Octobre 19, 2021
Par ACRIMED
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Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

– Fusion TF1-M6 : le « super-privé » en consolidation – C’est dans « l’atonie générale » que fut accueillie, fin mai, l’annonce de fusion entre TF1 (Bouygues) et M6 (Bertelsmann) souligne Marie Bénilde dans Le Monde diplomatique (« Fusion TF1-M6, pour lutter contre Netflix ? », oct. 2021). La décision devrait être rendue par l’Autorité de la concurrence et le CSA avant l’été 2022. Mais la fusion semble en très « bonne » voie, si l’on en croit la bénédiction qu’ont d’ores et déjà formulée le président du CSA, la ministre de la Culture et la patronne de France Télévisions, Delphine Ernotte, qui réitérait son engouement lors du grand raout des dirigeants de médias « Médias en Seine » (France Info/Les Échos) le 12 octobre, au cours de la table ronde « TV gratuite : s’unir ou mourir ? ». Dans son article, Marie Bénilde explicitait déjà l’argumentation consensuelle à l’appui d’une telle fusion : qualifier TF1 et M6 de « nains », qu’il faudrait fortifier en vue de constituer un groupe audiovisuel fort, capable de « concurrencer » les grandes plateformes – dont Netflix – sur le plan publicitaire, sous peine de disparaître « inexorablement ». La journaliste poursuivait d’emblée : « Rappelons donc que les groupes TF1 et M6 totalisent à eux deux en 2020, année de crise sanitaire, 3,36 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 460 millions d’euros de profit. Ils réunissent 42 % des 44,3 millions de téléspectateurs quotidiens et les trois quarts des revenus de la publicité télévisée. » Voilà qui est clair. Mais les enjeux sont évidemment ailleurs, ainsi que les soulève Marie Bénilde :

En fusionnant deux entreprises de 3 700 et 2 000 employés, l’opération TF1-M6 ne cherche-t-elle pas plus prosaïquement à permettre à des actionnaires privés de réaliser des économies d’échelle (en réduisant les effectifs), et de mieux valoriser leurs parts sans rien perdre de leur capacité d’influence ?

« Pas d’inquiétude à avoir, le futur géant n’envisage pas d’harmoniser les grilles » rassure Le Parisien (12/10), qui déroule la communication des deux patrons en se souciant comme d’une guigne des répercussions… sur l’information. Par exemple, selon l’hypothèse de Marie Bénilde :

Placer les rédactions du groupe M6 (dont celle de RTL) avec celles de TF1 et LCI sous une direction unique de l’information permettra de dicter les prix des reportages auprès des agences extérieures et, bien sûr, de disposer de journalistes qui se tiennent sages. M. de Tavernost [le patron de M6] y veillera. « Je ne peux pas supporter qu’on dise du mal de nos clients », avait-il prévenu le 31 mai 2015 sur Canal Plus après avoir passé à la trappe, en 2012, une enquête de l’émission « Capital » sur Free Mobile et censuré, trois ans plus tôt, un reportage de « Zone interdite » sur l’hygiène chez McDonald’s, annonceur de M6.

En plus de signaler les intérêts que peut avoir le pouvoir macroniste à voir advenir cette fusion, Marie Bénilde conclut que « l’information » comme levier de pouvoir auprès du monde politique a encore de beaux jours devant elle. Et de clore (pour l’instant…) le beau paysage de cette contre-révolution :

La privatisation de l’audiovisuel français peut aboutir, trente-cinq ans plus tard, à ce que le téléspectateur doive choisir entre trois groupes : Bouygues, qui fit campagne pour M. Nicolas Sarkozy en 2007, avant de bénéficier de nombreux contrats, Altice (BFM TV, RMC et la chaîne pro-israélienne I24) et Bolloré, qui dépend de l’action de la France pour défendre ses intérêts en Afrique et qui censure les reportages qui lui déplaisent.

