Retour sur la journée insurrectionnelle du 16 mars 2019, acte XVIII du mouvement des Gilets jaunes. Texte publié dans le n°15 d’Avis de Tempêtes.

Le type sourit aux photographes, lunettes de soleil vissées sur le nez et sommets enneigés en arrière-plan. Arrivé jeudi soir dans une station de ski des Hautes-Pyrénées, il a prévu d’y passer le week-end. Cet homme est président de la République. Il est venu fêter au calme la fin d’un Grand Débat censé remettre sur les rails institutionnels un mouvement de révolte qui dure depuis quatre mois. Samedi 16 mars en plein après-midi, ce même homme à présent grimaçant a pourtant été contraint d’écourter ses vacances de toute urgence. Un peu plus tôt, la maire du plus riche quartier de la capitale vient de réclamer, ivre de colère, qu’on puisse décréter l’état de siège afin de confier des fonctions de police à l’armée. Quelques heures plus tard, le Premier ministre blêmit presque en faisant valser des gros mots qui écorchent sa langue, de ceux qui fustigent pêle-mêle les actes « de casseurs, de pillards, d’incendiaires, de criminels ». Et même d’ « assassins » a tenu à rajouter sans sourciller son spécialiste du terrorisme d’État. C’est qu’en ce 18e samedi consécutif, le pouvoir s’est à nouveau fait surprendre : occupé à surprotéger son petit triangle de ministères, d’ambassades et du Palais présidentiel, il a dû céder du terrain face à une rage et une détermination qui ont saccagé la plus grande vitrine du pays. Et dans les grandes largeurs cette fois.

Samedi 16 mars, dès la fin de la matinée, il y en avait en effet pour tout le monde sur les Champs-Élysées. Les bijouteries de luxe Bulgari, Mauboussin et Swarovski ont été pillées une fois leurs lourdes protections arrachées, de même que la boutique Célio dont les vêtements ont été partagés à la volée, en plus de celles des cosmétiques Yves Rocher, des macarons Ladurée, du prêt-à-porter Tara Jarmon, Zara, H&M et Lacoste, d’électronique Samsung, de téléphonie Xiaomi et SFR, de chaussures Weston, du PSG, de maroquinerie Tumi et Longchamp, ou encore dans le désordre les boutiques Hugo Boss, Eric Bompard, Nespresso, Etam, Al Jazeera Perfumes, Arabian oud, Nike, Foot Locker, Léon de Bruxelles, Disney, Gaumont, MI Store et même le chocolatier Jeff de Bruges. Soit 110 commerces attaqués, dont 26 pillés, plus une centaine d’autres le long des manifs sauvages. Bien peu ont été épargnés lors de cette journée portes ouvertes sur les Champs, malgré les 256 manifestants gardés à vue et les blessés, une journée ensoleillée qui a su conjuguer d’autres disciplines olympiques non officielles, comme le lancer de pavé descellé ou l’incendie volontaire (notamment celui du restaurant Le Fouquet’s, d’un engin de chantier et de voitures, dont une de police devant le commissariat des Halles). Lorsque fringues et bijoux de luxe commencent à voleter joyeusement dans les airs aux cris de « révolution ! révolution ! » et que d’autres biens finissent dans les flammes ou en plusieurs morceaux, cela renvoie bien sûr au temps arraché à l’exploitation, à ce turbin qui broie jour après jour chairs et neurones contre quelques miettes. Mais le pillage conséquent de toutes ces marchandises qui nous emprisonnent touche également à une autre dimension, celle de son ultima ratio comme disait l’autre à propos des émeutes de Watts : il atteint la fonction même de la police, dont l’une des raisons d’être est justement d’obtenir que le produit du travail humain reste une marchandise dont la volonté magique est d’être payée.

Porté par une foule hétérogène, ce samedi parisien a donc marqué de façon éclatante une bonne vieille pratique émeutière qui ne manque pas non plus dans plusieurs autres villes (comme Toulouse, Bordeaux, ou Montpellier) depuis décembre : briser les vitrines qui nous narguent jour après jour, mais surtout tenter de passer derrière pour saisir l’occasion de s’emparer ou détruire ce qu’elles protègent. En y prêtant quelque attention, fracasser le miroir de la normalité et se retrouver de l’autre côté pourrait même se révéler plus surprenant encore. Car en plus du renversement provisoire de l’espace et du temps de la domination, c’est jusque la perspective qui pourrait s’en trouver chamboulée. Une fois rompu le charme de la vitrine, une fois le regard capable de se projeter au-delà de sa façade, pourquoi devrait-il en effet s’arrêter en si bon chemin ? La liberté et la rage ne seraient-elles pas aussi contagieuses que la passivité et la soumission ? L’imagination et la perspicacité ne sont-elles pas des qualités pour celles et ceux qui veulent aller plus loin encore ? Et dans ce cas, pourquoi le regard ne continuerait-il pas à vagabonder à sa guise, non seulement derrière les vitrines mais aussi dans toutes les autres directions, y compris en bas ou en haut, là où prolifèrent les flux de données et d’énergie qui les alimentent. Sous nos pieds ou peut-être au-dessus de nos têtes. Comme une manière de continuer à éliminer le problème, cette fois directement à la source. Même à quelques-uns, et chacun selon ses propres échéances.