Juin 11, 2022
Par ACTA
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9 ans que notre camarade Clément Méric est mort sous les coups de militants d’extrême-droite.

9 ans qu’il a été assassiné parce qu’il était militant antifasciste, et ses combats sont toujours aussi actuels. 

D’abord parce que l’extrême-droite continue de tuer. On a vu à travers le monde des tueries de masse inspirées par la théorie raciste du grand remplacement. En France, on ne compte plus les attentats d’extrême droite déjoués par les services de renseignement. Au cours des derniers mois, des fascistes, proches des assassins de Clément, ont tué par deux fois.

Ces vocations ne sortent pas de nulle part. Non seulement l’extrême-droite est devenue une habituée des seconds tours de la présidentielle, mais ses succès électoraux se sont accompagnés d’une forme de normalisation de ses idées. On a vu ses thèses réactionnaires et racistes être discutées voire tout simplement reprises dans presque tous les médias. On a vu des politiciens de tous bords reprendre ses propositions, sur l’immigration, la déchéance de nationalité ou la police. On a vu se multiplier les lois sécuritaires et racistes, tandis qu’on stigmatisait les musulmans jusqu’au plus haut sommet de l’État.

Sous couvert de prendre au sérieux les questions « légitimes » posées par l’extrême-droite, un large spectre des politiciens et des organisations de ce pays ont mené des politiques ouvertement inspirées par elle, tout en la faisant apparaître comme une alternative crédible, tout juste plus radicale. 

C’est à un véritable tournant autoritaire que nous avons assisté sous les gouvernements de droite, de gauche et du centre, qui puise dans le répertoire colonial de l’État français. Il se traduit par les lois islamophobes, le massacre des migrants, les droits accordés aux policiers sur fond d’intensification inédite de la répression des mouvements sociaux, etc. Il accompagne un autre phénomène : l’accélération de la précarisation, liée aux offensives néolibérales, avec la loi travail, les ordonnances Macron, la casse des lycées et des facs, la réforme de l’assurance chômage et celle des retraites. 

Et ces deux phénomènes contribuent à produire quelque chose qui les excède : la menace fasciste ou la fascisation. C’est l’espèce de processus pervers, ambivalent, où l’État néolibéral autoritaire contribue à rendre possible le fascisme, en tentant de le faire apparaître comme seule alternative tout en menant des politiques ouvertement inspirées par lui. Ce qui ne cesse de renforcer les forces fascistes comme les vocations meurtrières. 

La vraie question pour les militants, ça devient celle du rythme. Parce que le rythme accéléré de l’autoritarisme et de la précarisation a eu une conséquence très précise. Par une forme d’étrange paradoxe, c’est à peu près l’ensemble des forces du mouvement social qui sortent affaiblies d’une séquence de luttes de haute intensité. La répression, les flics qui dispersent les blocus, pénètrent les universités, éborgnent et massacrent les cortèges, ça rend difficile de construire sur le moyen terme.

La précarité généralisée, la baisse des indemnités chômages, les boulots étudiants qui rapportent rien et épuisent, les licenciements, les statuts précaires, c’est pareil. Pour nous, un des principaux problèmes c’est d’arriver à consolider nos forces, d’un mouvement à l’autre, d’une lutte à l’autre, de faire que les rencontres perdurent. Donc de travailler à notre propre temporalité, à l’existence de notre propre rythme. 

Mais pour parvenir à notre propre rythme, il faut affronter des questions parfois déplaisantes. D’abord celle des institutions. On réduit souvent la question à l’État, ou aux élections, mais au fond c’est aussi celles des infrastructures, avec l’idée de refaire vivre le vieux mutualisme ouvrier, pour défaire partiellement la précarité, tant de nos vies que de nos organisations. Quel rapport doit-on avoir donc aux institutions et auxquelles ? 

La seconde c’est peut-être celle, qui se recoupe avec la précédente, du rapport entre organisations et mouvement social. En forçant un peu le trait, on pourrait dire que tout ce qui s’est fait d’intéressant depuis 2014 est venu de la rue. Mais pas de n’importe quelle rue. D’une rue qui ne se réduit pas aux organisations du mouvement ouvrier classique : ni dans sa composition ni dans ses pratiques. La rue depuis 2014 met à mal le vieux schéma militant qui fait que lorsqu’on parle de la rue on accorde la priorité aux organisations et à ses formes balisées : AG intersyndicales, manifestations de masse, bataille de l’opinion… 

On ne veut pas du tout dire qu’il faille s’en passer, mais il y a nécessité de discussion stratégique. À quoi on accorde sa priorité ? Au mouvement réel ou à la reproduction d’appareils ? Où est la conflictualité ? Uniquement dans certains secteurs traditionnels, ou aussi dans les ronds-points, chez les livreurs, dans toute la nouvelle disposition du capital. De qui faut-il apprendre ? Des militants professionnels ou des soulèvements récents ? Il ne faut pas se cacher : une très large partie des organisations du mouvement social n’a pas envie de tirer le bilan de la séquence qui s’achève. Il y a beaucoup de gens que ça arrange de faire comme si le cortège de tête n’était pas devenu une pratique obligatoire. Comme si Nuit debout n’avait pas eu lieu. Comme si, des émeutes de 2005 aux milliers de jeunes rassemblés devant le TGI de Paris à l’appel du comité Adama, en passant par les marches de la dignité, l’antiracisme politique n’avait pas enterré l’antiracisme moral. 

La troisième, pour ce qui nous concerne particulièrement, c’est la ligne à tenir concernant l’antifascisme. On soutient depuis longtemps que la lutte contre le fascisme ne se réduit pas à l’extrême droite. Bien sûr il faut tenir la rue face à leurs militants, notamment dans les facs où ils tentent de reprendre du terrain. Mais il faut aussi voir que ce sont les flics qui tuent le plus de noirs et d’arabes dans le pays. Que ce sont des gouvernements de droite, de gauche et du centre qui sont le fer de lance de l’accélération sécuritaire et raciste. Et que ce phénomène est précisément ce qui rend possible le pire. Qu’il faut donc tenir ensemble la lutte contre les fafs dans la rue et contre les tendances autoritaires et racistes de l’État français. 

Les grands moments antifascistes récents, c’est les marches de la dignité, la marche contre l’islamophobie ou le rassemblement devant le TGI pour Adama Traoré. C’est le mouvement lycéen contre l’expulsion de Leonarda et Khatchik. C’est depuis ce parcours de lutte, si on en tire un bilan lucide, nécessaire pour finir par l’emporter, que l’on pourra construire un autre monde. Et détruire celui, toujours plus irrespirable, que nous promettent les fascistes, le capital et l’État. C’est en construisant ce monde que l’on sera à la hauteur de la mémoire de Clément.

#ClémentVitDansNosLuttes

Texte lu par l’AFA-PB lors de la marche du 5 juin dernier




Source: Acta.zone