– Bolloré lance une OPA sur Lagardère – Tout se passe d’ailleurs comme sur des roulettes pour le médiavore Bolloré, dont la rapacité peut compter sur le silence – et donc la complicité totale là encore… des pouvoirs publics. Il y eut, en mai, le rachat par Vivendi (Bolloré) du groupe Prisma Media (Capital, Femme actuelle, GEO, Télé Loisirs, Voici, etc.). Il y eut, en juin, le raid sur le groupe Lagardère, et sur Europe 1 en particulier : grève dans la station, fusion d’une partie de la grille avec celle de CNews, (dé)programmations opaques à l’insu des salariés, management au forceps, départ massif de journalistes au profit de nouveaux entrants qui officiaient pour beaucoup… sur CNews. « Une bénédiction d’avoir eu Vincent Bolloré », synthétise sans trembler Arnaud Lagardère dans le JDD (5/09). « On était la seule grande radio qui n’était pas proche d’une chaîne d’info » poursuit-il avant d’oser : désormais, « [la ligne est] plus sérieuse. […] On est plus posé, plus analyste, plus dans l’info. » Spectaculaire. Puis il y eut encore, en septembre, l’OPA (offre publique d’achat) de Vivendi sur le groupe Lagardère, via le rachat des parts d’Amber Capital. En cas de réussite, cette opération propulserait Bolloré seul à la tête du groupe, possédant les boutiques Relay, les titres Paris Match et le JDD, mais également un pan entier de l’édition. Alors que Vivendi contrôle déjà Editis (La Découverte, Plon, Nathan, Robert Laffon, etc.), Hachette Livre tomberait dans l’escarcelle de Bolloré (Hachette, Grasset, Fayard, Larousse, Brown and Company, etc.). Cerise sur le gâteau : « l’introduction en Bourse, [mi-septembre] sur la place d’Amsterdam […] de la filiale Universal Music Group (UMG) » du groupe Vivendi (Alternatives Économiques, 21/09)

– Daniel Kretinsky, un début d’empire – La rentrée est très chargée aussi pour l’ambitieux milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, propriétaire de Marianne, Elle, Public, et d’une partie du Groupe Le Monde. D’après Les Échos, Kretinsky a augmenté sa part au capital du groupe TF1, à hauteur de 5 % (1% en 2019). « Contacté par Les Échos, Daniel Kretinsky justifie cette prise de participation par sa “confiance dans l’économie française et ses perspectives”. “TF1 est une société dans laquelle nous croyons en raison de sa solidité. Nous croyons également à la fusion avec M6 à laquelle nous sommes très favorables” » affirme le « candidat malheureux au rachat de M6 au printemps. » Une montée plus importante au capital de TF1 ne serait d’ailleurs pas à exclure : au vu de ce que nous exposions plus haut, le business pourrait en effet s’avérer bien juteux…

Et Kretinsky semble être de tous les « combats de la raison » : en novembre, c’est avec ce mot d’ordre qu’il lancera le « newsmagazine » Franc-tireur. Têtes d’affiches ? Le très macroniste Christophe Barbier, Caroline Fourest en « conseillère éditoriale », Raphaël Enthoven « plutôt Le Pen » que Mélenchon, Brice Couturier et bien d’autres « combattants de la raison »… Nous le disions dans un précédent article : « Il est vrai qu’en cette rentrée, le paysage médiatique manquait cruellement d’éditos, si possible réactionnaires. Avec ces vieux-nouveaux-mêmes « francs-tireurs » […] omniprésents partout sur le PAF, la balance promet d’être rééquilibrée… Que vive le pluralisme : courage, fuyez ! »

Intéressante nouvelle, enfin, venue du même groupe : chez Marianne, les salariés ont voté une motion de défiance visant la direction. D’après Libération, « au cœur des revendications, la non-titularisation d’une journaliste dont le CDD se termine fin septembre. 22 salariés ont voté en faveur de cette motion de défiance, sur une trentaine de présents. Principalement visée par le texte, la directrice de la rédaction, Natacha Polony. Celle-ci n’aurait avancé “aucune solution appropriée” à cette partie de la rédaction qui soutient depuis plusieurs semaines cette journaliste présente depuis trois ans à Marianne, après deux ans d’apprentissage et un an de CDD. »

– Au Parisien, le bilan de Bernard Arnault est catastrophique – D’après la Lettre A, le « déficit [de 2020 est] le plus important affiché par Le Parisien-Aujourd’hui en France depuis son rachat, fin 2015, par le groupe dirigé par Bernard Arnault. » Et depuis l’arrivée du milliardaire, le bilan est désastreux : « La diffusion payée du Parisien en France a reculé de 14 %, à 177 000 exemplaires en juin, tandis que son nombre d’abonnés papier a chuté de 19,5 % pour s’établir à 71 300 en juin. Manne historique du quotidien, les ventes en kiosques continuent, elles aussi, de régresser. » Au contraire des aides à la presse qu’il perçoit, puisqu’en 2019, « Bernard Arnault et son groupe LVMH [ont décroché] la timbale ».

