La mobilisation ce samedi 2 mars pour l’acte XVI des Gilets Jaunes à Paris ayant été massive, il est impossible d’avoir une vue d’ensemble des événements qui se sont déroulés. Ce qui suit est donc un point de vue subjectif, à croiser avec d’autres témoignages.

La manifestation déclarée

Un peu avant 12h30, en haut des Champs-Élysée, des colonnes de CRS, de gendarmes mobiles et de baqueux sortent des rues perpendiculaires, au son de la Marche Impériale entonnée par plusieurs personnes, pour encadrer le rassemblement de Gilets Jaunes qui s’est formé et lancer le départ d’une manifestation déclarée de 12 kilomètres, qui nous fera parcourir les beaux quartiers de l’ouest parisien.

Acte XVI des Gilets Jaunes, un fragment
Parcours déclaré de la manifestation

Contrairement à ce que rapporte alors Le Monde, qui annonce que « quelques centaines de pesonnes forment un cortège clairsemé sur les Champs-Élysée », c’est au contraire une foule dense de plusieurs milliers de personnes qui occupe toute l’avenue depuis le rond-point des Champs-Élysée jusqu’à la place de l’Étoile.

Acte XVI des Gilets Jaunes, un fragment
Les « quelques centaines de personnes » descendant les Champs-Élysée.

Le dispositif répressif est identique à celui du samedi précédent : toute la tête de cortège est dans une sorte de nasse géante et mobile, avec interdiction d’en sortir sous peine d’être rappelé à l’ordre par un « Restez dans le cortège ! » vindicatif. Cela tourne souvent à l’absurde quand les flics décident que les manifestant·es doivent rester sur une ou deux files et ne pas aller sur les trottoirs ou les pistes cyclables, cette consigne n’étant plus respectée dès la fin des colonnes de gendarmes.

C’est là un des paradoxes auquel doit faire face la préfecture : en annonçant une participation ridiculement minorée, elle semble ne pas pouvoir engager un nombre adéquat de forces pour parfaire son dispositif sous peine de trahir leur mensonge hebdomadaire.

Néanmoins, ce n’est pas pour autant que nous avons été très offensifs. Le cortège se déroule dans le calme, malgré quelques tentatives de le faire dérailler :

  • Au bout de l’avenue Montaigne, alors que la progression de la manifestation est empêchée depuis plusieurs minutes, il est décidé de faire demi-tour pour retourner sur les Champs. Mais la police laisse de nouveau avancer et l’initiative est tuée dans l’œuf.
  • Quand le cortège doit quitter l’avenue de New York pour emprunter l’avenue Albert de Mun et rejoindre le Trocadéro, quelques groupes essayent de couper par les jardins. Plusieurs tirs de lacrymo plus tard, tout le monde est de retour sur le bitume.
  • Place du Trocadéro, certain·es tentent mollement de se diriger vers l’avenue Raymond Poincaré pour retourner à l’Arc de Triomphe. Une dizaine de gendarmes suffit à les dissuader, et plusieurs manifestant·es désapprouvent car « ce n’est pas ce qui est prévu ».

Voici le paradoxe auquel nous, nous faisons face : il n’y a sans doute jamais eu une proportion aussi importante de personnes équipées de masques, de casques, de lunettes de piscine dans une manifestation, et pourtant il n’y a quasiment aucune envie d’engager des actions plus offensives. Juxtaposées aux images des premiers actes, où des manifestant·es pas équipés n’hésitaient pas à aller au contact pour faire valoir leur droit à être entendus, le contraste est saisissant. Comme si les parcours déclarés anesthésiaient toute volonté de sortir de cette forme de soumission volontaire.

Nous nous engageons ensuite avenue Geroges Mandel puis avenue Henri-Martin, qui voient probablement leur première manifestation. Ces incursions dans les guettos de riches sont l’occasion d’être témoins de choses que nous n’imaginions même pas : les terre-pleins centraux des avenues transformés en parkings privés, remplis de voitures bien au chaud sous leurs couvertures, des gares RER transformées en restaurants de luxe… Comme un rappel que nos biens communs ne sont rien s’il n’y a personne pour les défendre de la prédation capitaliste.

La traversée du pont de Grenelle et la marche le long du quai André Citroën nous permettent de voir l’ampleur prise par la manifestation. Nous sommes plusieurs dizaines de milliers, et quand nous avons tourné rue de la Convention, des manifestant·es arrivaient encore de la rive droite. C’est de loin le cortège le plus fourni dont nous ayons été témoins depuis plusieurs mois, dépassant même en taille certains cortèges syndicaux des récentes mobilisations. Les 4000 participant·es annoncé·es par la préfecture le soir même ressemble à une blague (ou alors, dans leur stupidité, ils ont oublié un zéro).

