriétaire de médias français.

Nice Matin disputé par Safa et NielDans notre actualité des médias de mars 2019, nous évoquions les rumeurs de rachat du quotidien Nice Matin par le milliardaire franco-libanais Iskandar Safa, déjà propriétaire de Valeurs actuelles. C’est finalement le milliardaire Xavier Niel, copropriétaire du Groupe Le Monde qui semble le mieux placé pour racheter 34 % du quotidien régional au groupe belge Nethys, ainsi que 11 % de La Provence. D’après Mediapart et Le Canard enchaîné du 3 juillet, ces tractations financières seraient en grande partie liées à l’approche des élections municipales à Nice et Marseille, qui voient s’opposer des candidats de droite pro ou anti parti présidentiel. Une affaire à suivre, mais à ranger d’ores et déjà au rayon « philanthropie désintéressée des propriétaires de presse »…

Poursuites-bâillons : Challenges gagne en appel – C’est probablement la fin d’un feuilleton qui dure depuis janvier 2018. Ce mois-là, la magazine économique Challenges avait été condamné à censurer une enquête sur les difficultés du groupe Conforama, sous astreinte de 10 000 euros par infraction [7]. Cet exemple révoltant de censure au nom du secret des affaires avait été dénoncé par les rédactions de nombreux médias, tels que l’AFP, TF1, France 2, France 3, BFM-TV, TV5 Monde, Le Monde, Le Figaro, Les Échos, Libération, L’Humanité, Le Point, Alternatives économiques, Ebdo, Mediapart ou encore Le Canard enchaîné. Début juin, Challenges a annoncé avoir gagné son procès en appel. D’après le jugement, « les difficultés économiques importantes d’un groupe tel que le sud-africain Steinhoff et ses répercussions sur un groupe tel que Conforama, qui se présente comme un acteur majeur de l’équipement de la maison en Europe et qui emploie 9 000 personnes, constituent sans conteste un sujet d’intérêt général », confirmant ce faisant le caractère légitime et d’intérêt général de l’enquête du magazine.

Riss ouvre (un peu) le capital de Charlie Hebdo – Riss et Eric Portheault, respectivement propriétaires de 66,7 et 33,3 % du magazine satirique Charlie Hebdo, vont ouvrir le capital du journal à trois salariés du journal : Yann Diener, Pierrick Juin et Gilles Raveaud. D’après France Info, cette ouverture sera toutefois très symbolique : « Les trois nouveaux actionnaires ne vont avoir qu’une seule action chacun (…). Une manière de se tourner vers l’avenir et d’élargir la direction comme l’avait promis Riss. Il n’y aucun enjeu financier : le statut de société solidaire de presse, adopté par Charlie Hebdo après les attentats, interdit de distribuer des dividendes. La manne financière, récoltée notamment au moment de la parution du numéro exceptionnel post-attaque de janvier 2015, est bloquée et sert uniquement au développement du journal. »

Du côté des publications sur les médias

Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu’il s’agisse de bonnes et de moins bonnes lectures.

– Frau-Meigs (Divina), Faut-il avoir peur des fake news ?, Documentation française, juin 2019, 216 p., 7,90 euros.

– Lecler (Romain), Une contre-mondialisation audiovisuelle, ou comment la France exporte la diversité culturelle, Presses universitaires Paris-Sorbonne, juin 2019, 300 p., 22 euros.

– Montevrin (Sophie), Le Piège. L’influence toxique des réseaux sociaux, Kiwi, juin 2019, 140 p., 16 euros.

– Orvild (Lafontaine), Autopsie de l’autorégulation de la presse haïtienne, L’Harmattan, juin 2019, 124 p., 14 euros.

Jérémie Fabre, et Benjamin Lagues, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed


Article publié le 16 Juil 2019 sur Acrimed.org