– Droits voisins : Le Monde a signé un accord avec Facebook – Depuis l’adoption par la France des droits voisins, censés obliger les grandes entreprises du numérique à rémunérer la presse, c’est la valse des négociations tous azimuts. Dernière épisode en date, relaté par l’AFP : « Le groupe Le Monde a signé en août un accord avec Facebook, incluant la rémunération des droits voisins » mais également… « la publication de contenus sur Facebook News, la plateforme d’actualités du réseau social », « un fil d’actualité lancé fin 2019 aux États-Unis, disponible depuis cette année au Royaume-Uni et en Allemagne, mais pas encore en France. » Aux dires du président du directoire, Louis Dreyfus, ce dernier volet impliquera donc « la mise en avant de nos contenus » sur la plateforme. « La “somme globale” en jeu » n’a pas été précisée, affirme l’AFP. C’est ainsi que les dominants de la presse s’organisent tranquillement avec les dominants du numérique : sortir individuellement son épingle du jeu, tout en veillant sagement, comme l’a rapporté l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) à l’AFP, « à travailler à une solution pour soutenir les éditeurs qui soit bénéfique aux différentes parties prenantes »…

Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres

– Les « journalistes » auxiliaires des marchés financiers à la peine ! – Selon Les Échos (18/09), « une décision de la cour d’appel de Paris et des conclusions de l’avocat général de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) se sont accordées sur le point suivant : les journalistes, dans l’exercice de leur métier (informer) doivent veiller à ne pas perturber le fonctionnement des marchés. » La formule impacte ! Mais de quels « journalistes » et de quelle « information » parle-t-on ? Le quotidien pointe deux affaires : d’une part, la condamnation d’un journaliste en charge de la lettre financière quotidienne du Daily Mail, auquel était reprochée la transmission d’« informations privilégiées à différents contacts financiers et sources, ainsi prévenus de la teneur de ses rapports avant leur publication dans sa lettre » et qui les ont utilisées en amont pour influer sur les marchés financiers ; d’autre part, l’agence Bloomberg, spécialisée dans l’information économique et financière, « condamnée fin 2019 par le juge de l’AMF [Autorité des marchés financiers] pour avoir relayé la teneur d’un faux communiqué de presse relatif à Vinci », soit une fake news. Deux affaires qui n’ont pas grand-chose à voir, mais qui posent néanmoins de réelles questions quant au statut de ces « journalistes », celui de l’information financière en général – que ces « journalistes » produisent à destination des milieux d’affaire et politiques – et sur les juridictions qui prennent en charge ces affaires [2]. Les deux décisions, soulignent Les Échos, entérinent le fait que « le journaliste est soumis aux règles relatives aux abus de marché », au même titre donc, qu’un acteur plein et entier du milieu financier. Une orientation qui « inquiète » le quotidien économique, hissant le drapeau de la « liberté d’informer ». Certes… mais d’informer qui, et comment ?

– BHL au tapis, débouté contre Blast – En mai, Bernard-Henri Lévy portait plainte en diffamation contre Denis Robert, cofondateur du site d’informations Blast. En cause rappelle Le Monde (22/09) : l’article « Qatar Connection : les documents qui visent Carla Bruni Sarkozy, BHL et Laurent Platini » (29/04), « dans lequel le gouvernement qatari était soupçonné d’avoir émis, en 2011, un ordre de paiement de 9,1 millions d’euros à l’écrivain. » Au procès, qui s’est tenu le 16 juin au TGI de Paris, BHL réclamait par l’entremise de son avocat « 100 000 euros de dommages-intérêts, la suppression de l’article incriminé, et 3 000 euros d’astreinte par jour de retard dans l’exécution de la peine. » Débouté, il fait appel du jugement. Et Blast conclut (22/09) : « Pour Bernard Henry-Lévy et son avocat Me Alain Jacubowicz, la gifle est cuisante. […] Le premier est par ailleurs condamné à payer 3000 euros à Blast et à Denis Robert, pour les “frais irrépétibles qu’ils ont dû exposer pour la défense de leur intérêt” ».