Tout le long de la rue de la Convention, on sent que l’ambiance a bien changé depuis les premiers actes. Il n’y a plus de Marseillaise, les fachos ne se montrent plus, tout au plus y a-t-il quelques individu·es un peu louches, mais plus par ignorance que par conviction. De fait, les slogans les plus repris sont « Et la rue elle est à qui ? Elle est à nous ! », « Tout le monde déteste la police ! » et « Ah ah, anti, anticapitaliste ! ». En arrivant à Alésia, grâce à la persévérance de plusieurs camarades, une bonne partie du cortège a repris cette chanson :

Nous on est là,

Nous on est là !

Même si Macron ne veut pas,

Nous on est là !

Pour l’honneur des travailleurs,

Et pour un monde meilleur,

Même si Macron ne veut pas,

Nous on est là !

La manif sauvage

Au lieu de prendre l’avenue du Général Leclerc pour rejoindre Denfert-Rochereau et la fin de la manifestation, des camarades décident d’emprunter l’avenue de Maine, les flics débordés étant loin devant et n’empêchant plus de prendre d’autres chemins. Malgré les protestations de quelques manifestant·es qui nous informent que « c’est pas par là ! », un gros groupe de plusieurs centaines de personnes suit et descend l’avenue, dans l’idée de retourner sur les Champs-Élysée.

Acte XVI des Gilets Jaunes, un fragment
La zone des manifs sauvages

Des fourgonnettes de CRS apparaissent au loin, et nous nous engageons dans les rues perpendiculaires sur la droite. Nous nous divisons, nous retrouvons dans les petites rues au gré des charges des flics. Un gros groupe se reforme rue Pierre Castagnou, et nous repassons à l’ouest de l’avenue du Maine en prenant la rue de la Sablière.

De nouveau, nous jouons au chat et à la souris avec les flics. La géographie du quartier joue contre nous : bloqué·es par les voies de la gare Montparnasse et le cimetière du Montparnasse, les seules issues sont l’avenue du Maine, le boulevard Pasteur, et quelques rues passant sous les voies à l’ouest.

Nous essayons de rejoindre le boulevard Pasteur depuis la place Slimane Azem, mais une brigade nous attend place de Catalogne. Nous courons donc dans l’autre sens, rue Vercingétorix, le long de plusieurs jardins, encouragé·es par les enfants qui y jouaient. Nous sommes rattrapé·es par plusieurs fourgons avant d’avoir pu atteindre la rue de Gergovie et le passage sous les voies. Les CRS sortent, et les enfants s’enferment dans le terrain de basket en criant au secours.

Nous repartons dans les petites rues à l’intérieur du quartier, mais, traqués par les CRS et les motards, nous comprenons que toutes les issues sont bloquées. Suite à une dernière charge, une vingtaine de personnes sont nassées à l’angle de la rue de l’Ouest et de la rue du Moulin de la Vierge. Trois passant·es qui n’avaient rien demandé se sont fait sauvagement mettre au sol et matraquer. Par solidarité avec les manifestant·es, un riverain décide de rejoindre spontanément la nasse.

Acte XVI des Gilets Jaunes, un fragment
La nasse

Après une vingtaine de minutes, les camarades se font libérer. Quelques-un·es se font embarquer, a priori suite à leur refus de montrer leur visage. Nous leur apportons toute notre solidarité. Nous quittons les lieux vers 17h30, notant que les CRS n’ont que très peu utilisé les lacrymos sur nous, et pas de GLI ni de LBD, là où plusieurs actes auparavant nous aurions été largement canardé·es. Nous avons toutefois appris que plusieurs blessé·es sont à déplorer ailleurs, iels ont tout notre soutien.

Qu’en retenir ?

Nous avons pu voir le côté mortifère d’une manifestation sur un parcours déclaré, les manifestant·es s’auto-censurant et s’empêchant toute initiative. Il nous revient, militant·es anti-autoritaires, de leur rappeler que nous n’avons rien à prouver aux flics : iels persistent à défendre un pouvoir qui nous oppresse, et s’iels ne rejoignent pas les rangs des manifestant·es, nous n’avons pas à jouer aux « gentils » avec elleux.

Cette conscience de l’impasse des parcours négociés avec la préfecture commence néanmoins à se diffuser : là où aucune initiative pour en sortir n’avait été prise la semaine dernière, cette fois, plusieurs tentatives ont été faites, encouragées par la submersion des flics devant notre nombre. Nous ne pouvons que souhaiter que ce mouvement s’amplifie encore.