– Le journal Valeurs actuelles condamné pour « injure publique en raison de l’origine » – L’affaire remonte à l’été 2020. Le Monde rembobine : « En août 2020, le magazine d’extrême droite – déjà condamné en 2015 pour “provocation à la haine raciale” – avait publié une série de textes de fiction, “Les couloirs du temps”. » L’un d’entre eux, intitulé « Danièle Obono l’Africaine », renvoyait la députée insoumise « dans l’Afrique subsaharienne du XVIIIe siècle, où les chefs de son village la vendaient à des esclavagistes arabes ; ceux-ci lui faisaient vivre les horreurs de la captivité. Elle était finalement sauvée par un missionnaire catholique qui la ramenait en France. En guise d’illustration, plusieurs dessins figuraient la députée […] avec des chaînes autour du cou. » La justice a alors décidé, en septembre 2021, de condamner « trois responsables de l’hebdomadaire […] pour “injure publique en raison de l’origine”. » Les arguments de la défense – et ceux de Philippe Val, qui était intervenu en soutien de Valeurs actuelles – ont tous été « balayés par le jugement », soulignant d’une part la gravité des « injures à caractère raciste » et d’autre part, l’absence totale de « “prise de distance” qui permettrait de caractériser [le texte] comme une forme d’humour ou de satire, “si tant est que l’on puisse considérer que le présent article relève de ce genre”. Le tribunal met d’ailleurs en doute son caractère fictionnel, “tant sont nombreuses les références du texte à la réalité” ».

– La chaîne C8 condamnée en appel à verser 5,15 millions d’euros à Thierry Ardisson – Le Monde rappelle les faits : « Thierry Ardisson avait lancé “Salut les Terriens !” sur Canal+ en 2006 avant de migrer sur C8 en 2016. L’émission avait été arrêtée en 2019, après le refus de l’animateur de fournir ses émissions pour deux fois moins cher. » C8 avait alors décidé d’arrêter l’émission de Thierry Ardisson, en ne respectant pas ses contrats avec le producteur. Morale de l’histoire : entre un propriétaire milliardaire et un producteur millionnaire, l’argent, ça circule !

– Ligue du LOL : Les Inrocks condamnés pour le licenciement d’un journaliste – Le journaliste David Doucet, licencié suite au scandale concernant la ligue du LOL, a gagné aux prud’hommes. Mediapart relève que « dans un jugement daté du 3 septembre 2021, un des journalistes, David Doucet, a obtenu gain de cause : son licenciement a été jugé “sans cause réelle et sérieuse“. Les Inrocks sont condamnés à verser plus de 40 000 euros d’indemnités et dommages et intérêts à leur ex-salarié. » Après la vague de témoignages, « ce groupe informel composé notamment de journalistes et accusé d’avoir diffusé des propos sexistes et ciblé des femmes, Les Inrocks ont été embarqués dans la tourmente : deux de leurs cadres, membres de ce groupe, ont été mis à pied puis licenciés […] », rappelle Mediapart.

Du côté des publications sur les médias

Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu’il s’agisse de bonnes ou de moins bonnes lectures.

– Beccarelli (Marine), Micros de nuit. Histoire de la radio nocturne en France, 1945-2012, PUR, septembre 2021, 462 p., 25 euros.

– Charon (Jean-Marie) et Pigeolat (Adénora), Hier journalistes. Ils ont quitté la profession, Entremises, septembre 2021, 7,95 euros.

– Cohen (Évelyne) et Roger (Olivier), Les politiques audiovisuelles en France de 1945 à nos jours, La Documentation française, septembre 2021, 744 p., 11,90 euros.

– Kaddour (Hédi), Inventer sa phrase, Victoires, septembre 2021, 126 p., 16 euros.

– Razavi (Emmanuel), Grands reporters. Confessions au coeur des conflits, Bold, septembre 2021, 17 euros.

– Rémond (Édith), L’interview. Savoir interroger et écouter pour mieux rendre compte, Victoires, septembre 2021, 92 p., 16 euros.

– Thérenty (Marie-Eve) et Venayre (Sylvain), Le monde à la une, Anamosa, septembre 2021, 368 p., 25 euros.

Jérémie Fabre, Benjamin Lagues et Pauline Perrenot, grâce au travail d’observation collective des adhérentes et adhérents d’Acrimed




Source: Acrimed.org